Société

Ce que ça fait d'être l'autre Maxime Brousse

Temps de lecture : 6 min

Il n'y a rien d'exceptionnel à posséder la même identité qu'une tierce personne, c'est même plutôt courant. Mais échanger avec cet individu peut être troublant.

Avant l'avènement des réseaux sociaux, ces homonymies étaient moins gênantes. | Daniel Polo via Unsplash.
Avant l'avènement des réseaux sociaux, ces homonymies étaient moins gênantes. | Daniel Polo via Unsplash.

Il y a sur cette planète des personnes qui ont la même identité civile que vous. Et il peut arriver que ces personnes soient plus ou moins nées au même moment que vous, qu'elles aient vécu dans les mêmes quartiers des mêmes villes que vous. Des «autres» qui mènent des sortes de vies parallèles et qui, sans jamais prendre votre place, vous donnent une idée de ce que votre vie aurait pu être.

Il est même tout à fait possible que ces individus gèrent mieux leur vie que vous, que leur réussite soit plus éclatante, ce qui vous conduira légitimement à vous demander: «Et si c'était moi, l'autre?» Et si vous n'étiez qu'un Doppelgänger, un double, pas vraiment à sa place, à l'image des faux Dale Cooper de la troisième saison de Twin Peaks? Auquel cas, il faudrait encore trancher: seriez-vous plutôt Mr C, le mystérieux tueur à la veste en cuir et à la chemise en imprimé peau de serpent, ou l'improbable Dougie Jones?

Une découverte hasardeuse

Personnellement, j'ai découvert l'existence de l'autre Maxime Brousse en 2015. Ma tante, qui venait de tomber sur mon nom dans la liste des «100 start-up où investir» de Challenge, tenait à me féliciter: le créateur de Brocante Lab, un site de vente en ligne de mobilier chic, avait donc mon nom, mais aussi mon âge. Et sa start-up semblait basée à Grenoble, où j'ai réalisé une partie de mes études… Mais il ne s'agissait évidemment pas de moi. Disons que je n'ai pas franchement une âme de chineur ou de décorateur, et que j'avais rapidement classé Brocante Lab dans la catégorie, vaste, dans mon imaginaire, des start-ups sans intérêt et sans grande chance de succès.

Ceux qui, contrairement à moi, ont suivi les conseils du magazine économique et investi à l'époque doivent être ravis de leur choix: l'entreprise s'appelle désormais Selency, elle emploie une cinquantaine de personnes, générait un volume d'affaires de dix millions d'euros en 2018 et a levé dix-huit millions d'euros auprès de sociétés de capital risque.

Quand j'ai évoqué l'entrefilet de Challenges à des amis, ils m'ont envoyé un article de The Socialite Family, un site qui fait «découvrir les intérieurs inspirants de familles contemporaines», dans lequel Maxime Brousse et sa femme, cocréatrice de Brocante Lab, présentaient, donc, leur intérieur. En regardant ces images, j'ai ressenti comme un léger malaise, comme si je plongeais dans la vie de cet individu à son insu, ce qui est ridicule, je sais: c'était la raison d'être du site, Maxime Brousse avait accepté d'ouvrir grand les portes de son appartement, et j'avais déjà vu des intérieurs d'inconnus sur internet…

J'étais bien forcé de le reconnaître, ce qui me gênait, c'était le déséquilibre qui faisait de moi «l'autre Maxime Brousse»: alors que lui continuait d'être le seul détenteur de cette identité à sa connaissance, j'avais, en une rapide lecture, accumulé assez de détails pour me faire une vague idée de sa vie.

Dans une époque pré-réseaux sociaux, où la quantité d'informations disponibles sur des personnes relativement anonymes était quasi nulle, ces homonymies étaient moins gênantes. Même si on peut penser à plusieurs cas assez déplaisants, comme cette fois où le chanteur de Franz Ferdinand s'est fait arrêter dans un aéroport moscovite parce que son nom avait servi de couverture à un agent du MI6; ou celle où le journaliste Michael Finkel a découvert qu'un homme ayant tué sa femme et ses trois enfants s'était fait appeler Michael Finkel pendant ses semaines de cavale, ce qui a donné lieu à un livre, Le meurtrier et le journaliste.

«Ce qui me gênait, c'était le déséquilibre qui faisait de moi l'autre Maxime Brousse.»

Mais soyons honnêtes: si votre homonyme n'est ni un espion ni un tueur, le plus gros danger que vous courez, c'est sans doute celui de déterminer quelle sera votre identité en ligne. Derrière les [email protected], @lautremaximebrousse et autres @lolo05, se cachent souvent des homonymes trop lents à embrasser les dernières tendances de la vie connectée.

