Politique / Société

La transformation de Sainte-Sophie en mosquée, une provocation du gouvernement turc?

Temps de lecture : 5 min

Tandis que la conversion de la basilique en lieu de culte musulman provoque la rage du monde orthodoxe, Recep Tayyip Erdoğan reste impassible.

Pendant un millénaire cet édifice impérial fut la plus grande église chrétienne jamais construite. | Mustafa Kamaci / Turkish Presidential Press service / AFP. 
Pendant un millénaire cet édifice impérial fut la plus grande église chrétienne jamais construite. | Mustafa Kamaci / Turkish Presidential Press service / AFP. 

Le vendredi 24 juillet, le gouvernement turc a ouvert aux prières musulmanes l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie d'Istanbul.

Le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée 1ᵉʳ, a vigoureusement condamné cette décision. Pour lui, cette transformation de la basilique, classée comme musée, en mosquée risque de tourner le monde chrétien contre l'islam.

Le Conseil œcuménique des Églises, qui regroupe plus de 350 églises chrétiennes, a également demandé au président turc, Recep Tayyip Erdoğan, de changer sa décision au plus vite. Le pape François s'est dit publiquement «très affligé» de la décision d'Ankara.

Malgré ces vives réactions émanant de leaders religieux, représentant plus de deux milliards de fidèles dans le monde, mais aussi de l'Unesco et de dirigeant·es politiques, comme la présidente grecque, le gouvernement turc est resté inflexible.

La plupart des commentateurs ont reconnu la dimension politique du geste de Recep Tayyip Erdoğan. Selon le journal grec Ta Nea la politique étrangère a joué un rôle déterminant dans cette décision: «Non, Erdoğan n'a pas décidé de transformer Sainte-Sophie en mosquée pour démanteler l'héritage kémaliste. Cette initiative est une manœuvre purement géopolitique, minutieusement élaborée à Ankara et à l'étranger. […] C'est l'alliance militaire et commerciale stratégique conclue avec la Russie, et le mépris d'Erdoğan pour Washington et pour l'OTAN qui en résulte, qui constituent la motivation première et définitive d'une décision dont la nature et le timing laissent tout de même perplexes.»

Symbole d'unité pour la population chrétienne

C'est l'empereur Justinien qui avait fait construire, en 537, Sainte-Sophie dédiée à la Sagesse de Dieu. Pendant un millénaire, cet édifice impérial fut la plus grande église chrétienne jamais construite. De nombreuses légendes entourent ce bâtiment religieux. On murmurait autrefois que les portes de la cathédrale ont été formées avec le bois de l'Arche de Noé.

Sainte-Sophie représente également un symbole d'unité entre les chrétien·nes: c'est là que s'est tenu le célèbre concile de 879, considéré par les religieux comme le 8e concile œcuménique, ayant rétabli l'unité entre les sièges de Rome et de Constantinople. Dans ses murs, fut aussi célébrée la liturgie de proclamation de l'union entre les Églises d'Orient et d'Occident, le 12 décembre 1452.

On murmurait autrefois que les portes de la cathédrale ont été formées avec le bois de l'Arche de Noé.

La prouesse architecturale est telle qu'encore en 1921 le théologien orthodoxe russe Serge Boulgakov s'exclamait à son sujet dans La Sagesse de Dieu:

«Celui qui a visité le temple de Sainte-Sophie à Constantinople et qui en a perçu la révélation est à jamais enrichi par une connaissance nouvelle du monde en Dieu, de la Sagesse divine. Ce dôme céleste qui s'incline vers la terre pour l'embrasser figure, par ses formes finies, l'infini, l'unité multiple du tout, l'éternité immuable dans l'image de la création: un miracle d'harmonie […] Il y a là Platon qui reçoit le baptême du christianisme, dans les hauteurs où les âmes s'élèvent pour contempler les idées. Mais la Sophie platonicienne se regarde et s'atteint dans la Sophie divine. L'église de sainte Sophie en est vraiment la démonstration artistique, qui couvre le monde de sa protection.»

