Santé / Société

La modernité a fait de nous une civilisation en proie à l'addiction

Temps de lecture : 9 min

[TRIBUNE] Il est temps de prendre conscience du déni qui creuse le puits sans fond de notre consommation effrénée.

Notre incapacité à embrasser la frugalité est une forme de suicide. | chuttersnap via Unsplash
Notre incapacité à embrasser la frugalité est une forme de suicide. | chuttersnap via Unsplash

D'aucun·es ont recours à l'alcool, à l'herbe ou à d'autres substances encore pour s'engourdir et s'offrir quelques heures de répit du mal-être de la modernité. D'autres abusent de Netflix ou de YouTube. D'autres encore de farine et de sucreries, de glace, de fast-food ou de chocolat. Il y a les personnes dont la soif insatiable de validation les contraint à consulter sans cesse leur boîte mail, compte Facebook, Insta, Twitter ou Snap. Les achats compulsifs et le consumérisme destinés à estomper les sensations désagréables et à éviter l'inconfort d'être. L'accoutumance au travail ou l'appât du gain et celle aux endorphines émises par notre corps lors d'activités physiques ou sportives, tolérées voire célébrées par la société moderne, tant pis pour les ravages qu'elles provoquent dans nos couples et nos familles du fait du narcissisme, de l'égocentrisme et de l'incapacité à vivre dans l'instant présent qu'elles sous-tendent en filigrane.

Il y a les gens qui ne tiennent pas en place et tentent de changer d'humeur en changeant d'air, se fantasmant bohémiens nomades alors même que ce qui caractérise la nouvelle élite mondiale, au-delà de son goût prononcé pour le café hors de prix et les espaces de coworking est justement l'hyper-mobilité, le nec plus ultra de la modernité pour signifier leur appartenance à ladite élite. Et puis on en trouve encore qui tentent de combler le puits sans fond des accoutumances par le sexe. Le fait de faire la cour. En célébrant des fiançailles, même: il fut une époque où, au sommet de ma carrière dans l'addiction active, je demandai leur main à toute une série de femmes ayant eu la malchance de me trouver sur leur passage afin d'espérer quelques semaines ou quelques mois durant que j'avais «trouvé la bonne», celle qui me guérirait du mal du siècle. Entendant cela, mon premier parrain dans le rétablissement décida de m'appeler «le seigneur des anneaux».

La puissance du déni

Le 16 mars 2014 je consommai ce qui s'avèreront avoir été, j'espère (la partie se joue un jour à la fois), mes derniers verre, joint, cigarette et rail de cocaïne. Quelques mois avant à peine, au «faîte de ma gloire», je me pavanais encore tout ruisselant de sueur chez Laurent Ruquier sur le plateau d'«On n'est pas couché».

Sur Twitter le soir de la diffusion de l'émission, j'avais pris conscience du fait que mon addiction était plus ou moins entrée dans le domaine public, entrant dans la lumière en même temps que moi. Un petit malin sur ma TL avait observé que mon enthousiasme à travailler pour le gouvernement colombien s'expliquait sans doute part des activités extracurriculaires.

L'addiction mène notamment au déni. On ne se rend pas compte qu'on a sombré. On trouve des raisons de penser qu'on n'a pas franchi le cap: «Je ne me saoule pas sur les bancs publics; je ne me pique pas; tel ami est dans un état on ne peut plus grave que le mien.» Des années durant, j'étais demeuré convaincu que je ne pouvais pas être un drogué puisque je côtoyais des chefs d'État et que j'allais à Davos. Lorsque j'ai cessé de consommer, je me suis demandé comment j'avais bien pu évoluer si longtemps dans les cercles très fermés de l'élite mondiale tout en persistant à me retourner allègrement le cerveau. Jusqu'au jour, quelques années plus tard, où j'ai compris que l'addiction et l'hubris qu'elle alimentait étaient le carburant, le tremplin et l'aboutissement de ma carrière dans les hautes sphères. Ils étaient étroitement imbriqués.

L'addiction, cette échappatoire

Près de vingt-cinq ans de consommation de drogues diverses ont sévèrement affecté mes capacités cognitives et mon seul diplôme est un baccalauréat littéraire obtenu péniblement, avec la mention passable, grâce au moins en partie au trilinguisme familial. Et même si je fus à une époque un «bon client» pour les cénacles de la pensée courte du paysage audiovisuel où les expert·es ès tout sont légion, j'ai appris sur le tard que mes domaines de compétence sont limités. Mais il en est deux que je suis aujourd'hui en mesure de revendiquer avec une certaine confiance: d'abord, j'ai appris à reconnaître l'addiction et les comportements qui la caractérisent; ensuite, j'ai appris à induire et surtout maintenir, un jour à la fois, l'une des choses les plus difficiles qui soient –un changement de comportement profond et durable.

