Santé / Société

Un buste de Marianne infirmière serait un bel hommage aux personnels soignants

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] Une Marianne consensuelle, magnifique, fatiguée et radieuse d'avoir soigné tant de malades et servi le pays.

La première représentation allégorique remonte à 1792. | Ludovic Marin / AFP.
La première représentation allégorique remonte à 1792. | Ludovic Marin / AFP.

Chacun sait que la crise sanitaire a été surmontée par l'énergie des soignants. Certes, les autorités publiques ont pris leur place. Certes, les Français indisciplinés ont accepté l'inimaginable: un confinement quasi total pendant deux mois. Mais l'essentiel a reposé sur le personnel médical, public et privé, de la France entière. La mobilisation, avant d'être organisée, a été spontanée. Sans être entravée. L'heure n'était pas aux procédures et aux revendications, au paiement des heures supplémentaires ou aux repos compensatoires. L'urgence était aux soins. Il fallait tenir et le monde médical a tenu.

Cette solidarité marque la victoire d'un concept désuet: celui de corporation. Rien ne vaut un métier où les gens sont motivés, conscients de leur rôle, se connaissent et s'entraident. Ce n'est pas seulement l'hôpital public qui a tenu, c'est l'ensemble du corps médical qui s'est mobilisé. La distinction public/privé a disparu, celle entre médecins/infirmières s'est estompée. À l'exception des professionnels de la réanimation, irremplaçables, chacun a pris sa place dans l'œuvre collective. Je connais des dentistes qui sont devenus infirmiers, le temps de l'épidémie. Comme toujours, c'est la motivation qui compte. Peu importe les diplômes, le mot d'ordre était «on y va». Tous ensemble, ils ont assuré comme on dit aujourd'hui. Pour paraphraser la formule de Bonaparte à Austerlitz, il suffira de dire «j'étais dans les équipes du Covid» pour qu'on vous réponde «voilà un brave».

Ce n'est pas nouveau. En 1832, lors de l'épidémie de choléra –20.000 morts à Paris– un chroniqueur saluait le rôle des soignants. «Il faudrait donner des couronnes civiques aux médecins. Si l'art a été plus faible que le mal, leur zèle a été immense, héroïque, admirable. Dans cette lutte généreuse contre un secret meurtrier de la nature, à côté des victimes, il s'est trouvé des martyrs.» Incroyable parallèle, à une réserve près, qui montre tout de même que l'époque a changé: «Ils ont attendu que la maladie se fut apaisée pour mettre à jour leurs débats et leurs modes divers de traitement. Chacun a travaillé de son mieux et chaque méthode s'enorgueillit de ceux qu'elle a sauvé.» (Anaïs Bazin, L'époque sans nom, 1833).

Les hommages ont commencé. Il y a eu les rendez-vous quotidiens des applaudissements aux fenêtres à 20 heures, la cérémonie du 14 juillet, les portraits des soignants sur le mur de l'Opéra de Paris, et sans doute 1.000 autres initiatives. Mais le temps efface si vite. Deux mois seulement et c'est un autre monde. Il y a pourtant encore une place pour cette «couronne civique» évoquée par Bazin. Au sens propre comme au sens figuré. Celle de la Marianne de nos mairies.

Marianne, symbole de la République, est une tradition républicaine. La première représentation allégorique remonte à 1792, l'usage du buste est recommandé en 1848 mais son usage devient courant à partir de 1877. Dans les mairies et au-delà, au point que, au XIXe siècle, les familles avaient souvent chez elles de petits modèles en bronze ou en plâtre. Une façon, pour les Républicains, de se démarquer des crucifix des catholiques et d'affirmer une véritable dévotion populaire comme le note le site de l'Assemblée nationale.

Cette production à usage domestique a disparu, mais les mairies ont conservé l'usage. Car il s'agit d'un usage. Aucun texte législatif ou réglementaire ne détermine l'effigie de la République ou sa présentation. Chaque sculpteur est libre de représenter Marianne à sa façon et chaque maire est libre de choisir son modèle. La figure fut longtemps allégorique. Marianne représentait une République juste, libre, courageuse.

À partir des années 1970 apparurent des Mariannes modelées sur des célébrités. Brigitte Bardot (du sculpteur Aslan, également dessinateur habituel de Ho Lui), Mireille Mathieu, Catherine Deneuve, Inès de la Fressange, Laetitia Casta... Le choix en 2003 de la présentatrice de télévision Évelyne Thomas mit fin à cette série de bustes personnalisés. Même si en 2019, la sénatrice Fabienne Keller proposa que Marianne prenne les traits de Simone Veil. La statue existe, mais personne ne sait combien de mairies ont choisi ce modèle.

Car si le choix est libre, la polémique n'est jamais loin. Il est si difficile de fédérer. L'abstraction désamorce les conflits, mais les symboles les ravivent. Adolphe Thiers fit enlever le bonnet phrygien considéré comme un emblème séditieux. Les seins de Marianne ont souvent été un sujet de débat. Le sein nu est-il un code artistique ou un symbole de liberté? Il est interdit en 1849, mais réapparaît après l'affaire Dreyfus. En 1999, le décolleté de Laetitia Casta a été jugé inopportun. Il ne fait aucun doute que la prochaine Marianne sera mieux couverte.

Autant de raisons qui militent pour une Marianne infirmière. Une Marianne consensuelle, magnifique, fatiguée et radieuse d'avoir soigné tant de malades et servi le pays. Une Marianne qui serait inaugurée avec le corps médical de chaque commune à l'occasion d'un beau moment de partage. L'hommage de la nation. Avant la déflagration.

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