Monde

Attentats en Russie: Poutine peut-il en tirer avantage? (MàJ)

Macha Fogel, mis à jour le 31.03.2010 à 12 h 28

L'homme fort qui promet de «châtier» les coupables est de retour. Mais les Russes ne vont-ils pas considérer qu'il a au contraire échoué?

Un double attentat lundi dans le métro moscovite qui a fait au moins trente-neuf morts. Une voiture piégée qui explose mercredi dans la cour d'un commissariat du Daguestan puis un kamikaze déguisé en policier se faisant exploser sur les lieux de l'enquête faisant au moins douze morts (bilan provisoire). La Russie est à nouveau touchée par les attentats.(Mise à jour: Mercredi, Vladimir Poutine a laissé entendre que les atttentats de lundi et ceux de mercredi pourraient être l'oeuvre d'un même groupe.)

Depuis la déflagration, restée inexpliquée, qui avait fait 26 morts dans un train assurant la liaison entre Moscou et Saint-Petersbourg en novembre 2009, les Russes craignaient leur retour. Les attentats avaient déjà meurtri la capitale russe au début des années 2000, après le début de la deuxième guerre en Tchétchénie. Tous perpétrés par des séparatistes nord-caucasiens ou à tout le moins revendiqués ou attribués à leur camp, lorsque les enquêtes étaient restées inabouties.

Pour l'heure, les attentats perpétrés lundi matin, à une heure de pointe dans le métro moscovite -au moins trente-neuf morts- ne sont pas revendiqués et la plus grande prudence quant à leur explication reste de rigueur; les services de renseignement russes privilégient toutefois la piste nord-caucasienne. Selon eux, deux femmes kamikazes seraient très probablement les auteurs du massacre. Le Premier ministre Vladimir Poutine en a d'ores et déjà pris acte.

La promesse du châtiment

Alors qu'il était lundi en visite en Sibérie, il a ressorti les mots qui l'avaient accompagné lors de son premier mandat de Président, ceux qui menacent les terroristes, ceux qui sont sensés rassurer les Russes, ceux qui montrent que c'est bien un homme qui tient le pays. «Je suis sûr que les services de la police et de la justice vont tout faire pour que les criminels soient retrouvés et châtiés», a annoncé le Premier ministre depuis Krasnoïarsk. Vladimir Poutine sait effrayer. Quand on connaît les méthodes de l'armée russe utilisées en Tchétchénie pour abattre tous ceux soupçonnés d'œuvrer au côté des séparatistes, procédés qui se sont répandus à présent dans l'ensemble des républiques russes musulmanes du Caucase du Nord, on entend que les mots du Premier ministre ne sont guère pure rhétorique. Châtiment il y aura très certainement, et peut-être pas seulement pour les terroristes.

Une question se pose d'emblée pourtant: Vladimir Poutine pourra-t-il utiliser l'émotion légitime qu'a suscité ce drame pour reprendre le pays en main, surtout s'il retrouve, comme le veut la rumeur russe, son statut de président en 2012 à la place de Dimitri Medvedev, le président actuel qu'il a lui-même désigné aux électeurs après avoir achevé deux mandats successifs?

Il semble que le couteau soit à double tranchant. Certes, le Premier ministre est considéré comme un homme fort, son succès du début des années 2000 dans l'opinion repose en partie sur le sentiment de sécurité et d'intégrité qu'il a diffusé à travers le pays. Les événements de lundi peuvent lui permettre d'apparaître une seconde fois comme l'homme providentiel capable de défendre la Russie contre les attaques. Mais les attentats mettent aussi en avant aux yeux des Russes et du monde l'échec de la stratégie poutinienne de lutte contre le séparatisme nord-caucasien, fondée avant tout sur la violence et la répression.

La stratégie de la «tchétchénisation»

Le pouvoir russe n'a pas établi de solution de long terme en Tchétchénie. Après avoir usé de la force la plus violente, il a prétendu résoudre la crise en installant en 2003 une «dictature» locale, celle de Kadyrov père puis fils. C'est la stratégie dite de «tchétchénisation», à présent appliquée chez les voisins ingouches ou daghestanais, qui se cherche un allié chez les rebelles pour lui confier tous pouvoirs tout en s'assurant sa loyauté. Le problème est que cette confiscation du pouvoir par un chef de guerre ne constitue pas une solution politique; tout opposant à la ligne du chef est pourchassé. La rancœur de la population tchétchène est colossale et les islamistes présents dans la région profitent de la situation pour attirer à eux une partie des déçus, en prétendant cyniquement incarner pour leur part la pureté et la diversité politique.

La guerre de Tchétchénie dure depuis onze ans, quoique de manière moins éclatante à partir de 2004. Un très grand nombre d'attentats liés à cette situation ont touché la Russie, ravageant les marchés, les bus, les rues passantes, et ce à travers tout le territoire; l'Ossétie du nord, en particulier, est devenue, tout comme le nord du Caucase, une région incroyablement dangereuse. Ce qui est étonnant, c'est qu'à moins qu'ils n'aient lieu, comme lundi, dans le centre historique de la capitale, personne n'en parle, ni en Russie, ni ailleurs. Le pouvoir a posé sur la question une chape de plomb extrêmement efficace. Qui a certes endormi la population, mais n'a pas résolu le problème pour autant.

Les attentats de lundi, survenus dans deux des stations les plus fréquentées du très emprunté métro moscovite, ne peuvent, pour une fois, être délibérément tus. Ils réveillent l'opinion russe, et celle-ci pourrait en perdre sa confiance dans un pouvoir apparemment incapable de résoudre le problème tchétchène -puisque pour l'instant, c'est cette piste que les autorités avancent pour expliquer les attentats.

Selon les mots d'un député russe, Anatoly Iermoline, prononcés lundi, la situation au Nord Caucase serait une plaie ouverte sur un flanc du pays; et le fait d'avoir tu si longtemps la situation empêcherait dorénavant de la résoudre.

Macha Fogel

Photo: Une femme en larmes au métro Loubianka de Moscou, le 30 mars 2010. REUTERS/Alexander Natruskin

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