Le premier de ces domaines de compétence m'a convaincu que la modernité a fait de nous une civilisation de dépendant·es. Que notre comportement quand il s'agit de consommation de carbone et de consommation tout court, quoi qu'en disent les adeptes de concepts douteux comme celui de «croissance verte», n'est pas radicalement différent de celui de d'héroïnomanes quand il s'agit de consommation d'héroïne. Je vous vois froncer les sourcils. «Des héroïnomanes? L'humanité tout entière? Quelle absurdité! Les dépendants consomment de la drogue, par définition. Ce monsieur projette, voudrait faire de ses problèmes personnels ceux du monde.»

Notre comportement en matière de consommation de carbone n'est pas radicalement différent de celui des héroïnomanes avec la drogue.

Contrairement à ce qu'on pense, l'addiction ne consiste pas à abuser de certaines substances. L'addiction est une manière de parer. De trouver refuge. Le symptôme d'un mal-être profond. Réduite à son essence, l'addiction consiste à utiliser une substance ou une activité pour tenter de ne pas se sentir comme on se sent. Mon cheminement depuis six ans a consisté essentiellement en une prise de conscience graduelle de l'étendue de la pharmacopée à laquelle je pouvais avoir recours pour tenter sans succès d'éviter l'instant présent et donc, de ressentir un malaise: à cette fin je peux boire, fumer ou me droguer mais je peux aussi courir, faire du vélo, prétendre aimer, visionner de la pornographie, procrastiner, travailler d'arrache-pied ou faire l'amour...

Quand nos enfants et nos petits-enfants se pencheront sur le décalage entre ce que nous disait la communauté scientifique de notre temps et la manière dont nous rationalisons notre foi magique en la technologie pour nous tirer d'affaire à l'avenir, ils peineront à trouver une explication rationnelle à nos comportements. Ce n'est pas juste notre foi sans bornes en la technologie pour parer à des problèmes futurs qui ne manquera pas de les frapper mais le fait que les 10% d'êtres humains les plus riches en 2020 (ceux dont la valeur patrimoniale est égale ou supérieure à 90.000 euros et qui génèrent 50% des émissions de gaz à effet de serre) puissent être aussi aveugles au fait qu'une partie substantielle de l'humanité, du Bangladesh à la corne de l'Afrique, du Sahel au Honduras, subit d'ores et déjà les conséquences de notre addiction à «toujours plus». Ce n'est pas pour rien que notre comportement et les explications qui le sous-tendent leur paraîtront inexplicables. C'est parce qu'ils sont fondamentalement irrationnels.

Nous qui désirons sans fin

Notre monde et l'idéologie dominante, celle des Lumières, aiment se penser comme étant gouvernés, ultimement, par la Raison et la Science. Vaste blague. La communauté scientifique a beau nous dire, dans son immense majorité, que dans un monde incapable pour l'heure de décorréler croissance et émissions de carbone, notre incapacité à embrasser la frugalité est une forme de suicide, l'effet sur notre conduite est quasi nul. Les sommités de notre temps, de Bill Gates à Hans Rosling, de Steven Pinker à Barack Obama, arguent qu'au contraire il faut aller de l'avant. Que la solution à nos problèmes contemporains n'est pas dans le rationnement et le moins. Elle est dans la célébration de nos capacités cérébrales et le plus: plus de savoir, plus d'innovation, plus de science et bien entendu, plus de technologie. Mais, comme mentionné plus haut, «plus» est précisément le problème, ce à quoi nous sommes accros. Nous ne requérons pas «plus» de quoi que ce soit. C'est une cure de désintoxication qu'il nous faut.

Ce que j'ai appris en me libérant petit à petit de l'asservissement de l'addiction me conduit à penser que l'approche dominante de l'effondrement climatique (moderne, cartésienne, replète d'ingénierie et de pensée «scientifique») se révélera tôt ou tard incomplète. Que l'humanisme libérateur de nos aïeux est devenu une forme d'orgueil anthropocentré. Nous sommes tombés si éperdument amoureux de nos cerveaux d'un kilo et demi, nous les vénérons tant, que nous avons du mal à l'admettre mais la réalité est que leur utilité quand il s'agit de changer nos comportements est limitée voire nulle. L'ingénierie, la Raison et la Science ne savent pas, pour l'heure, produire du changement comportemental. Mais il est trois choses en la matière dont j'ai fait l'expérience en tant que dépendant en rétablissement qui pourraient se révéler utiles si une grande part d'entre nous sommes bien devenus «accros» comme je le pressens.

L'addiction, le narcissisme et l'immaturité vont de concert

La première est que l'addiction est notamment une maladie de l'ego. Ce n'est pas juste que nos cerveaux et les raisonnements qui en surgissent sont d'une utilité limitée ou inexistante. C'est qu'ils sont le problème. Notre foi en la connaissance nous a fait perdre de vue l'immensité de notre ignorance et cette dernière, par définition, sera toujours infiniment plus grande que notre connaissance. C'est le fait de poser des actes, un jour à la fois, qui libère la personne dépendante. Pas les raisonnements.