Mais la basilique de Constantinople fut convertie en mosquée après la chute de la ville face à l'envahisseur turc. Ce n'est qu'en 1934 que la basilique fut transformée en musée «offert à l'humanité» par Mustafa Kemal en signe de reconnaissance de son histoire plurireligieuse.

Mosaïques dissimulées

Cette décision du gouvernement d'Ankara a des conséquences très pratiques. La grande mosaïque du Christ pantocrator et d'autres mosaïques byzantines vont devoir être cachées.

Le journal portugais Publico considère qu'elles pourraient être murées, sort qui leur avait été réservé pendant des siècles. Et dans l'ensemble du bâtiment, beaucoup de détails de l'histoire chrétienne vont devoir être supprimés ou dissimulés. Comme l'a récemment écrit un diplomate grec, Constantinos Alexandris, une telle évolution représente pour au moins 300 millions de chrétiens orthodoxes un authentique viol symbolique.

Les chrétiens catholiques doivent pouvoir imaginer le choc que représenterait pour eux la transformation de la basilique Saint-Pierre de Rome en mosquée. Certes, Sainte-Sophie a été une mosquée par le passé, mais la majorité des chrétiens orthodoxes n'ont pas accepté que cette cathédrale, qui représente le siège du patriarcat oecuménique –l'autorité la plus importante dans l'Église orthodoxe, comparable à Saint-Pierre de Rome pour les catholiques– ait été transformé en musée et encore moins en mosquée.

Le patriarche Bartholomée continue à s'appeler et à être désigné de «patriarche de Constantinople» et non d'Istanbul malgré le fait qu'il ait perdu sa cathédrale il y a près de six siècles…

Sortir de l'impasse

C'est pourquoi il est urgent de trouver des solutions afin d'éviter que cette crise ne dégénère en nouveaux affrontements politico-religieux. Le fait que l'édifice ait été dédié à la Sagesse de Dieu pourrait constituer une issue à la crise. En effet pour les spécialistes du dialogue interreligieux, la sagesse n'est pas seulement une vertu divine, elle représente la corporéité même de Dieu:

«La Sagesse est, écrit Boulgakov, comme le corps par rapport à l'esprit. L'un ne peut vivre sans l'autre. Le corps (dans sa double détermination de forme et de matière, de raison et de beauté) est une icône de l'esprit qui vit en lui (la Sagesse et la Gloire).»

Le fait que l'édifice ait été dédié à la sagesse de Dieu pourrait constituer une issue à la crise.

Or si la Sagesse de Dieu est vénérée par les chrétien·nes, elle l'est aussi par les personnes de confessions juive et musulmane. N'y aurait-il pas un sens comme le recommande le patriarche arménien de Constantinople, Sahak Mashalyan, à ce que la basilique Sainte-Sophie puisse dès lors abriter des prières juives, chrétiennes et musulmanes?

Pour la population chrétienne, en effet, ce n'est pas le bâtiment qui est porteur de sacré. Comme le Christ le dit à la Samaritaine, il convient d'adorer Dieu «en esprit et en vérité» (Jean 4, 21). Par ses paroles, le Christ inventait ni plus ni moins qu'une nouvelle forme d'attitude religieuse qu'on désigne par le terme de spiritualité. Ce que Jésus inaugure, par ses paroles à la Samaritaine c'est un processus d'intériorisation qui établit un rapport nouveau à la loi, à soi-même, à la religion:

«À la source extérieure du puits profond du patriarche s'est substituée une source intérieure qui révèle la vérité intérieure de chacun et s'ouvre sur un culte intérieur.»

Les musulman·es ont également intérêt à ce que le sacré ne soit pas instrumentalisé à des fins politiques. On se souvient du texte signé en février 2019 par le pape François et l'imam Ahmed el-Tayeb de la mosquée A-Azhar du Caire intitulé La Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune:

«Nous déclarons –fermement– que les religions n'incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d'hostilité, d'extrémisme, ni n'invitent à la violence ou à l'effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l'usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d'hommes de religion qui ont abusé– à certaines phases de l'histoire –de l'influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n'a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C'est pourquoi nous demandons à tous de cesser d'instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l'extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d'utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d'homicide, d'exil, de terrorisme et d'oppression.»

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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