Politique / Société

«Un dictateur, c'est un bon père de famille»: les leçons du maître Benedetti

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 2] Désigner les ennemis et glorifier les hommes forts protecteurs de la nation, c'est le programme qui sert à forger le mental des troupes du camp d'été de Jeune Nation.

Le leader nazi Adolf Hitler avec le général Francisco Franco, dictateur espagnol, à la gare de Hendaye le 23 octobre 1940. | AFP
Le leader nazi Adolf Hitler avec le général Francisco Franco, dictateur espagnol, à la gare de Hendaye le 23 octobre 1940. | AFP

Tous les étés, des nationalistes organisent leurs camps sur le modèle du scoutisme. Retrouvez «Mort aux Juifs»: infiltration dans un camp d'été fasciste» pour revivre les premières journées de labeur des membres du groupe identitaire Jeune Nation et «Maréchal nous voilà, l'endoctrinement en chantant» pour vous familariser avec les rituels qui y sont pratiqués.

Les petits soldats regagnent leurs tentes aux alentours de minuit. Après une journée éreintante physiquement, baladés entre les ordres, les tâches ingrates, les séances de sport, les discours politiques et les veillées, les corps rompus n'arrivent pas à trouver un sommeil vraiment réparateur. Toutes les heures, des binômes se relaient pour une balade nocturne afin d'inspecter les alentours du site. Le parcours est précis. Les uns remplacent les autres au pied de la bougie qui éclaire la croix celtique. Après s'être assurés de leur vigueur, ils montent la colline sans faire de bruit. Ils longent les barrières qui bordent la prairie avant de s'approcher de l'orée de la forêt. Puis retournent auprès de la bougie.

Chaque binôme repart pour une tournée sans jamais s'interrompre tant que la relève n'est pas encore arrivée. Surveiller ce camp, c'est s'assurer qu'aucun «ennemi» ne viendra perturber les troupes. Pour repérer les antifascistes et les agents des renseignements généraux, les organisateurs ont sorti les grands moyens: lunettes de vision nocturne et torches militaires. Leurs adversaires ne viendront jamais, mais l'adrénaline que procure cette guerre des boutons fédère.

Un corps sain

Tous les jours dès l'aube à 6 heures du matin, la troupe est sommée d'être en tenue de sport et prête à partir. «Couille de loup» dort habillé: «Comme ça je gagne un peu de temps, quand le réveil sonne je suis déjà prêt.» Le retard n'est pas toléré. Si l'un des membres du camp est absent à l'heure précise, tout le monde écope de plusieurs séries de pompes. Cette règle vaut pour tous les rassemblements. Yvan Benedetti joue au capitaine. Il mène ses «amis» dans la forêt pour une séance où se succèdent footing, pompes, exercices en groupe, puis encore footing, pompes, footing et pompes...

Le troisième jour, certains crachent leurs poumons. «Couille de loup» manque plusieurs fois de chuter. Yoann le récupère et fait tout pour qu'il retrouve la motivation. Le jeune homme est est un habitué de l'entraînement militaire. Membre du bataillon des chasseurs alpins, il se distingue par son crâne rasé et un corps affûté affublé d'un treillis de camouflage.

«Allez, on lâche rien les fachos! On est une belle troupe de fachos et on l'assume!»
Yvan Benedetti, militant d'extrême droite

Il prône une révolution nationaliste et dictatoriale. Pour lui, rien n'est plus sacré que «la cause», à laquelle il contribue en venant transmettre quelques-unes de ses compétences. Le soir et le matin, il enchante les petits soldats rassemblés autour du drapeau des notes de son clairon militaire.

Benedetti entend motiver sa communauté en la bombardant de hurlements: «Allez, on lâche rien les fachos! On est une belle troupe de fachos et on l'assume!» Malgré l'heure précoce, le soleil inonde déjà la prairie où se retrouvent les jeunes scouts antisémites. Pendant leur séance d'étirements, ils livrent bagarre contre les moustiques. L'occasion pour le gourou de lâcher l'une des allégories qu'il affectionne tant: «Tuez-les tous, tuez les moustiques qui vous sucent le sang comme les Juifs qui vous sucent votre argent!»

Les cours du maître Benedetti

Une partie des journées est consacrée aux conférences sur l'ultranationalisme. C'est l'occasion de détendre les corps et d'abreuver les esprits. Il se murmure que Pierre-Marie Bonneau, l'avocat de Jeune Nation, sera présent dans la semaine. Mais pour le moment, Benedetti fait office de professeur d'école pour les premières heures de cours. Son discours, répétitif, reprend les poncifs des thèmes nationalistes: retour à la monarchie, travail-famille-patrie, rejet du 14 juillet 1789 en tant que symbole d'une révolution bourgeoise et instauration d'une dictature bénéfique pour tout le monde.

