Société

Les amitiés masculines, entre virilité et proximité

Temps de lecture : 5 min

Pour certains, l'injonction à être viril s'immisce jusque dans leurs relations amicales où les confidences deviennent synonymes de vulnérabilité.

Pour éviter la condamnation sociale beaucoup d'hommes évitent de s'épancher sur leurs sentiments. | Andrew Neel via Unsplash. 
Pour éviter la condamnation sociale beaucoup d'hommes évitent de s'épancher sur leurs sentiments. | Andrew Neel via Unsplash

«Dès l'enfance, j'ai senti une énorme responsabilité sur mes épaules en tant qu'homme qui m'a terrorisée et me terrorise encore aujourd'hui même si je la gère mieux. J'ai compris que je ne devais pas pleurer, avoir peur, montrer de faiblesses ou de vulnérabilité», raconte Corentin, 26 ans.

Si les injonctions genrées touchent en priorité les femmes, victimes d'un système dans lequel elles sont considérées comme inférieures, les hommes aussi sont tenus de se comporter selon les normes de leur sexe. Ces pressions sociales impactent jusqu'à leurs amitiés les plus proches et modifient leur relation aux autres. La littérature scientifique occidentale tend à montrer que les amitiés entre hommes sont moins intimes que les amitiés entre femmes.

De fait, beaucoup d'hommes hétérosexuels tentent de garder une posture virile dans leurs amitiés et évitent de dévoiler leurs faiblesses. L'ami de Pietro, un jeune italien de 27 ans, dont la mère souffre d'Alzheimer lui répond toujours que «ça va» quand il s'enquiert de son moral tandis qu'un des meilleurs amis de Corentin qui «a perdu ses deux grands-mères en quelques mois» n'en a parlé qu'un an et demi plus tard.

D'après le sociologue Kévin Diter, qui a écrit sa thèse sur la socialisation des garçons aux sentiments, ces derniers sont moins entraînés que les filles à verbaliser leurs émotions. Lors des entretiens qu'il a conduits avec des enfants de primaire, ceux des filles duraient en moyenne deux heures trente contre une heure trente pour les garçons. «Dans la définition légitime de l'amitié chez les hommes, le sentiment n'est pas quelque chose qui les concerne. S'ils parlent de leurs émotions et de leurs états d'âme, on peut remettre en cause leur masculinité», explique le chercheur. Alors, pour éviter la condamnation sociale, certains hommes évitent de s'épancher.

Jamais 100% soi-même

«C'est dans les moments difficiles qu'on a besoin de ses amis, mais c'est aussi à ce moment-là que tu es le plus faible. Du coup, tu te demandes si tu montres tes émotions ou pas», décrypte Loïc, un étudiant en informatique de 22 ans.

Et quand un homme se montre vulnérable devant ses amis, il s'expose parfois à un rappel à l'ordre. «Je ne suis jamais à 100% moi-même avec mes amis, même les plus proches», confie Pietro. «Je sais que si j'évoque mes sentiments au sujet de quelque chose qui me contrarie, mes amis masculins vont me répondre que “c'est la vie” et passer à autre chose. Et ce peu importe si je parle d'une rupture avec une fille ou de ma mère qui est malade. C'est très triste, on penserait qu'avec son meilleur ami on peut parler de tout sans être jugé, mais je pense que j'ai très peu d'amis masculins qui me font ressentir cela», regrette-t-il.

«C'est dans les moments difficiles qu'on a besoin de ses amis, mais c'est aussi à ce moment-là que tu es le plus faible.»
Loïc, étudiant en informatique

Certains hommes parviennent cependant à s'exprimer pleinement comme Kévin, professeur de musique au conservatoire, qui affirme ne pas avoir «peur d'être vulnérable» car il a «confiance» en ses amis proches.

Pour Corentin en revanche, se confier à cœur ouvert comme il le fait, revient à s'éloigner de la norme. «Je suis assez spécial, j'ai un fonctionnement un peu féminin quelque part parce que je communique beaucoup», estime-t-il. S'il assume sa façon d'être, il se voit souvent comme «le caliméro, le différent, le mec qui n'est pas assez fort» en comparaison de ses amis qui seraient «plus résilients».