Le coronavirus vient nous le rappeler: nous sommes une espèce animale vulnérable comme les autres. La vie sur terre peut entre autre être décrite comme une lutte pour l'énergie que contient le carbone dont nous sommes nous-mêmes fait·es. Placé dans un enclos sans prédateur, un troupeau d'herbivores se «broutera à mort». Des bactéries dans une boîte de Petri contenant du sucre se jettent dessus. Nous ne sommes pas beaucoup plus sophistiqué·es. Nous sommes en train de suffoquer du CO2 que notre civilisation ne sait pas cesser d'émettre dans le contexte d'une économie mondiale qui tourne encore à 80% aux énergies fossiles. Apprendre l'humilité, une des qualités dont la modernité n'a que faire, est impératif pour aller mieux.

Les problèmes auxquels nous sommes confronté·es appellent des solutions simples et relativement rapides.

La deuxième est que l'addiction, le narcissisme et l'immaturité vont de concert. Symptomatique de tous trois est notre tendance à confondre problèmes et prédicaments. L'addiction, l'effondrement climatique, la sixième extinction des espèces et la nature écocidaire du superorganisme en état de métastase que constitue l'oxymore «économie mondiale» (le terme économie provenant du grec et signifiant «gestion du foyer») ne sont pas des «problèmes». Les problèmes, telles les équations que nous sommes astreint·es de résoudre en primaire, appellent des solutions simples et relativement rapides. Il y a bien des manières de répondre à un prédicament. Elles vont du sain au malsain, en gradation. Mais ces réponses ne sont pas simples, rapides ou définitives. Un prédicament ne disparaît jamais complètement. On n'est jamais «guéri». Au mieux on en obtient un répit quotidien, à force d'actes qui doivent l'être tout autant. Il faut apprendre à faire avec.

La troisième est qu'il est temps que nous fassions le deuil de nos récits absurdes sur la soi-disant «méritocratie» de nos sociétés contemporaines (en France, par exemple, les platitudes sur l'école républicaine, etc.) et que nous réalisions que le corollaire profondément insultant et dégradant pour les laissé·es pour compte du système de ces contes pour élites infantilisées est que toutes celles et tous ceux qui ne s'y sont pas épanouis sont des imbéciles, des mal élevés ou des paresseux (ou une combinaison des trois). Le prolongement de ce raisonnement fallacieux à l'échelle mondiale explique notre capacité à accepter l'inacceptable. L'idéologie dont se bercent les Davosien·nes conçoit la modernité comme un édifice utile et bénéfique pour le plus grand nombre dont des chocs externes (Trump, crises financières ou sanitaires, terrorisme, ouragans et tremblements de terre) viennent de temps en temps secouer les fondations.

Il est temps d'apprendre la frustration

La réalité est tout autre: c'est la construction et la maintenance sur pied de l'édifice elles-mêmes qui produisent ces chocs. En d'autres termes, ils ne sont pas externes mais inhérents au fonctionnement même du système. Contrairement à ce que les économistes nous assènent, le jeu de la réalité terrienne est une partie à somme nulle: le bien-être relatif d'une majorité d'Occidentales et Occidentaux, et d'élites mondialisées est fondé sur les conditions de vie moyenâgeuses de la part considérable d'êtres humains qui vivent avec moins de 2 euros par jour. La réalité sordide à laquelle nous voulons éviter de nous confronter par tous les moyens est que les prix de nos smartphones et de nos tablettes est directement lié au fait que des métaux et terres rares comme le coltan sont minés par des gamins de 5 ans et pour à peine plus de 5 dollars... par mois. Une fois pour toute, l'humanité tout entière vient de prendre conscience que ce qui se passe dans une ville chinoise dont personne ne connaissait le nom voilà quelques mois est le problème de tout un·e chacun·e.

Ce n'est que le début de notre apprentissage de la complexité du monde. Continuer dans la direction où nous étions engagé·es, en détournant le regard, nous bouchant les oreilles et nous pinçant le nez, serait bien vain, nous le pressentons. Ce serait aussi la définition même de l'immaturité.

Se rétablir de l'addiction, m'a-t-on dit un jour, c'est apprendre à faire régulièrement ce que l'on n'a pas envie de faire. Si cette définition sonne étrangement comme celle du passage à l'âge adulte, ce n'est sans doute pas dû au hasard. Comme l'activiste américaine Sonya Renée Taylor le suggérait récemment, la modernité à fait de nous une civilisation d'enfants gâtés, aussi fatigants qu'à côté de la plaque. Le temps est venu de devenir sages. Le temps est venu de devenir grands.

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