Sports

Pourquoi Roland-Garros aurait dû déménager

Yannick Cochennec, mis à jour le 13.02.2011 à 12 h 25

Les Internationaux de France n'arrivent plus à rivaliser avec les autres tournois du Grand Chelem.

Le central Philippe-Chatrier, en 2009. REUTERS/Bogdan Cristel

Le central Philippe-Chatrier, en 2009. REUTERS/Bogdan Cristel

Dimanche 12 février, la Fédération française de tennis a décidé que Roland-Garros resterait bien à Paris. La FFT devait se prononcer sur le déménagement des Internationaux de Paris (les trois autres projets concernaient Versailles, Gonesse et Marne-la-Vallée). Le maintien du tournoi du Grand Chelem porte d'Auteuil aurait obtenu 70% des voix contre 30% à Marne-la-Vallée, selon Le Figaro.

A cette occasion, nous republions l'article de Yannick Cochennec, qui se prononçait en mars dernier en faveur du déménagement des Internationaux de Paris.

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En février 2011, à l'occasion d'une assemblée générale, la Fédération Française de tennis (FFT) prendra l'une des plus graves décisions de son histoire. A cette occasion, elle devra déterminer, en effet, si elle maintient les Internationaux de France à Roland-Garros, à quelques encablures de la Porte d'Auteuil, dans le 16e arrondissement de Paris, ou si elle déménage, possiblement à Versailles, l'un des quatre sites de remplacement actuellement à l'étude. Il est urgent de faire ce choix douloureux, même si l'hypothèse d'une délocalisation en fait sourire quelques-uns, notamment des politiques à la Ville de Paris, convaincus qu'il n'y a pas péril en la demeure et que la FFT bluffe afin de leur forcer la main dans le but d'obtenir au plus vite quelques hectares supplémentaires dans le Bois de Boulogne, histoire d'étendre l'actuel périmètre du stade. Ceux-là se trompent lourdement.

Voilà exactement 21 ans que je couvre les quatre tournois du Grand Chelem (Open d'Australie, Roland-Garros, Wimbledon, US Open) et je suis obligé de faire ce constat en ayant tous les éléments de comparaison à ma disposition. Alors qu'ils avaient un coup d'avance sur leurs «concurrents» du Grand Chelem dans les années 1980 sous l'impulsion visionnaire de Philippe Chatrier, le président de la FFT de l'époque, les Internationaux de France en ont aujourd'hui un, si ce n'est deux, de retard sur leurs homologues de Melbourne, Londres et New York. Et Roger Federer ne s'est pas fait prier pour le dire, avec courtoisie mais fermeté, à Gilbert Ysern, le tout nouveau directeur général de la FFT, lorsque le n°1 mondial l'a rencontré au printemps dernier.

L'asphyxie

Evidemment, il n'existe aucune menace, au moins immédiate, sur le statut de Grand Chelem. Mais les organisateurs de Roland-Garros sont contraints de réagir au plus vite pour ne pas finir par mécontenter un nombre grandissant de joueurs ainsi que le public, également pris dans la nasse. Roland-Garros étouffe, en effet, dans ses 8,5 hectares, comparativement aux autres tournois du Grand Chelem qui disposent du double de cette surface et même davantage (20 pour l'US Open et l'Open d'Australie avec des marges de manœuvre pour «pousser» encore). Au sein même des structures du stade, c'est l'embouteillage dans les couloirs ou les salles de restauration devenus trop exigus avec l'explosion des entourages des compétiteurs, qui traînent désormais derrière eux une population de suiveurs. Les premiers jours du tournoi, avec 256 engagés en simple, sans oublier les uniques spécialistes de double, tournent à la cohue quand ils ne virent pas au malaise.

La remarque est également valable pour les spectateurs piégés dans les allées de Roland-Garros, où il est impossible de poser une fesse quelque part lorsque 35.000 personnes, la capacité maximale d'accueil, jouent des coudes comme dans le métro un jour de grève. Faire la queue de longues minutes pour accéder aux toilettes ou à une sandwicherie est devenu l'un des sports (très énervants) de l'endroit. Les tribunes des courts annexes, appréciés des amateurs, se sont transformées en des forteresses imprenables à cause de la foule.

