Culture

Solution finale, la fiction du réel

Alain Dreyfus, mis à jour le 08.04.2010 à 11 h 28

Les dangers de l'illusion rétrospective et des poncifs.

La relation du génocide nazi est-il compatible avec une mise en fiction? Cette équation se repose périodiquement, d'autant que l'historiographie de la Shoah s'enrichit d'années en années de recherches, de témoignages et d'une abondante floraison romanesque. Mais avant d'entrer dans la polémique et ses développements les plus brûlants, il n'est pas inutile de replacer les choses dans leur contexte.

«Ecrire un poème après Auschwitz est barbare»: la sentence du sociologue allemand Theodor Adorno, qui entendait apposer sur ce point aveugle de l'Histoire le sceau de l'impensable, était devenue la doxa de l'immédiat après guerre. Une doxa battue en brèche par Paul Celan, Roumain de langue allemande, rescapé des camps qui s'est suicidé en 1968 en se jetant dans la Seine. Il a démontré, si besoin était, que non seulement la poésie était possible, mais essentielle  pour tenter d'approcher ce summum de l'immonde. Tout comme l'ont fait les textes fondateurs de la littérature des camps, ceux de David Rousset, Robert Antelme, Primo Levi et Vassili Grossmann, et les croquis arrachés à l'horreur de Dachau exécutés par le peintre dalmate Zoran Music.

Objet d'étude négligé à la fin du conflit (le procès de Nuremberg avait semble-t-il clos l'affaire), la Solution finale avait à l'époque engendré peu d'œuvres et de documents aptes à provoquer l'intérêt du public. L'urgence était davantage au déblayage des ruines plutôt qu'à la réouverture de plaies à peine refermées. Qui plus est, la plupart des rescapés étaient cloîtrés dans le silence. Phénomène compréhensible, tant la brutalité du phénomène avait laissé abasourdis les survivants, encore hanté par la reproduction possible d'un nouveau massacre.

Autour des années 60, le film Nuit et Brouillard d'Alain Resnais et le livre classique sur la banalité du mal, Eichmann à Jérusalem d'Hannah Arendt, furent les manifestations les plus saillantes d'un retour du refoulé. Puis le travail colossal de l'historien américain Raul Hilberg La Destruction des Juifs d'Europe, publié en 1985 dans sa version définitive et la diffusion de Shoah de Claude Lanzmann la même année, ont ouvert les vannes et donné lieu à une floraison de recherches historiques et aussi de fictions où le pire côtoie le meilleur.

En France, depuis Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, roman hyper documenté sur la mise en œuvre de l'extermination qui met en scène un SS inventé, le débat est vif. Avec Claude Lanzmann, en statue du commandeur, on s'interroge régulièrement sur ce que l'art peut faire ou ne pas faire à partir de ce matériau qui met toujours les sensibilités à l'épreuve.

Trois œuvres récentes viennent enrichir (et appauvrir) les débats: deux romans, Jan Karski, de Yannick Haenel (prix Interallié), HHhH, de Laurent Binet (prix Goncourt du premier roman) et un film, La Rafle, de Roselyne Bosch.

Jan Karski de Yannick Haenel s'appuie sur des documents d'archives. Jan Karski est une figure de la résistance polonaise, et l'un des seuls à avoir pu visiter le ghetto de Varsovie et le camp de concentration de Belzec. Chargé de témoigner auprès des alliés, Karski est aussi un des personnages clés de Shoah, où il relate avec une émotion qui le (et nous) submerge, ces deux visites horrifiques.

Yannick Haenel a composé son ouvrage en trois parties. La première est un commentaire détaillé de l'intervention de Karski dans le film de Lanzmann, la seconde résume l'autobiographie de Karski publiée en 1944, mon Témoignage devant le monde. La troisième partie est nettement plus problématique, puisque cette fois, Haenel se substitue à son héros et lui fait tenir des propos sur l'indifférence des alliés au sort des juifs. Notamment celle de Roosevelt, qui, dans le roman de Haenel, aurait pendant sa rencontre avec Karski, passé son temps à bailler et à reluquer les jolies jambes de sa secrétaire, indifférent  au récit des horreurs du ghetto. Il met aussi dans la bouche de son héros des propos extrêmement violents, allant jusqu'à mettre sur le même plan la responsabilité des alliés et des nazis dans le génocide.

