Égalités / Parents & enfants

Les violences sexistes arrivent aussi en primaire et au collège

Temps de lecture : 6 min

Des centaines de personnes, en majorité des femmes, témoignent du harcèlement et des violences sexistes commis par leurs anciens camarades de classe durant la première moitié de leur scolarité.

Le centre Hubertine Auclert note que 29% des filles et 16% des garçons ont rapporté avoir déjà vécu au moins un épisode de violence sexuelle dans leur établissement. | Eliott Reyna via Unsplash
Le centre Hubertine Auclert note que 29% des filles et 16% des garçons ont rapporté avoir déjà vécu au moins un épisode de violence sexuelle dans leur établissement. | Eliott Reyna via Unsplash

Au début du mois de juillet, le podcast Mes 14 ans où la journaliste Lucie Mikaélian parle de son entrée dans la sexualité, suscite la perplexité, voire les moqueries de certains internautes: pour eux, à 14 ans, seuls les jeux vidéo intéressent les garçons.

À ces dénégations répondent des centaines de témoignages d'anciennes victimes de violences sexistes auxquel·les c'est arrivé à la même époque –dont une majorité de femmes. Elles relatent des faits qui ont eu lieu au collège, mais aussi en primaire.

«Il me demandait des photos»

Joanne* raconte qu'«à 7/8 ans, lors d'une sortie scolaire, un garçon de ma classe et un de ses amis plus âgés ont trouvé drôle de passer la journée à essayer de me toucher et de me caresser les fesses. […] Plus tard, au collège, vers mes 13 ans, un garçon s'est mis à me toucher les seins. Pour lui ce n'était pas grave car j'avais très peu de poitrine. Ça a duré quelques mois». À 14 ans, Apolline* subit des agressions sexuelles en cours. «Ma mère avait des soucis de santé et avait notamment fait une tentative de suicide. Cet événement avait conduit à une hospitalisation en centre de désintoxication. Un de mes camarades de classe l'a appris. Et c'est là que le harcèlement et le chantage ont commencé», explique-t-elle. Le jeune homme lui demande d'abord des photos dénudées, puis commence à la «doigter» en cours de technologie, la menaçant de dévoiler l'histoire de sa mère si elle ne se laisse pas faire.

Les garçons qui ne correspondent pas aux normes masculines sont aussi touchés. C'est le cas d'Axel, qui à 14 ans fait l'objet d'un harcèlement homophobe. «Je savais déjà que j'aimais les garçons. J'ai toujours été très androgyne, efféminé. J'ai été aidé par des amis autour de moi. Malgré tout, ça me valait des insultes parfois.»

Le «meneur du groupe» le plus virulent lui envoie alors un message sur Facebook, et adopte des mots plus doux. «Il me demandait des photos. On a commencé à se voir en dehors du collège et à flirter.» Mais son premier petit-ami devient de plus en plus insistant et autoritaire: «Je devais m'habiller de telle façon quand j'allais chez lui. […] Il mettait sa main dans ma culotte. Ça a été un moment compliqué, je n'étais pas bien du tout, je ne savais pas à qui en parler. Je ne savais pas quels mots mettre dessus», explique l'étudiant lyonnais. Cette relation cachée, qui dure trois mois, se termine quand Axel décide de rompre.

Insultes sexistes et baisers forcés

Dans l'enquête «Climat scolaire et victimation» de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), sortie en 2017, les collégiennes déclarent plus souvent des insultes sexistes (11,1% contre 5,9% pour les garçons) et des attouchements sexuels tels que des caresses forcées (7,6% contre 4,5%) et des baisers forcés (5,3% contre 4,2%).

Un rapport sur les violences sexistes à l'école publié en 2018 par Éric Debarbieux indique la même tendance en école primaire: les filles sont plus nombreuses à être victimes de baisers forcés que les garçons (18,1% des filles versus 14,9% des garçons). Selon la pédopsychiatre Christine Barois, à cet âge, «pour eux c'est un jeu avec le corps. Ce n'est pas du tout sexué comme pour les adultes». Au cours de sa carrière, elle a pu constater que «les enfants ne se rendent pas compte sur le moment quand ils sont agressés, mais plus ils grandissent, plus leur regard change».

Dans son enquête de 2016 sur le cybersexisme en milieu scolaire, le centre Hubertine Auclert note que 29% des filles et 16% des garçons ont rapporté avoir déjà vécu au moins un épisode de violence sexuelle dans leur établissement (déshabillage non consenti, subir des attouchements, subir des gestes sexuels, devoir faire des gestes sexuels, subir des actes sexuels non désirés).

