Santé

Deal sur ordonnance: «Si je revends mes prescriptions, ça me rapporte plus de 1.000 euros»

Temps de lecture : 6 min

Les opiacés sont désormais la première cause de mortalité des toxicomanes devant l'héroïne, dont ils sont les produits de substitution. Pour s'en faire prescrire, certain·es sont prêt·es à tout.

Certains médecins peu scrupuleux participent aussi à ce trafic. | Volodymyr Hryshchenko via Unsplash
Certains médecins peu scrupuleux participent aussi à ce trafic. | Volodymyr Hryshchenko via Unsplash

Sur le trottoir, un homme chuchotte: «Métha?, métha?» Marco est vendeur et cherche sa clientèle dans le quartier. Physique de boxeur mi-mouche, casquette sur la tête, barbe blonde, mains boursouflées, il parle d'une voix tremblante. Il a consommé il y a peu de temps. Son front est marqué d'une entaille récente: «J'ai pris un cul de bouteille de bière dans la tête. Tout ça pour 4 euros.» Le quadragénaire connaît le quartier de la gare du Nord, à Paris, depuis des années. Il y est enchaîné. Tous ses repères sont là, ainsi que sa vie sociale. Lui consomme de la méthadone au quotidien. Il est accro aux opiacés depuis plus de vingt ans. Pour s'en procurer, «il y a plusieurs manières. Moi, je vais chez le médecin et je récupère une ordonnance». Une situation banale. Marco suit un traitement contre la dépendance à l'héroïne qui limite fortement le risque d'overdose.

Sur son dos, il porte un sac noir à l'intérieur duquel s'entassent une vingtaine de boîtes bleues et blanches. Sous l'emballage, des flacons de 60 milligrammes de «métha». Chaque potion lui rapporte environ 10 euros. Le patient s'est transformé en dealer. Tant qu'il n'est pas pris en train de revendre, il ne court aucun risque de se faire attraper par la police. Il prend toujours sur lui une copie de son ordonnance afin de prouver que la drogue de substitution lui appartient. Ce petit bout de papier tamponné dont les prescriptions sont remboursées par la sécurité sociale lui tient aussi lieu de fiche de paie. «Si je les revends, ça me rapporte plus de 1.000 euros.» Marco se fournit aussi en Skenan® dont il revend chaque gélule de 10 milligrammes entre 5 et 10 euros, leur valeur d'échange dans la rue. L'homme a son réseau. Il connaît un médecin dans le quartier qui ferme facilement les yeux.

Le mystère du «syndrome de Popeye»

Une salle de consommation à moindre risque, appelée aussi «salle de shoot», se situe à quelques dizaines de mètres. Elle permet à des gens en grande précarité de consommer en toute sécurité. Ici, très souvent, les drogues injectées sont des médicaments à base d'opium. On trouve du Skenan®, de la méthadone et du Subutex®. Ces produits de substitution à l'héroïne sont prescrits par les médecins généralistes et les addictologues –et s'achètent aussi dans la rue.

Ces opiacés consument doucement le corps. Le Subutex® peut par exemple provoquer un «syndrome de Popeye». Si ce nom a de quoi amuser, les effets regroupés sous cette dénomination, beaucoup moins. Le Subutex® se consomme habituellement sous la langue, mais les plus gourmand·es le diluent avec du jus de citron, puis l'épurent avec du coton ou un filtre à cigarette. La potion ainsi obtenue s'injecte par voie intraveineuse: la réaction est nettement plus rapide que celle procurée par l'héroïne et déclenche un effet euphorique similaire. Lorsqu'elle est répétée, cette pratique a pour conséquence la formation d'œdèmes qui deviennent irréversibles. Le dos de la main, les doigts et les bras gonflent à l'image de ceux du célèbre Popeye. La médecine n'a encore posé que des hypothèses sur la cause précise de ce syndrome. Aucun traitement n'existe à ce jour.

Obtenir une ordonnance par tous les moyens

Charlotte, médecin généraliste, connaît bien la manière dont ces médicaments sont détournés. Elle s'est familiarisée avec ces produits lorsqu'elle travaillait en soins palliatifs au début de sa carrière. Chez les patient·es atteint·es de cancer, le Skenan® agit contre les douleurs chroniques. Cet antidouleur est dit «de palier 3».

Un·e toxicomane·e a toujours tendance à en demander le maximum pour se prémunir du manque. Les prescriptions sont parfois sans limite. Un·e médecin averti·e tentera cependant de minimiser la dose indiquée sur l'ordonnance.

«Pour obtenir une ordonnance d'opiacés, il suffit de dire à son médecin qu'on a des douleurs très intenses. Ça peut marcher.»
Marco, toxicomane et dealer

Cette situation ressemble parfois davantage à une négociation commerciale qu'à une consultation médicale. «Les gens sont astucieux. Il suffit de dire à son médecin qu'on a des douleurs très intenses. Ça peut marcher», confirme Marco.