Certes, Haenel annonce la couleur: les deux premières parties, écrit-il en préambule, reprennent fidèlement les paroles et les écrits de Karski, la troisième est une fiction. Mais cette façon de poser les règles ne le dédouane pas pour autant. Elle tient du pari pour cours de récréation: «pile je gagne, face tu perds». Pourquoi? D'une part, parce qu'Haenel est un bon écrivain. Son récit est fluide, prenant, il n'y a pas de changement de ton entre les trois parties et les paroles qu'il prête à son héros, quoique totalement anachroniques, ne font pas à première vue hiatus avec ce qui précède.

Ce procédé, a souligné Claude Lanzmann qui s'est insurgé contre ce livre, tient de «l'illusion rétrospective», comme si on pouvait parler à chaud avec tout le recul historique nécessaire (et qui plus est, dans ce cas, sans fondements solides).

L'auteur de Shoah a d'ailleurs fait passer sur Arte la partie de l'interview de Jan Karski qu'il n'avait pas retenue pour son film. Karski y relate sa visite à Roosevelt d'une toute autre manière que le Karski revisité par Haenel. Il fait preuve d'une grande admiration pour le président américain et semble plus préoccupé par le sort de la Pologne que par celui des juifs, ce qui serait injuste de reprocher à ce résistant patriote, encore dans le feu de l'action. Seul bémol dans les critiques de Lanzmann, son timing. Pourquoi a-t-il attendu trois mois après la publication de ce livre pour réagir, alors que, ne serait-ce que par son titre, il n'a pu échapper à son attention? Est-ce pour ménager Gallimard, qui publie les œuvres de l'un et de l'autre?

Il ne s'agit pas ici de jeter l'anathème sur Yannick Haenel, ni de régenter en aucune manière la liberté du romancier. Il s'agit juste de pointer les effets de réels que peut engendrer la fiction. Dans un point de vue publié par Le Monde , l'historien et directeur de recherches au CNRS Jean-Charles Szrurek donne cet exemple de la confusion possible

«N'a-t-on pas vu, lors des commémorations officielles du 65éme anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz un ancien déporté protester contre l'inaction des démocraties pendant la guerre, manifestement imprégné des questionnements historico-fictifs de 2010?

Encore une fois, chacun est libre d'écrire ce qu'il veut, mais nous sommes tout aussi libres de choisir nos lectures en connaissance de cause.

La démarche de Laurent Binet est toute autre. Son roman HHhH, (dont le titre reprend une formule qui courait dans les milieux nazis, «le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich») relate la trajectoire et l'assassinat du chef des services secrets nazis et planificateur de la solution finale par un groupe de parachutistes tchèques et slovaques à Prague en mai 1942. Laurent Binet, 37 ans, qui a longtemps vécu à Prague, a effectué une enquête au long cours et réuni tous les documents disponibles. S'il s'agit là aussi d'un roman, les personnages réels ne tombent jamais dans la fiction.

Laurent Binet, lorsqu'il se laisse aller à broder, emporté par son sujet, fait immédiatement marche arrière et prévient son lecteur de la falsification qu'il opère. S'il agit ainsi, en hachant son récit avec le procédé brechtien de la distanciation, c'est, dit-il, par respect et admiration pour les héros dont il décrit la saga (tous sont morts). Une méthode efficace puisqu'elle réussit à mettre à nu les mécanismes d'un roman en train de se faire sans en altérer la lecture qui reste palpitante d'un bout à l'autre. Cette méthode permet aussi éviter un travers qu'il décrit ainsi:

Ça ne choque personne, tout le monde trouve ça normal (de) bidouiller un scénario, ou donner une cohérence à la trajectoire d'un personnage dont le parcours réel comportait sans doute trop de chaos hasardeux et pas assez lourdement signifiants..(...)

