Culture

Le vertigineux miroir de «L'Infirmière»

Temps de lecture : 3 min

Jouant sur les frontières du visible, le film de Kōji Fukada déploie les ressorts d'un thriller étonnamment réaliste grâce à sa façon d'approcher des zones d'ombre.

Ichiko, celle qui soigne, devenue Riso (mais toujours l'étonnante actrice Mariko Tsutsui). | Art House Films
Ichiko, celle qui soigne, devenue Riso (mais toujours l'étonnante actrice Mariko Tsutsui). | Art House Films

L'Infirmière est un film fantastique. Fantastique aux deux sens du mot, celui qui désigne le recours à des éléments non réalistes, et comme adjectif élogieux. Les éloges que mérite le film de Kōji Fukada tiennent pour une bonne part à l'usage singulier qu'il fait, justement, du fantastique.

Celui-ci est de prime abord invisible. Tandis que se noue la relation entre un jeune coiffeur et sa cliente, se développe l'histoire de cette jeune femme, soignante à domicile, et des membres de la famille où elle travaille.

Pourtant déjà s'esquisse une étrangeté, caractéristique du film tout entier: la cliente du salon de coiffure et l'infirmière sont la même personne, et pourtant pas tout à fait.

Elles habitent bizarrement dans deux endroits très différents, solitaire et recluse observant le garçon de manière intrusive, et membre apparemment très sage d'une famille avec un enfant et son père.

Enlèvement et agression

Puis viendra un drame: le kidnapping de la fille cadette de la famille dont l'infirmière soigne l'aïeule. Et d'autres événements, coïncidences, affrontements, ruptures, dans lesquels la jeune femme semble victime de circonstances, de manipulations et d'agressions injustes.

L'Infirmière est un thriller, dont les ressorts dramatiques jouent de manière à la fois déroutante et, à première vue, tout à fait réaliste. Tout juste si, assez tôt, une séquence onirique inquiétante est venue renforcer l'instabilité du regard que les spectateurs sont invités à porter sur ce qui se déroule.

Ce qui se déroule –crises, révélations, déplacements– conserve une intensité qui doit beaucoup à la présence, à la fois très forte et comme insaisissable, de l'interprète principale: Mariko Tsutsui. Mais il faut aussi souligner l'apport de l'interprète de la sœur ainée de la famille, Mikako Ichikawa, à la fois sensuelle et inquiétante, sincère et retorse.

Sous le regard ambigu de la grande sœur de la victime (Mikako Ichikawa). | Art House Films

L'atmosphère singulière dans laquelle baigne L'Infirmière ne laissera que peu à peu filtrer ce qu'elle doit au fait que les événements n'y sont pas racontés dans l‘ordre chronologique –agencement qui lui aussi restera quasi subliminal.

Sans doute le dispositif narratif, avec le double personnage féminin, s'inspire-t-il de Vertigo comme l'organisation temporelle renvoie à Lynch ou à Nolan. Mais il ne s'agit nullement ici de jeux de citations cinéphiles.

Il s'agit de mobiliser différemment ces ressources pour prendre en charge bien autre chose. Loin d'Hitchcock, de Mulholland Drive ou d'Inception, c'est précisément le caractère quasi imperceptible de ce qui sépare les temporalités comme les deux états de l'héroïne qui fait la singularité féconde de L'Infirmière.

À la lisière du sensible

Riche en événements, le film les tient toujours à la lisière du sensible, dans une zone indistincte entre faits et impressions, aux antipodes de l'affichage des péripéties si courant au cinéma, surtout dans les films de genre.

Cette manière singulière de filmer et de raconter confirme la place importante de Kōji Fukada dans un cinéma japonais contemporain dont il est devenu de plein droit une des principales figures.

Si son précédent film, Harmonium, a commencé de lui valoir la reconnaissance internationale qu'il mérite, ce jeune vétéran (déjà signataire de neuf longs métrages à 40 ans, dont Suis moi je te suis, fuis moi je te suis qui aurait dû figurer en compétition à Cannes 2020) avait imposé la subtilité de son style et l'ampleur de son talent avec les très beaux Au revoir l'été et Sayonara, également distribués en France.

Harcelée par les médias, l'infirmière est-elle victime ou coupable? Ou les deux? | Art Film House

Si le principe de mise en scène de Fukada peut être dit plus puissant, alors même qu'il se refuse à tout coup de force visuel ou scénaristique, c'est justement parce que sa manière retenue lui permet de faire cohabiter sans rupture éléments quotidiens et aspects extrêmes.

Ces derniers peuvent prendre des formes mêmes inhabituelle, comme en témoignera ce récit de vengeance qui déjouera, lui aussi, les poncifs du genre, pour gagner en vérité –une vérité renforcée par un humour pince-sans-rire tout en finesse.

Cette vérité éclot grâce à la façon dont des événements inhabituels, dangereux ou inexpliqués (le scénario) donne accès aux mystères qui habitent chacun (les fantasmes, les obsessions, les parts d'ombre) et qui trouvent place dans le même tissu narratif. Le fantastique est en chacun·e, encore faut-il savoir le filmer.

L'Infirmière

de Kōji Fukada, avec Mariko Tsutsui, Mikako Ichikawa, Sosuke Ikematsu, Miyu Ogawa.

Durée: 1h51. Sortie le 5 août 2020

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