Culture

«Hotel by the River», une nuance de blanc plus pâle

Temps de lecture : 3 min

Un poète vieillissant et ses deux fils, deux jeunes femmes, des souvenirs qui reviennent: avec une souriante élégance, le film de Hong Sang-soo est une élégie hantée qui abrite des gouffres.

Confidences entre Sang-hee (Kim Min-hee, qui illumine de son talent les sept derniers films de Hong sang-soo) et son amie Yeonju (Song Sean-li). | via Les Acacias
Confidences entre Sang-hee (Kim Min-hee, qui illumine de son talent les sept derniers films de Hong sang-soo) et son amie Yeonju (Song Sean-li). | via Les Acacias

Blanc sur blanc. Sur blanc. Tout autour le paysage couvert de neige. Dans la chambre d'hôtel aux murs et aux rideaux immaculés, deux jeunes femmes allongées, en vêtements clairs dans les draps. Ce qu'elles se murmurent, au bord du sommeil, est comme des nuances de blanc. Des touches minimes d'intimité, de peur devant la vie, de regret.

Un petit acte hors de contrôle, un vol minime (une paire de gants), quelque chose de violent s'est passé pour l'une, dont on ne saura presque rien. Quelque chose de cruel est advenu pour l'autre, une trahison amoureuse, dont on saura un peu. Elle parlent à demi-mots, se taisent. Un rire. Un soupir.

Au rez-de-chaussée de l'hôtel, les deux frères attendent leur père à la cafétéria. Un peu plus loin, dans une autre salle, le père attend ses fils. Malentendu minime. Les fils sont très différents l'un de l'autre, physiquement et psychologiquement. Peut-être y a-t-il eu un lien entre l'ainé et une des jeunes filles, à l'étage.

Il y a un conflit entre les deux frères, un conflit aussi entre eux et leur père, qui a abandonné leur mère il y a longtemps. Le père est un poète connu, dans ce pays (la Corée du Sud) où on fait encore cas des poètes. Le fils cadet est un réalisateur connu, dans ce pays (la Corée du Sud), etc. L'aîné cache sa situation familiale à son père.

Un peu plus tard le même jour, brièvement, le poète vieillissant rencontrera les deux jeunes femmes, lors d'un rare plan en extérieur, noyé dans la neige à perte de vue.

Il leur dira la vérité: qu'elles sont belles. Comme il n'a rien d'autre à dire, il le répètera. C'est un peu gênant, et en même temps très juste, très précis. Toute autre phrase serait malhonnête, ou artificielle. Le type est un bon poète.

Des esquisses à l'encre diluée

On songe au titre de la chanson, A Whiter Shade of Pale, tandis que semblent glisser les un sur les autres ces moments d'échanges et de silence, entre ces personnes dont peut se sentir d'autant plus proches que nous ne saurons d'elles que très peu.

Dans le noir et blanc ici presque constamment saturé de lumière (sauf la séquence nocturne, et à l'intérieur d'un restaurant, qui ponctuera le film un peu avant la fin), les fragments de récits concernant l'existence de ces cinq personnages semblent des nappes légères d'émotions, comme des esquisses à l'encre très diluée.

Humour à froid et non-dits: le poète (Kim Joo-bong) et ses deux fils (Yu Jun-Sang et Kwon Hae-hyo). | via Les Acacias

La mort est là, à proximité –et en Asie le blanc est sa couleur. La dureté de l'existence, les rancœurs familiales, les échecs des uns et les impasses des autres habitent le hors cadre, tout près. Le monde d'Hotel by the River n'a rien d'idyllique. Un humour comme une très légère toile d'araignée relie ces séquences, comme on sait l'humour est la politesse du désespoir.

Il y aura bien, lors de ses longs dialogues qui sont une des marques de fabrique du cinéma de Hong Sang-soo, quelques éclats brusques. Ils laissent brièvement affleurer à la surface de cette rivière apparemment paisible qu'est le film les remous et les écueils qui agitent Sang-hee et Yeon-ju, les deux jeunes femmes, Kyung-soo et Byung-soo, les deux fils.

Poésie de la force faible

Young-whan, le père, le vieux poète, mène à sa manière la suite du chemin qui l'a conduit dans cet hôtel loin de la capitale, isolé par la neige autant que par la distance avec la petite ville voisine.

Avec lui, et grâce à l'admirable acteur qu'est Ki Joo-bong, à juste titre récompensé pour ce film, on songe à cette formule des physiciens, la «force faible», paradoxe qui contribue à faire tenir ensemble l'univers.

Ce chemin n'est pas seulement l'espace parcouru dans la nuit et le froid aux côté des jeunes femmes pour se retrouver avec les trois hommes dans le même estaminet, où on mange et surtout consomme beaucoup d'alcool.

Brève rencontre sur une page blanche. | Via Les Aacacias

Comme toutes les autres, cette proximité ne sera pas une rencontre. La seule, fugace, qui adviendra, laissant chacune et chacun désemparé , y compris la caméra qui du coup s'en va errer sur une station-service déserte, la seule rencontre passera par des mots. Ces mots qui, chez Hong Sang-soo, sont aussi importants (mais pas plus) que les lumières et les silences, les visages et les mouvements.

Ce seront, cette fois, les mots d'un poème, récit ouvert sur un autre monde. Il sera question d'une organisation totalitaire et d'un enfant miraculeux dont la beauté est gâchée. Dans le poème aussi, il neige.

Hotel by the River est si beau, si doux et si violent à la fois, qu'on croit avoir rêvé, endormi dans la chambre blanche au milieu du paysage blanc. Un grand poète était là tout le temps.

Pas Young-hwan mais Sang-soo, c'est-à-dire maître Hong, qui ajoute grâce à ce film un volume inoubliable au long recueil de ses réalisations. Avec une simplicité apparente, la marque des plus grands.

Hotel by the River

de Hong Sang-soo

avec Kim Joo-bong, Kim Min-hee, Song Seon-mi, Kwon Hae-hyo, Yu Jun-sang.

Séances

Durée: 1h36.

Sortie le 29 juillet 2020

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