Société

«Il m'accuse d'être responsable de son mal-être»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anaïs, qui vit une relation amoureuse dans laquelle personne ne semble apporter de bonheur à l'autre.

«Il a avoué que ces derniers mois il s'est senti "comme une merde" .» | J Stimp via Flickr
«Il a avoué que ces derniers mois il s'est senti "comme une merde" .» | J Stimp via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je m'appelle Anaïs et j'ai 24 ans. L'année de mes 19 ans, j'ai eu une relation avec un homme qui a souvent abusé de moi sexuellement. Je suis restée avec lui pendant six mois.

En août 2018 j'ai rencontré un autre homme. On a officialisé notre relation en novembre de cette même année. Au début, tout se passait bien sur tous les plans, mais je ressentais quand même une réticence de sa part. Il voulait être sûr avant de s'ouvrir à moi. En début de relation, j'ai tout donné: j'étais très câline, j'ai dit le premier «je t'aime»… Il a voulu mettre un frein à ces démonstrations en me disant qu'il ne fallait pas aller trop vite. Par la suite, je me suis retenue sur pas mal de choses, pour ne pas le bousculer et qu'on avance aussi à son rythme.

Deux semaines après avoir officialisé la relation, je me suis complètement ouverte à lui. J'avais fait un cauchemar concernant mes viols, il me semblait très important d'en parler avec lui car je ne voulais pas avoir de secret. Il l'a mal pris sur le coup, je lui ai laissé du temps. Il est ensuite revenu vers moi en me disant que c'était du passé et il s'est ouvert à son tour. C'est quelqu'un de très fort mentalement, indépendant, qui n'a pas besoin des autres pour être heureux.

Les semaines passant, il a commencé à me faire des reproches concernant le sexe. Il estimait que c'était tout le temps lui qui initiait les rapports, il me disait aussi que je n'étais pas câline. J'ai essayé de faire des efforts parce que j'avais du désir pour lui. Mais ça ne lui convenait jamais, ce n'était jamais assez.

Les reproches continuaient donc, j'avais l'impression de ne jamais être à la hauteur, de ne pas être celle qui lui correspondait. Je me renfermais petit à petit sur moi-même. À chaque dispute, il me disait (et me dit encore) que j'ai une grande capacité à tout retourner sur lui, à me victimiser. Cela alors que je lui expliquais tout simplement que je faisais de mon mieux pour le combler.

Visiblement frustré, il a commencé à me dire des mots durs: «Je suis pas fier de te présenter à mes amis», «tu ne te fais jamais belle pour moi», «je me sens mal à cause de toi», «je ne me sens pas aimé», «je fais tout dans le couple», «tu ne fais rien pour me voir, c'est moi qui initie tout (les sorties, le sexe…).» J'ai donc encore fait des efforts pour améliorer la situation. Ce n'était pas simple: mes études sont très prenantes. Mais je suis arrivée à concilier les choses.

Il y a eu des périodes où je pensais que tout allait bien, et puis en fait non: il se renfermait sur lui-même et ne s'exprimait plus, tout en m'accusant de retourner chaque situation à mon avantage. Il m'accuse d'être responsable de son mal-être et a même voulu arrêter la relation plusieurs fois.

Entre septembre 2019 et janvier 2020 tout allait bien. En novembre j'ai commencé à avoir une boule au niveau de la clavicule, ça m'inquiétait beaucoup, il était là pour moi (examens, etc.), mais il me disait souvent que je n'étais pas positive... J'avais en effet très peur.

Le 26 décembre on m'a diagnostiqué un lymphome de Hodgkin. Ça a été la dégringolade. Chimiothérapie, radiothérapie, arrêt de mes études, et de toute ma vie d'ailleurs... Ça a été très dur psychologiquement d'accepter la maladie. La perte de cheveux et de poids a également été très difficile. En janvier, j'ai fait de mon mieux pour voir mes amis et pour continuer à le voir lui. Je prenais beaucoup sur moi physiquement.

Ensuite, il y a eu le confinement: on ne pouvait pas se voir mais on faisait souvent des appels vidéo. On avait hâte de se retrouver. Une fois les traitements terminés, fin mai, je l'ai senti devenir distant avec moi. J'ai essayé de le faire parler pour qu'il me dise ce qui n'allait pas, en vain. À force d'insistance il a avoué que ces derniers mois il s'est senti «comme une merde», qu'il n'était pas un bon copain pour moi, qu'il avait peur de l'avenir, d'une éventuelle rechute, de pas pouvoir faire d'enfants…

J'ai essayé de le rassurer en lui disant que ces derniers temps, même s'il n'avait pas été là physiquement, il avait été un bon soutien moral. Il m'a ensuite dit qu'il était désolé par rapport aux reproches qu'il m'avait faits dans le passé, que j'avais dû me sentir mal. On a eu une très longue discussion là-dessus. J'ai donné mon point de vue et lui aussi.