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Les femmes, spécialites de l'intime

Au sein de la culture populaire où pullulent les figures masculines stéréotypées telles que James Bond, John McClane ou Iron Man ou lors des interactions de tous les jours, les hommes sont en permanence enjoints à être forts et indépendants. «On apprend aux garçons que l'expression des sentiments n'est pas de leur genre, c'est quelque chose qui serait par nature inhérent aux filles. Ceux qui ne maîtrisent pas leurs sentiments, ce sont les bébés ou les filles, ce sont des catégories dévalorisantes», insiste Kévin Diter.

Cette expression genrée des sentiments poussent les hommes à se tourner vers les femmes en cas de détresse émotionnelle. «Quand je suis bouleversé, peu importe à quel point je suis proche de mes deux meilleurs amis, je préfère appeler une amie pour parler de ma situation», illustre Pietro. Kévin Diter rappelle que chez les enfants, la mère est la première interlocutrice.

«On apprend aux garçons que l'expression des sentiments n'est pas de leur genre.»
Kévin Diter, sociologue

«Les femmes sont conçues comme les spécialistes de l'intime. Si je veux un renseignement sur le moteur de ma moto, je vais voir un motard. Ici, c'est la même chose, si je veux des renseignements sur les émotions, je vais voir une femme», dit-il en souriant. Les femmes partageraient donc leur intimité, les hommes leurs activités.

Apprendre à se déformater

La sociologue Karen Walker, de l'université de Pennsylvanie, a plusieurs fois travaillé sur l'amitié. Dans son article Les hommes, les femmes et l'amitié, elle montre que si les femmes estiment qu'une amitié permet de tout dire sans risquer d'être jugée, les hommes parlent plus de soutien financier ou de «renfort physique en cas de confrontation».

Car même si leurs stratégies sont différentes des femmes, les hommes se soutiennent. «Quand je n'ai pas envie de parler, mes amis sont quand même là. Pas pour discuter mais juste pour la présence, on fait la fête ensemble et ils me soutiennent», indique Kévin, 29 ans. De son côté, Pietro sait que s'il appelle un ami pour lui parler de ses problèmes il va lui «changer les idées et [le] faire rire».

Et puis «ça change avec le temps», souligne Loïc qui se sent beaucoup plus libre de se confier à ses amis aujourd'hui. «J'ai perdu 70% de mes potes en cinq ans mais c'est normal, j'ai rencontré de nouvelles personnes et ces anciens amis n'étaient plus vraiment compatibles avec la personne que je devenais», précise le jeune homme. Pour Kévin, qui soulignait précédemment qu'il ne faisait pas de différence genrée entre ses ami·e·s, le changement s'est opéré vers ses 25 ans:

«Quand tu es jeune, tu es formaté à être enfermé sur toi-même, je ne me confiais pas quand j'étais adolescent parce que j'avais peur de passer pour un faible. Avec le temps, j'ai rencontré des personnes qui m'ont montré que c'était plus sain de s'exprimer. Tout le monde peut craquer, on n'est pas des machines!»

«Quand je n'ai pas envie de parler, mes amis sont quand même là. Pas pour discuter mais juste pour la présence.»
Kévin, 29 ans

Le milieu social –sa famille, son travail, son école– compte beaucoup dans la construction des rapports amicaux masculins. Loïc a valorisé une masculinité traditionnelle quand il était jeune, encouragée par son père pour qui, par exemple, «un homme n'a pas froid». Ce sont des rencontres hors de son milieu d'origine, qu'il considère «fasciste et homophobe», qui lui ont permis de remettre en question ces allégations.

À l'inverse, Corentin a grandi avec des «parents très sensibles» qui l'ont toujours «bien entouré». «Le rapport à l'amitié change selon le milieu social. Chez les professions intellectuelles, l'amitié ressemble plus aux amitiés féminines avec une valorisation de la parole et des discussions», décrypte Kévin Diter.

Pourtant, dans beaucoup de milieux, la parole émotionnelle reste l'apanage des femmes au détriment des hommes qui aspirent à partager plus de leur intimité avec leurs amis. Un mécanisme qui se fait aussi au détriment des femmes qui portent, de fait, une plus lourde charge émotionnelle. Ce sont «elles qui ont la charge de la gestion du couple, qui poussent leur compagnon à parler et qui gèrent les émotions des enfants», rappelle le sociologue.

Difficile d'apprendre aux garçons à s'exprimer quand, de manière générale, leurs pères eux-mêmes ne mettent jamais leurs maux en mots.

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