Le cinéma, justement, sait composer avec le «lourdement signifiant». Un livre a un impact minime comparé à celui d'un film. La Rafle, de Roselyne Bosch, a déjà dépassé 1.500.000 spectateurs. De quoi s'agit-il? Pour ceux qui auraient échappé à la campagne publicitaire, ce film, avec beaucoup de moyens, retrace un épisode peu glorieux de l'histoire de France, la rafle du Vel d'hiv, où la police parisienne, sur ordre du gouvernement de Vichy, a parqué avec zèle en juillet 1942 quelque 13.000 juifs de la capitale, dont l'écrasante majorité, hommes, femmes, enfants, furent livrés aux Allemands pour finir dans les camps de la mort. Dans sa note d'intention et dans ses nombreuses interviews, la réalisatrice, qui a bénéficié des conseils et de la caution de Serge Klarsfeld, affirme avoir scrupuleusement respecté «la vérité historique». Sans doute, mais le résultat est consternant.

Le spectateur est invité à  s'attacher au destin d'une famille juive, (le rôle du père confié à Gad Elmaleh) bourrée comme il se doit d'humour et de joie de vivre, qui coule, malgré l'étoile jaune, des jours heureux dans un Montmartre fleuri et ensoleillé, tout droit sorti de l'univers d'Amélie Poulain. Il est vrai que le quartier juif du Marais des années quarante est nettement moins photogénique... Pendant ce temps, le drame couve: un Hitler d'opérette, interprété par un acteur athlétique qui cultive une ressemblance réduite à la moustache et à la mèche réglementaires, éructe avec une fureur grotesque des discours exterminateurs avant de se faire calmer par une piqûre de morphine.

Tandis qu'à Vichy, un Pétain et un Laval de carnaval concoctent, en fins politiques glosant sur la sensibilité de l'opinion, leurs méfaits en buvant du thé dans un bureau bonbonnière tiré de la Cage aux folles. Le reste est à l'avenant. Jean Reno incarne un médecin juif au grand cœur et Mélanie Laurent une infirmière (protestante) à qui on donnerait la béatification sans confession. La reconstitution du Vélodrome d'hiver est hyperréaliste, mais devient totalement irréelle, prise dans des mouvements de caméras (plongées, contre plongées, panoramiques dantesques) pompés dans l'esthétique des blockbusters.

Le film, comme si c'était nécessaire, est prodigue en pathos (le sort des enfants s'y prête à merveille), en paroles prémonitoires («un jour, vous paierez pour ce que vous avez fait!» et souligne les scènes les plus dramatique par une bande sonore tragico-dégoulinante, comme si la police parisienne avait, pour se donner du cœur à l'ouvrage,  accompli son travail accompagnée par un orchestre symphonique. Cette scénarisation outrancière (La Rafle offre même en prime un happy end cathartique au spectateur éploré) n'a pas empêché le film de bénéficier du label de l'Education nationale, qui présage une large diffusion auprès des élèves du secondaire.

Il est vrai que l'Histoire est en passe de devenir en France une matière facultative, mais on s'étonne que cette entreprise de simplification niaise, autrement plus scandaleuse que le roman de Yannick Haenel, n'ait jusqu'à présent donné lieu qu'à quelques protestations très mesurées, essentiellement d'ordre esthétique. Comme si, pour «éduquer les masses», il était sans conséquence d'user des ficelles et des poncifs les plus grossiers. Il est louable, comme le fait Claude Lanzmann, de s'élever contre des contre vérités littéraires. Mais on s'étonne de son silence (et de celui de beaucoup d'autres) sur une falsification cinématographique infiniment plus pernicieuse.

Alain Dreyfus

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Image de Une: Une peinture de Zoran Music  Source MauriceBlanchot Blog

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