Ensuite, il s'est éloigné encore plus, en me disant qu'il ne pouvait plus être un soutien pour moi, qu'il était fatigué, vidé, qu'il avait tout donné pour moi mais qu'en retour il n'avait rien. Il disait qu'à chaque fois qu'il s'était ouvert tout s'était retourné contre lui.

Aujourd'hui il n'a goût à rien, il ne veut pas me voir; j'essaye de lui remonter le moral, de le faire rire, mais ça ne passe pas.

Je ne sais plus quoi faire, je suis épuisée physiquement et moralement. J'ai l'impression de ne pas être écoutée, de ne pas être une bonne copine, de ne jamais être à la hauteur.

Anaïs

Chère Anaïs,

Parfois c'est tout ce que se font des personnes qui ne devraient pas être ensemble: se tirer vers le fond. Vous avez le sentiment de ne pas être à la hauteur, il a le sentiment de ne pas être à la hauteur, est-ce que vous avez envie de continuer malgré tout à vous battre pour cette histoire si tout ce qu'elle fait c'est détruire vos egos?

Il n'est pas question ici de faire des listes de torts, même s'il parait évident à la lecture de votre message que votre compagnon a besoin de faire un travail sur lui avant de s'engager à nouveau avec qui que ce soit. Parfois, il est juste question de se sauver avant qu'il ne soit trop tard. Et comme c'est vous qui avez fait la démarche de m'écrire, je vais me concentrer sur votre ressenti et vos besoins à vous.

Vous avez des choses à régler Anaïs. Des plaies à soigner, et même un apaisement du corps et de l'esprit à trouver. Vous avez été éprouvée et il faut l'entendre. Les cauchemars quand on a été agressée sont tout à fait normaux mais ils ont besoin d'être écoutés. C'est le signe que tout n'a peut-être pas été résolu et que vous avez probablement besoin d'être entendue par un ou une thérapeute. Il n'est pas dit que vous ayez besoin d'un accompagnement sur le long terme, mais prendre le temps de raconter son histoire à une personne neutre –qui n'est ni une personne qui va en souffrir par capillarité ni une personne qui ne va pas savoir comment recevoir l'information et se sentira obligée d'avoir un avis– est important.

Concernant la maladie et l'épreuve mentale et physique que vous venez de traverser, c'est à vous que vous devez penser. Les états d'âme de votre compagnon, et même les états d'âme de qui que ce soit autour de vous, n'ont aucune importance. C'est vous qui êtes importante.

Ce que vous devez comprendre c'est que le couple n'est pas un but en soi et qu'à cette valeur, largement imposée par la société française il est vrai, vous ne devez jamais sacrifier votre intégrité physique et mentale. Il existe des gens qui donnent le respect sans vous faire douter ou sans rien demander en retour. Il existe des personnes qui ont de l'empathie, qui accompagnent sans étouffer, qui laissent la place quand c'est nécessaire.

Ne restez pas en couple avec quelqu'un qui vous reproche tout ce que vous vous êtes vue reprocher. Même si je ne vous connais pas, je sais que vous valez mieux que ça. Les problèmes de confiance d'un homme ne vaudront jamais ce que vous avez enduré. Et le couple, quand il est sous cette forme déséquilibrée, est toxique pour les deux parties.

Je vous le dis avec encore plus de sincérité qu'il m'est déjà arrivé dans la vie de faire du mal à quelqu'un alors que je pensais en toute bonne foi tout faire pour sauver et préserver mon couple. En réalité, il y a des couples qui n'ont aucun sens et qu'il faut stopper tout de suite au lieu de créer des dommages profonds chez les parties concernées.

Le couple ne mérite pas qu'on lui sacrifie son bonheur. Et même l'amour, ou la certitude de l'amour, ne mérite pas qu'on se sacrifie pour lui. Vous êtes vivante, Anaïs. Vous êtes une survivante. Je vous souhaite de vite trouver le moyen de l'être encore plus et de gagner en sérénité et en bonheur, parce que vous le méritez.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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