Chaque année, Roland-Garros, qui doit laisser beaucoup de passionnés à sa porte faute de surface suffisante, recense 424.000 spectateurs en «trichant» par rapport aux trois autres tournois du Grand Chelem. Le tournoi s'étale, en effet, sur 15 jours de compétition, contre 14 pour l'Open d'Australie et l'US Open, et seulement 13 pour Wimbledon. En 2009, Wimbledon a attiré 511.000 spectateurs et l'US Open 721.000. En 2010, l'Open d'Australie vient de battre son record d'affluence avec 653.000 entrées payantes et une journée historique marquée par la venue de 77.000 personnes –du jamais vu dans un tournoi de tennis. Il faut dire que l'Open d'Australie et l'US Open «trichent» aussi en proposant deux sessions quotidiennes, l'une diurne et l'autre nocturne.

Un central couvert

Mais à l'heure du sport spectacle, où les meilleures audiences se monétisent en soirée, Roland-Garros ne coupera pas à ce devoir de prolonger ses journées afin d'offrir notamment une meilleure exposition à ses finales qui méritent mieux qu'un milieu d'après-midi (et donc un début de matinée aux Etats-Unis en raison du décalage horaire). Le tournoi de rugby des VI Nations a fait cette mue avec le succès que l'on sait (près de 9 millions de téléspectateurs pour le récent France-Angleterre en prime time). Dans ce contexte, et afin de garantir le spectacle télévisuel mais aussi pour ne pas léser le public qui a fait le déplacement en venant parfois de loin en province, le central de Roland-Garros doit être doté d'un toit rétractable comme c'est le cas à Melbourne et Wimbledon où il fallait en finir avec des retransmissions hachées menues par les averses.

L'idée d'un central couvert est au cœur du projet du nouveau Roland-Garros et l'on en revient au problème d'espace. En l'état actuel des choses, si le tournoi reste là où il se trouve aujourd'hui, ce nouveau central couvert pourrait voir le jour en cassant et en remplaçant l'actuel court Suzanne Lenglen, la deuxième arène de Roland-Garros, avec le problème que les travaux dureraient deux ans et qu'il y aurait donc une édition des Internationaux de France qui poserait de gros soucis en termes d'organisation. Une extension du côté du Bois de Boulogne ne servirait, en principe, qu'à mieux répartir le public car il s'agit d'une zone classée et donc non-constructible. Cette option serait un agrandissement à la marge qui ne grandirait pas beaucoup Roland-Garros par rapport à ses trois rivaux –car il existe une vraie concurrence entre les tournois du Grand Chelem. Sans compter les écologistes qui ne manqueraient pas de venir contester avec véhémence cet empiètement temporaire sur le Bois de Boulogne. Sans oublier non plus qu'il y aurait une complication logistique pour faire le lien entre Roland-Garros et le Bois de Boulogne.

Un rafistolage de l'actuel Roland-Garros coûterait 200 millions d'euros, un déménagement trois fois plus, mais avec des perspectives de développement à long terme nettement plus prometteuses qu'un statu quo Porte d'Auteuil. La FFT a les moyens pour s'autofinancer à hauteur de 200 millions d'euros, mais pas 600, l'Etat et la région devant inévitablement mettre la main à la poche. Sachant qu'un nouveau Roland-Garros deviendrait (c'est acté) un nouveau complexe multisalles pour rentabiliser les installations. C'est-à-dire que le nouveau central couvert de Versailles (si Roland-Garros allait à Versailles) servirait pour des concerts le reste de l'année (après tout, Bercy est une salle bien vieillissante), mais aussi pour d'autres manifestations sportives (comme le central de l'Open d'Australie qui a hébergé les championnats du monde de... natation en 2007). Ce nouveau Roland-Garros pourrait être une pièce importante d'un éventuel dossier de candidature olympique de Paris, d'autant plus que la FFT envisagerait de bâtir sur le nouveau site au moins deux courts supplémentaires couverts et donc également intéressants pour abriter d'autres disciplines en manque d'infrastructures modernes. C'est à l'Etat, à la région Ile-de-France, à la ville de Paris de dire au plus vite quelle est leur vision à moyen et long terme du sport au sein d'un Grand Paris.

En 1978, l'US Open a quitté Forest-Hills pour prendre ses quartiers à Flushing Meadows. En 1988, l'Open d'Australie s'est implanté à Melbourne Park après un long séjour à Kooyong. Aucun des deux n'a eu à le regretter, bien au contraire. Cette année, j'ai été très impressionné, pour ne pas dire sidéré, par l'Open d'Australie qui a développé au fil des ans de grandes zones de repos, de restauration et d'animations pour les spectateurs et a présenté, pour les prochaines éditions, un grand plan de modernisation de son stade plus de 20 ans après son inauguration. Les autres tournois du Grand Chelem ne se contentent pas d'être devenus meilleurs que Roland-Garros. Ils ont l'intention d'être encore plus inégalables à l'avenir. C'est la raison pour laquelle Roland-Garros doit impérativement déménager.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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