Monde

L'impossible réforme du Hukou en Chine

Temps de lecture : 3 min

Pékin avait souhaité réformer le «passeport» ne donnant pas les mêmes droits aux ruraux qu'aux citadins. C'était sans compter une initiative «malheureuse» de la presse, les conservateurs et la crise économique.

Un gouvernement qui annonce une réforme puis recule, cela arrive même en Chine communiste. Personne ne sait quand et comment seront corrigées les injustices provoquées par le Hukou. Ce livret de résidence indique quelle est la famille de chaque individu et son lieu de naissance, en distinguant ruraux et citadins. Chaque Chinois est ainsi à jamais relié à son habitation d'origine.

Principales victimes de ce système: les paysans qui quittent leur district. Dans les villes où ils émigrent, ils n'ont accès ni aux soins médicaux ni à l'éducation pour leurs enfants. S'ils sont expulsés de leur logement ou si leur usine ferme, ils ne sont pas indemnisés puisque ne résidant pas dans la campagne où ils sont recensés. Ces hommes et ces femmes employés dans le bâtiment, le textile, les usines de jouets ou d'électronique, sont des citoyens de seconde zone. Une comparaison pourrait être tentée avec les sans-papiers des pays occidentaux. Mais les Mingong -ces travailleurs migrants- sont au moins 250 millions, et tous chinois.

Face au souci d'«harmonie sociale» proclamé par le Président Hu Jintao, les Mingong font désordre. Leur pauvreté contraste avec l'enrichissement de la classe moyenne devenue bourgeoisie. Les responsables communistes les plus sensibles aux questions sociales s'indignent de la réapparition d'un sous-prolétariat en Chine. Si bien que fin 2009, le cabinet du Premier ministre Wen Jiabao s'attèle officiellement à un projet «assouplissant les restrictions sur l'enregistrement de la résidence permanente dans les zones urbaines». Mais soudain tout se complique.

La presse soutient (beaucoup trop)

Une initiative maximaliste surgit dans la presse. Zhang Hong, rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire économique Jingji Guancha Bao, rédige un texte réclamant la suppression du Hukou. Plusieurs de ses confrères acceptent de le cosigner. Les termes sont virulents: «Nous croyons que les êtres humains naissent libres et que les gens ont le droit de migrer librement.» Le Hukou est présenté comme «inconstitutionnel» et «gravement discriminatoire envers les ruraux». Le 1er mars, l'éditorial sort simultanément dans treize journaux régionaux. Démarche collective totalement inédite en Chine.

Pour les autorités, fermer les yeux sur cette audace journalistique serait signe de mollesse. Le 2 mars, Zhang Hong est démis de ses fonctions. Sur le Net, il s'étonne: il croyait être allé dans le sens du gouvernement. Les autres journaux concernés gardent le silence sur les sanctions qu'ils subissent.

Réformer le Hukou se heurte également à de nombreuses réticences. Pas évident de mettre au pas les conservateurs nombreux dans l'administration, qui ne voient pas pourquoi modifier le Hukou. Les premiers documents localisant les familles chinoises datent des Royaumes Combattants (IVe siècle avant Jésus-Christ). En 1958, le régime communiste a codifié et généralisé cette pratique, en créant l'actuel «règlement d'enregistrements des ménages». A l'époque, Mao voulait empêcher l'exode rural. Remettre en cause un mode de fichage de la population aussi traditionnel dérange autant les policiers que les démographes.

Les avantages du hukou rural

En 2009, l'immobilisme reçoit un renfort inattendu. Des municipalités proches de Canton offrent des Hukou urbains aux Mingong installés sur leur territoire et  la plupart d'entre eux refusent cette régularisation: ils préfèrent garder le statut rural qui les autorise à disposer d'un lopin de terre dans leur village natal. En le louant à un agriculteur voisin ou en y faisant construire une bâtisse, ils en tirent un complément de revenus.

La crise économique mondiale n'aide pas non plus à la réforme. Fin 2008, dans les zones côtières du sud de la Chine, la production des entreprises exportatrices chute, faute de clients américains ou européens. Le gouvernement chinois réagit en injectant l'équivalent de 400 milliards d'euros dans l'économie pour relancer la croissance intérieure. Les Mingong, retournés dans leurs provinces du centre du pays, constatent peu à peu une reprise de l'activité. Hukou rural en poche, ces ex-migrants trouvent désormais du travail près de chez eux. Le mouvement s'amplifie mi-février après les congés du nouvel an lunaire. Les migrants venus voir leur famille ne repartent plus.

Or, les acheteurs occidentaux de produits made in China recommencent à passer des commandes. Parallèlement, dans les villes, l'immobilier, un moment assoupi, redémarre. Mais des millions de Mingong manquent à l'appel. Les retards de fabrications s'accumulent, les chantiers tournent au ralenti. Les industriels chinois ou étrangers produisant en Chine ne sont pourtant pas prêts à augmenter les salaires.

Le 5 mars, à l'ouverture des dix jours de session annuelle de l'Assemblée Nationale Populaire, Wen Jiabao parle prudemment d'une réforme progressive du Hukou dans les petites villes. Aucune précision n'est venue depuis. Le sujet comporte trop de contradictions pour que des décisions soient prises.

Richard Arzt

Photo: un travailleur migrant à Changzhi, en juin 2009. REUTERS

Richard Arzt Journaliste

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