Le discours du maître se fait parfois nébuleux. La dictature est loin d'être pour lui un sujet tabou: «Un dictateur, c'est juste un bon père de famille. Il ne fait pas ce qu'il veut faire, ni ce que les autres veulent faire. Il fait ce qu'il doit faire pour le bien de tous.» Aussi «les individus doivent être mis sous contrainte pour le salut de la nation». Cette dernière est comparée à un chêne dont les origines sont les racines et les traditions, la sève: «Le système mondialiste gouverné par les Juifs et les francs-maçons transforme notre chêne en pommier. La race blanche est en train de disparaitre au profit d'une société multiculturelle.» Il justifie la colonisation car «les Français étaient réduits en esclavage au Maghreb et que ce n'est que pour se défendre que la France a mené une politique expansionniste».

Certains écoutent, d'autres moins. Un enfant d'à peine 12 ans préfère dessiner. Sur son carnet, il exécute au crayon quatre couleurs de parfaits drapeaux nazis. Le discours est perturbé par les pleurs d'un bébé que ses parents ont baptisé Blanche.

Pour prendre la parole, il faut lever la main: le bras et la paume de la main tendues, presque à l'horizontale, accompagnées d'un petit rictus dans le cas de Guillaume. Celui qui hurle «mort aux Juifs» toute la journée tente de participer. Physique impeccable, biceps de boxer poids mi-lourd, coude orné d'un tatouage. Ce dernier représente une toile d'araignée accrochée à trois symboles: une croix catholique, une autre celtique, sans oublier la croix gammée tristement célèbre. À la question: «Connaissez-vous des hommes d'État que l'on peut prendre comme référence?», les réponses fusent. «Franco» est sur toutes les lèvres. Le général fait partie de la famille. Le dictateur espagnol est l'arrière-petit-fils de Louis de Bourbon, prétendant au trône de France. Une voix plus douce s'élève et propose «Perón». On chuchote: «C'est qui, déjà, Perón? –C'est l'Équateur.» C'est en réalité l'ancien président et militaire argentin, jamais considéré comme un dictateur, mais dont les accointances avec d'anciens criminels de guerre nazis en font un modèle pour Ombeline.

La jeune femme apparaît souvent de dos sur les réseaux sociaux, faisant le salut nazi. En fin d'études d'école d'ingénieur, cette fille de militaire a fait ses gammes chez les scouts d'Europe et à l'École des pupilles de l'air. Physique svelte, cheveux dorés, yeux cérulés, elle incarne la définition parfaite du rêve aryen. Elle est venue avec Joséphine, une amie, son antithèse –fort strabisme, démarche gauche, surpoids, voix altérée. Elle n'y connaît rien au fascisme. Sa camarade l'a embrigadée. Ces deux-là font partie d'un troisième groupe, celui des femmes, que l'on nomme les «caryatides». Ombeline en est la cheffe. Contrairement aux bermudas beiges imposés aux hommes, elles doivent porter une jupe longue bleue marine. Elles sont vouées aux tâches culinaires mais ont tout le loisir de participer aux activités proposées.

Voir des ennemis partout

Dans la prairie, deux sacs de boxe sont accrochés à une corde. Ces ultranationalistes se sentent en danger. Ils ont trop d'ennemis pour se reposer. On les forme donc au self-defense. Des bagarres contre les antifa ou le GUD, Benedetti en a connues plusieurs. Cependant, l'activité sportive phare du séjour reste la course d'orientation nocturne. Elle conclura la semaine éprouvante. Ceux qui vont au bout gagnent leur béret fasciste et l'adoubement du gourou. Pour s'y préparer, on fait quelques révisions et sorties en binôme. Malgré la récurrence annuelle de l'épreuve, beaucoup ne savent pas se servir d'une boussole. C'est le cas de Jérôme. Lors de son premier entraînement, cet ancien agent de sécurité de la région lyonnaise a planqué son téléphone dans sa chaussure.

L'épreuve ne pose de problème majeur à aucun membre du groupe. Mais en matière d'orientation, la plus aboutie reste celle qu'opère Yvan Benedetti sur leur mental. En leur martelant indéfiniment son discours, en les épuisant physiquement, en jouant sur la corde socio-affective et sur la peur, Benedetti s'emploie parfaitement à court-circuiter les capacités de réflexion critique de ses stagiaires.

Le dernier jour du camp, un dimanche après-midi de juillet, une certaine France célèbre dans les rues la victoire de son équipe de football en finale de la Coupe du monde de football. Au milieu d'une prairie isolée, la «bête immonde» reste tapie.

Année après année, elle nourrit plusieurs de ses enfants antisémites dans des assiettes décorées du portrait du Maréchal Pétain.

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