En 2017, la barre des 1.000 agressions envers des praticien·nes a été franchie. Assez pour que la branche généraliste de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) ait demandé que soit mis en place un observatoire.

Charlotte n'est pas surprise par ces chiffres: «Lors d'une pause déjeuner, une collègue s'est fait braquer. Ce qui intéresse l'agresseur, ce n'est le stéthoscope, ce sont les feuilles d'ordonnances et le tampon.» Certain·es praticien·nes se font déborder comme «un médecin que je connais qui a dû fermer son cabinet. Il avait 49 ans. Trop de toxicos venaient le voir. Ils le mettaient sous pression pour qu'il leur balance des ordonnances».

Des médecins complices

Les histoires de bakchichs existent aussi. Un addictologue parisien qui souhaite rester anonyme le confirme. Quand il travaillait à la Salpêtrière à Paris, «il suffisait de regarder les ordonnances des patients qui étaient pris en charge pour overdose. On retrouvait très souvent les mêmes noms de généralistes». Les cabinets laxistes risquent pourtant gros.

En 2012, deux docteurs ont été condamnés par le tribunal d'Arras à sept et douze mois de prison avec sursis. Ils étaient poursuivis pour trafic de Skenan® auprès de toxicomanes. La sécurité sociale avait remarqué un nombre anormalement élevé de demandes de remboursement. En parallèle, les gendarmes de la région avaient constaté un accroissement de l'utilisation du produit chez les trafiquant·es et les personnes qui consomment.

À Metz, en 2013, trois médecins ont été interpellés pour prescriptions abusives de Subutex® et de Skenan®. Jugés, les praticiens ont reconnus avoir cédé aux pressions, dépassés par les demandes. À l'audience, un revendeur a décrit à un cabinet hors-la-loi: certains jours, une dizaine de toxicomanes faisaient la queue dans le couloir afin d'obtenir une ordonnance. La caisse primaire d'assurance maladie a évalué le préjudice à 560.000 euros.

La CPAM dépassée

La Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) effectue des contrôles, mais elle n'est pas infaillible. Marco sait qu'il est susceptible d'avoir des problèmes. «Au bout de quatre ou cinq ordonnances par mois, la CPAM commence à enquêter. Habituellement, une ordonnance couvre vingt-huit jours de traitement maximum.» En pharmacie, le stock de stupéfiants est sécurisé. En théorie, le système est informatisé et chaque bénéficiaire de la sécurité sociale ne peut cumuler les prescriptions. Mais en théorie seulement. Car il est toujours possible de demander à son médecin un «chevauchement», une pratique encadrée par l'article R.5132 du Code de la santé publique. Dans ce cas, l'ordonnance porte une mention spéciale et les pharmacien·nes sont autorisé·es à livrer la drogue de substitution en avance.

Marco n'a pas peur de la CPAM: «C'est pas ça le pire pour moi. J'ai vendu du Sken' [morphine] à un mec dans la rue. Il s'est pris un gros pet [une injection] dans le parking souterrain. Il n'est jamais remonté.» Le dealer toxicomane est sous contrôle judiciaire. Il a été convoqué plusieurs fois au 36, quai des Orfèvres. Cet incident lui a valu une inculpation pour homicide involontaire. Il risque plusieurs années de prison. «Ils ont mis la boîte de Sken' devant moi. Ils m'ont montré la notice où il est écrit qu'il est interdit d'en vendre sous peine de lourdes charges.»

Entre 2000 et 2017, les chiffres montrent une augmentation de 146% des décès dûs aux opiacés.

Selon l'Inserm, le nombre d'overdoses liées à la consommation d'un opioïde médicamenteux est plus élevé que celui lié à l'injection d'héroïne. Entre 2000 et 2017, les chiffres montrent une augmentation de 146% des décès. Le nombre de patient·es hospitalisé·es entre 2004 et 2015 a presque triplé, passant de 990 à 2.200 par an. Chaque jour, au moins 6 personnes en France entrent à l'hôpital pour surconsommation d'opioïde «légal». Nicolas Authier, chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Clermont-Ferrand qui a présenté ces données précise qu'elles restent cependant nébuleuses: les chiffres sont largement sous-estimés à cause de la sous-déclaration.

Depuis la loi de 1970 pour la lutte contre la toxicomanie, l'État est en échec. La consommation d'héroïne, qui avait drastiquement chuté jusqu'en 2005, est repartie à la hausse. Le silence, l'abandon des politiques, le tabou sur l'état psychologique et physique des victimes d'addictions aux opioïdes les rend invisibles. Depuis longtemps, les opiacés constituent la première cause de mortalité par overdose en France.

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