Un double qui nous fait de l'ombre

Au printemps dernier, en pleine vie confinée, je me suis demandé ce que faisait Maxime Brousse de ses journées et j'ai commencé à évoquer son existence. Je me suis rapidement aperçu que la question des homonymes était plus répandue que je ne le pensais… Surtout quand on a l'impression que notre double a de l'avance sur nous, ou qu'il prend toute la lumière.

Une jeune femme m'a expliqué avoir découvert qu'une quasi homonyme avait accouché dans le même hôpital qu'elle, mais six mois plus tôt. Ce qui lui avait donné la désagréable impression d'être en retard sur sa propre vie. Un ami m'a expliqué qu'il orthographiait son nom Toma Dutter pour ne pas être confondu avec le réalisateur de Radio France, Thomas Dutter.

«Durant le confinement, je me suis demandé ce qu'il faisait de ses journées et j'ai commencé à évoquer son existence.»

Il y a quelques années, la photographe Stéphanie Solinas a creusé à fond cette question de l'identité partagée avec son projet «Dominique Lambert». « Dominique est le prénom mixte le plus donné en France, il est aussi le vingt-septième prénom le plus porté associé à Lambert, vingt-septième nom de famille également le plus porté», il est donc porté par 191 personnes, explique l'artiste, qui a écrit à chacune d'entre elles. Des soixante-cinq réponses qu'elle a reçues, elle a conçu un projet qui mêle photographies, portraits robots et portraits chinois, destinés à nous faire entrevoir la vie des homonymes anonymes.

En mai, j'ai donc envoyé un improbable message à Maxime sur LinkedIn, expliquant, en substance, que j'étais son homonyme et que je souhaitais discuter avec lui, sans vraiment savoir ce que je voulais lui demander –comme si le fait de partager un nom et un prénom présageait de futurs points communs. «Hello Maxime, je ne savais pas que j'avais un homonyme :). Oui, partant, je trouve ça drôle. À ta dispo», m'a-t-il répondu quelques minutes plus tard, confirmant ainsi que j'étais bien «l'autre Maxime Brousse»!

Garder contact?

Deux, trois rendez-vous téléphoniques manqués plus tard, j'ai donc fini par échanger avec le fondateur de Selency, et j'ai enfin compris à quoi pouvait servir une application de brocante. L'idée, c'était de créer «un site qui regroupe les plus belles pièces et de les présenter dans un écrin inspirationnel». En gros, c'est un Vinted du meuble, mais «avec plus de curation». «On croit beaucoup dans cette conso de la seconde main», m'a-t-il expliqué, précisant qu'avec le confinement et l'engouement pour l'écologie, son entreprise avait «le vent dans le dos». «C'est un bon time to market», a-t-il ajouté.

Ces mises au point générales réalisées, il s'est avéré qu'un sujet au moins, nous intéressait de près tous les deux: le travail à distance et la manière dont l'expérience du confinement allait probablement l'accélérer.

Dans mon livre Les nouveaux nomades, je parle longuement des digital nomads et de leur désir de travailler là où ils en ont envie. Je donne notamment la parole à Rodolphe Dutel, grand promoteur du remote working, qui m'y explique que «la transition est plus compliquée, plus lente, en France. On aime avoir des personnes qui sont physiquement présentes, en Europe du Sud. Le manager est en insécurité si les travailleurs ne sont plus au bureau.»

«Il s'est avéré qu'un sujet au moins, nous intéressait de près tous les deux: le travail à distance.»

Qu'en pense mon alter ego? Pour lui, le confinement a tout changé. Alors que l'entreprise était plutôt réfractaire au télétravail (avec des arguments comme la jeunesse de l'équipe et la culture de boîte assez forte, qui semblent donner raison à Rodolphe Dutel), elle a eu la preuve que celui-ci pouvait se révéler efficace. «Tu vois que ça fonctionne et que ça apporte du bonheur aux salariés, donc il n'y a même pas de sujet en fait», me dit Maxime. «La réalité, c'est qu'on voit que ça marche bien… Moi-même, j'ai découvert un équilibre entre vie professionnelle et personnelle qui est génial.»

À l'issue de cette conversation, démarrée comme une blague pas terrible, Maxime Brousse et moi on s'est dit qu'on garderait contact. Mais cela sonnait comme une fin de colonie de vacances, et je doute que nos coups de téléphone deviennent réguliers. En revanche, il y a des chances qu'on se demande, occasionnellement, «mais au fait, qu'est-ce qu'il devient l'autre Maxime Brousse?»

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