Politique / Monde

Dans l'État de New York, une percée sans précédent de la gauche radicale

Temps de lecture : 6 min

Des étoiles montantes comme Alexandria Ocasio-Cortez aux figures moins attendues, les candidatures les plus progressistes s'imposent aux primaires de leur parti.

Alexandria Ocasio-Cortez parle à la presse près d'un bureau de vote le jour des primaires démocrates de l'État de New York, le 23 juin 2020 à New York. | Johannes Eisele / AFP
Alexandria Ocasio-Cortez parle à la presse près d'un bureau de vote le jour des primaires démocrates de l'État de New York, le 23 juin 2020 à New York. | Johannes Eisele / AFP

Les primaires démocrates de l'État de New York ont permis au socialisme d'entrer par la grande porte. Très attendue, l'élection pour le 14e district a vu l'égérie Alexandria Ocasio-Cortez l'emporter très largement. Dans le 16e district, Jamaal Bowman réussit un tour de force en éliminant Eliot Engel, élu depuis 1988. Mais c'est surtout du côté des absentee ballots (votes par correspondance) que vient la surprise. Marcela Mitaynes, Phara Souffrant Forrest et Emily Gallagher, données perdantes, finissent finalement par l'emporter.

Alexandria Ocasio-Cortez, incontestée

Nouveau visage de la gauche radicale américaine, AOC était l'adversaire à renverser pour l'establishment démocrate. Pour ce faire, le parti avait choisi Michelle Caruso-Cabrera: l'ancienne présentatrice de la chaîne CNBC au pedigree républicain et acquise à la cause des milieux d'affaires avait réuni quelque 2 millions de dollars pour faire campagne, une bagatelle au regard des 10 millions de dollars récoltés par sa rivale socialiste et constitués exclusivement de petits dons.

Peu préparée, la candidate de Wall Street s'était livrée à une prestation bien peu convaincante lors du débat organisé sur la chaîne NY1. Focalisée sur la jeune élue, on ne retient de Caruso-Cabrera que le mantra «AOC is MIA» («Alexandria Ocasio-Cortez is missing in action», «Alexandria Ocasio-Cortez manque à l'appel») tant elle l'a répété, au point d'être moquée par l'intéressée en fin de débat.

La jeune congresswoman n'a quant à elle eu aucun mal à mobiliser l'électorat du 14e district de New York, majoritairement latino. Son programme politique n'a d'ailleurs guère changé en deux ans: la crise du Covid-19 et le bouleversement climatique n'ont fait que renforcer selon elle la nécessité d'un système de santé à payeur unique (Medicare for All) et d'un plan colossal d'investissement écologique (Green New Deal).

Soutenue par une impressionnante kyrielle d'organisations et de personnalités, Ocasio-Cortez s'est imposée mardi 23 juin sans contestation possible: réunissant près de 73% des suffrages, celle qui était auparavant barmaid a désormais la quasi-certitude de siéger deux ans de plus au Congrès. Dans son sillon, elle entraîne Jamaal Bowman et une importante délégation socialiste.

Jamaal Bowman, le prochain «AOC»?

À 44 ans, l'ancien principal de collège pourrait bien devenir l'un des nouveaux visages de la gauche américaine. Celui qui a grandi à New York vient de créer la surprise en faisant tomber Eliot Engel: le président du comité des affaires étrangères à la Chambre des représentants, âgé de 73 ans, subit une défaite cinglante. Dans un district où aucun·e candidat·e du Parti républicain ne se présente, Jamaal Bowman est sûr d'être élu congressman du 16e district de New York le 3 novembre prochain.

Dans une Amérique tourmentée par le meurtre de George Floyd et de Breonna Taylor, Eliot Engel a lourdement fauté en public au sujet des protestations qui émaillent actuellement la ville de New York en laissant échapper, micro ouvert: «Si je n'avais pas la primaire, je n'en aurais que faire.» L'expression d'un mépris qui a laissé un goût amer à l'électorat du 16e district. «Nous avons besoin de prendre soin de notre communauté maintenant, que l'on soit en période électorale ou non», a ainsi répondu son principal rival, Jamaal Bowman.

«Si vous voulez me qualifier de socialiste, qualifiez-moi de socialiste.»
Jamaal Bowman

Élu dans un district où la pauvreté dépasse 30% dans certains quartiers, la phrase d'Eliot Engel tranche avec le programme du candidat Bowman, résolument progressiste et tourné vers les plus fragiles. «Reconstruction», une référence à l'ère post-guerre civile et post-esclavagisme, est ainsi le maître-mot de son projet qui met à l'honneur les deux faces de la pièce maîtresse de la gauche socialiste: Medicare for All et le Green New Deal. À l'instar d'AOC (qui lui a apporté son soutien), la candidature Bowman était appuyée par de nombreuses organisations parmi lesquelles le comité d'action politique Justice Democrats, le Working Families Party (WFP), Sunrise Movement et les Democratic Socialists of America (DSA).

Celui qui s'annonce comme la prochaine figure montante de la gauche radicale américaine ne mâche pas ses mots. Dans un long entretien accordé au magazine Jacobin l'an dernier, le candidat dressait un constat sévère: «Nous avons 40 millions de personnes qui vivent dans la pauvreté. Nous avons 15,5 millions d'enfants qui vivent dans la pauvreté. Ce que nous avons maintenant ne fonctionne pas pour la majorité d'entre nous», avant d'ajouter, un rien défiant: «Si vous voulez me qualifier de socialiste, qualifiez-moi de socialiste.»