Schémas sexistes

Pour Éric Debarbieux, professeur émérite à l'université Paris-Est Créteil, qui mène depuis quarante ans des études sur les violences à l'école, «les violences sexistes se construisent d'abord avec des garçons contre des garçons à qui on prête des traits féminins: bon élève, n'aime pas le foot… C'est une oppression viriliste qui se joue dans la cour de récréation, ou dans la famille». La psychopraticienne Emmanuelle Piquet, directrice des centres Chagrin scolaire, observe que tout commence par des schémas sexistes intériorisés dès l'enfance: «En primaire, les garçons occupent la majeure partie de l'espace dans la cour de récréation. C'est une règle tacite. Les petites filles, pour traverser la cour, vont la longer, alors que les garçons vont la traverser en diagonale.»

Camille Alcover, institutrice en CE1 depuis un an dans un établissement public de Draveil (Essonne), en témoigne: «Des élèves commencent à genrer les activités: le foot, courir vite et jouer à Fortnite pour les garçons, regarder Barbie à la télé et porter du rose pour les filles…»

«Un élève essayait de toucher les filles et de lever leurs jupes. Ça s'est dégradé au point où six parents de petites filles sont venus se plaindre au directeur.»
Camille Alcover, institutrice en CE1

«J'ai souvent entendu ça en classe. Les garçons ne veulent plus être en groupe avec des filles, par exemple en sport», ajoute-t-elle.

Cette année, elle a dû recadrer un élève au sein de sa classe: «Il avait une attitude un peu dure envers les enseignants. Il faisait des réflexions sur les filles et insistait lourdement. Il essayait aussi de toucher les filles et de lever leurs jupes. […] Ça s'est dégradé au point où six parents de petites filles sont venus se plaindre au directeur.» La situation s'est améliorée après la convocation de la mère et de l'enfant chez le directeur. En amont, l'enseignante de CE1 essaie souvent d'aborder le sujet du sexisme avec les enfants: «Par exemple, sur la cuisine. Je leur ai demandé avec quelles parties du corps on cuisinait: ils m'ont répondu “avec les mains”. Donc ça voulait dire que les garçons n'avaient pas de mains? Ils ont compris en quoi c'est absurde.»

Mimétisme du respect

Camille Alcover ne sait pas, cependant, si les autres enseignant·es insistent sur ce point et regrette le manque de formation. Mais pour Éric Debarbieux, «il faut une véritable équipe. Une école ce n'est pas chaque enseignant côte à côte, c'est une organisation sur laquelle le collectif doit se souder réellement». La pédopsychiatre Christine Barois «croit en la valeur de l'exemplarité: expliquer comment on parle aux filles, comment on respecte le corps de l'autre. C'est un mimétisme du respect à transmettre».

Professeure de mathématiques dans un collège public en Seine-Saint-Denis, Marina Lobé a participé à la formation d'une cellule de veille sur le modèle du dispositif Pikas. «L'idée est de faire en sorte que le harcèlement cesse en impliquant une majeure partie de la classe, afin de dégoupiller les mécanismes de groupe et de mettre en empathie les harceleurs avec leurs victimes», décrit-elle. Cette méthode a été utilisée cette année pour pallier la mise à l'écart de trois élèves de sa classe, dont deux filles. Des entretiens espacés sur plusieurs semaines sont mis en place avec les victimes, les harceleurs et les élèves non-concerné·es par le harcèlement. À force de sensibilisation, le groupe d'élèves harceleurs s'est retrouvé moins soudé qu'au début de l'année.

La mise en place d'une médiation par les pairs –où des élèves sont aussi impliqué·es– a déjà été envisagée, mais abandonnée faute de moyens: «Il fallait que les élèves aient deux jours et demi de formation, mais c'est compliqué de faire accepter qu'ils ne soient pas en classe», observe Marina Lobé. Professeure remplaçante d'espagnol, Catherine Ouok-Chane-Moui a vu ce genre de dispositif (nommé «Sentinelles») mis en œuvre dans le collège où elle a travaillé: «Il est encore trop tôt pour dire si ça fonctionne ou pas, tempère-t-elle. Nous avons davantage de témoignages. Nous pouvons intervenir la plupart du temps et montrer aux élèves que c'est utile d'en parler. Mais les participants, témoins, sentinelles, sont souvent les victimes, et on craint un effet un peu stigmatisant.»

Si, pour Éric Debarbieux, ces méthodes sont moins fonctionnelles pour les cas les plus graves, elles ont le mérite de prendre en compte le phénomène des violences sexistes et sexuelles à l'école dans son intégralité.

* Les prénoms ont été changés.

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