Délégation socialiste à l'Assemblée

D'abord perçues comme une victoire timide, presque décevante, les primaires démocrates pour l'Assemblée de l'État de New York se révèlent finalement être une réussite majeure pour les profils soutenus par la branche new yorkaise des DSA.

Le dépouillement tardif des absentee ballots a ainsi permis de renverser l'issue du scrutin pour Marcela Mitaynes, Phara Souffrant Forrest et Emily Gallagher.

La première, enfant de Brooklyn originaire du Pérou, avait tout d'abord admis sa défaite face à son principal concurrent: Felix Ortiz. L'élu du 51e district depuis 1995 avait célébré sa victoire le 24 juin avant de reconnaître son échec le 16 juillet, après décompte des votes par correspondance. Au micro de Revolutions per minute, la radio du New York City DSA, la future élue a ainsi évoqué non sans une certaine émotion les sacrifices de ses parents venus chercher une vie meilleure aux États-Unis. Cette victoire inattendue de Marcela Mitaynes l'est tout autant pour ses camarades socialistes Phara Souffrant Forrest et Emily Gallagher.

C'est d'ailleurs de cette dernière que vient la plus grande surprise: Emily Gallagher est parvenue contre toute attente à faire tomber Joseph Lentol, élu du 50e district depuis 1973. L'homme aux vingt-trois mandats consécutifs, pourtant soutenu par le progressiste Working Families Party, a été défait par une autre militante pour les droits des locataires et socialiste revendiquée. Dans le 57e district, Phara Forrest a battu Walter Mosley, élu depuis 2013. L'infirmière de 31 ans, socialiste de surcroît, aura à cœur de faire évoluer un système de santé qu'elle juge inhumain.

Dans le 36e district, c'est Zohran Mamdani, 29 ans, qui s'est imposé face à Aravella Simotas, élue depuis 2011. Le jeune Ougandais, arrivé à New York à l'âge de 7 ans, aide les familles immigrées dans le cadre de procédures d'expulsions. Conscient des problématiques liées au logement, le jeune démocrate socialiste a ainsi mis l'accent sur le droit au logement dans un quartier, Astoria, où près d'une personne sur quatre paie un loyer dont le montant représente plus de la moitié de ses revenus.

Un duo au Sénat

«Le capitalisme est nourri par le patriarcat, l'oppression des femmes et l'exploitation du travail domestique.» «Un vegan gay socialiste est élu à Brooklyn.» La première phrase, prononcée sur les ondes de la Revolutionary Left Radio le 24 mai, est signée Julia Salazar. La sénatrice du 18e district, marxiste revendiquée, a été réélue avec un score avoisinant les 84%. La seconde phrase est issue d'un tweet de Jabari Brisport consécutif à sa victoire: noir, homosexuel et vegan, le vainqueur de la primaire du 25e district est sur la bonne voie pour prêter main forte à la sénatrice Salazar à Albany, capitale de l'État de New York.

Interrogé sur les conclusions qu'il tire de cette élection, Jabari Brisport promet une politique combative: «Lorsque les puissants sentent que leur position est menacée, ils se battent avec acharnement et ne s'arrêtent pas. Nous devons être prêts à nous battre dix fois plus fort. Julia Salazar a prouvé que c'est une tâche qu'elle est prête à accomplir, et je ne pourrais pas être plus enthousiaste à l'idée de travailler avec elle.»

Pour NYC DSA, la victoire est presque totale. Sur les sept candidat·es investi·es, six ont remporté leur primaire: seule Samelys López, candidate au Congrès, s'est inclinée. Les deux chambres de l'État de New York pourraient donc changer de visage une fois passée l'élection générale: outre l'arrivée d'une poignée de socialistes, le WFP pourrait également envoyer siéger onze autres élu·es, ce qui fait dire au New York Times que la législature de l'État est en passe de devenir la plus progressiste du pays.

La révolution continue

Les regards se tournent désormais vers les primaires du 4 août, qui concernent cinq États. Ces élections du 23 juin, si elles ont été synonymes de victoires dans l'État de New York, sont à nuancer dans les autres États où elles se sont déroulées. Dans le Kentucky, le candidat au Congrès Charles Booker s'est incliné de peu face à Amy McBrath: une défaite à relativiser dans ce red state où son principal adversaire, le sénateur Mitch McConnell (leader de la majorité républicaine), tient fermement les rênes depuis trente-cinq ans.

Le 3 mars dernier au Texas, Heidi Sloan avait échoué à passer cette étape décisive des primaires. Dans le 10e district, Mike Siegel s'était imposé: progressiste et en faveur d'un système de sécurité sociale à payeur unique, il n'est cependant pas socialiste bien qu'il soit le fils de Dan Siegel, militant communiste et ex-dirigeant du New American Movement, une organisation qui a fusionné en 1982 avec le Democratic Socialist Organizing Committee pour former les DSA.

Après une série d'échecs (Maryland, Ohio, Géorgie), les attentes se concentrent tant sur la membre du Squad Rashida Tlaib (13e district du Michigan) qui joue sa réélection que sur Rebecca Parson (6e district de Washington). Quelle que soit l'issue de l'élection présidentielle, la gauche radicale et les DSA en particulier ont intérêt à remporter des victoires électorales, ne serait-ce que pour que la dynamique engagée il y a quatre ans puisse se poursuive.

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