Politique / Société

«Maréchal nous voilà», l'endoctrinement en chantant

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Les rituels répétés sont une manière d'inculquer les valeurs nationalistes aux jeunes gens qui participent au camp.

Philippe Pétain, dans son bureau de vice-président du Conseil en mai 1940. | L'Illustration, n° 5073 du 25 mai 1940 via Wikimedia
Philippe Pétain, dans son bureau de vice-président du Conseil en mai 1940. | L'Illustration, n° 5073 du 25 mai 1940 via Wikimedia

Tous les étés, des nationalistes organisent leurs camps sur le modèle du scoutisme. Retrouvez «Mort aux Juifs»: infiltration dans un camp d'été fasciste» pour revivre les premières journées de labeur des membres du groupe identitaire Jeune Nation.

La fin des tâches groupées sont toujours ponctuées par un rassemblement devant le drapeau. Le chef de camp dicte les positions: «Garde à vous!», «repos…», «garde à vous!», «repos». Tous les membres du groupe s'emploient à harmoniser leurs mouvements avec les cordes vocales du marionnettiste. Le deuxième jour, Benedetti observe et remarque un manque flagrant de coordination. C'est le moment pour lui d'introduire ses prochaines manœuvres. Il décide de diviser la troupe d'hommes en deux communautés. Chacune se forme en ordre serré en respectant la marche instruite au sein des formations militaires. Le gourou se veut pédagogue lorsqu'il explique qu'«on ne fait pas ça pour jouer aux militaires. On fait ça parce qu'on n'est pas des animaux, parce qu'on est une micro-société organisée. Sans ordre, ça part dans tous les sens».

Les premières minutes de l'entraînement tournent au fiasco. Les petits soldats se mettent en ligne, puis en colonne et à nouveau en ligne, avec hésitation. Ils se replongent dans le manuel, car tous semblent avoir oublié les règles de ces déplacements qu'ils effectuent pourtant chaque année. En fait de pieds coordonnés, ce sont des pieds nickelés.

La manipulation socio-affective

Les deux groupes sont orchestrés par deux responsables. Cette année, la mission est confiée aux jumeaux, Thomas et Vincent. Fils d'un ancien chef scout et d'un ingénieur du conseil général des Yvelines, les jeunes hommes sont, cet été 2018, encore étudiants. L'un au Conservatoire national des arts et métiers, l'autre en licence d'histoire. Petits, peu éloquents, leur carrure est identique. Il n'y a qu'un seul moyen de les distinguer: «Thomas a les oreilles décollées!» Disciplinés, les garçons connaissent parfaitement la version de l'histoire d'Yvan Benedetti. Ils baptisent l'une des cohortes «les Maurassiens», l'autre «les Francistes». Dirigé par Marcel Bucard de 1933 à 1944, le Parti franciste fut sous l'occupation nazie l'un des principaux partis collaborationnistes. On ne présente plus Charles Maurras, l'un des pères du nationalisme français, antidreyfusard et inconditionnel défenseur du maréchal Pétain. Ces propositions de noms font jubiler Benedetti.

Une satisfaction qui cache parfois de grandes colères. Les deux troupes ont pour consigne de toujours circuler groupées, alignées derrière le chef. Alors qu'un rassemblement pour le déjeuner a été ordonné, les Francistes rejoignent péniblement la table dressée en amont de la colline. Sous un soleil de plomb, Benedetti, hurle «stop!». Il s'énerve que le petit groupe soit trop désordonné et le somme de rester immobile face au guide. Colérique, il déblatère sa déception et balance férocement son bâton de berger vers la figure de visages médusés. Le bâton les frôle mais ne les touche pas.

Vincent Lambert, Simone Veil et Mbappé

Chaque repas est l'occasion d'absorber une ration généreuse et d'évoquer des sujets de société. Seuls Yvan Benedetti, Youri et le vétéran François Veyret-Passini prennent la parole. Les autres écoutent. Il n'y a jamais de débats. Tout le monde d'accord ou se force à l'être. Une affaire obsède Youri. L'histoire de Vincent Lambert cristallise ses propos. Comme chacun ici, Youri est contre l'euthanasie.

Parfois on évoque Simone Veil, entrée au Panthéon. Elle concentre à elle seule la haine des convives envers les Juifs. On projette des vidéos où l'on se moque de militaires africains écrasés par une voiture lors d'une manœuvre.

«Nous voulons rester français» composé par Pierre Sidos est ici le tube de l'été.

L'assemblée les qualifie de «bougnoules» ou de «transgéniques». Ce soir-là, la France a rendez-vous avec la Belgique pour une demi-finale de Coupe du monde. Personne ne pourrait oser soutenir le maillot bleu. On parle d'un match de «bougnoules contre les arabes».

Arnaud anime un déjeuner en sortant un gobelet en plastique imprimé de l'image d'un joueur français: Kylian Mbappé. Les yeux gonflés de Benedetti s'en aperçoivent les premiers. Il se mord la lèvre supérieure et s'insurge. La troupe est hilare tandis que «couille de loup» tente de se justifier. De son énorme lame de couteau de chasse, le chef de camp retire l'encre brune du verre par lequel il s'est senti offensé. Nouveaux éclats de rires.

L'asservissement par le chant

Les fins de journée sont rythmées par les chants. Les premiers jours du camp, quelques répétitions ravivent la mémoire de ceux qui les auraient oubliés. Mais les principaux hymnes sont connus de tous. Nous voulons rester français composé par Pierre Sidos est ici le tube de l'été. Cet homme politique d'extrême droite est le maître de Benedetti et son prédécesseur à la présidence de l'Œuvre française. Le groupe l'entonne en ordre serré devant le drapeau à la fin de la journée. Dans leurs rêves, cet hymne devrait remplacer La Marseillaise.

La Cavalcade est un autre sonnet fédérateur. On le psalmodie devant la petite croix celtique posée contre un chêne afin de rendre hommage aux nationalistes «tombés pour la cause». On chante sur un ton beaucoup plus joyeux le célèbre Maréchal, nous voilà! devant le feu de camp des veillées pour aduler Pétain. Cet ode au Maréchal fait office de «bouffée de joie» pour ces ultranationalistes après la fatigue de la journée, les restrictions de liberté et la contrainte de circuler en ordre serré. On entend plus tard, ici ou là, quelques sifflotements amusés au milieu de la prairie fascisée.

François Veyret-Passini joue au chef d'orchestre. Proclamé fiché S, le quinquagénaire corse a quelques faits d'armes derrière lui. Ancien fonctionnaire de la SNCF, militant catholique, il est connu pour sa grève de la faim entamée pour lutter contre une œuvre artistique qu'il jugeait blasphématoire. Petit, yeux sibyllins, sourcils larges. Sur son crâne dégarni seule résiste une couronne de cheveux gris. Il est venu avec ses deux filles, tout juste majeures, qui s'occupent principalement de préparer les repas. Ses deux fils participent aux activités. L'un est à peine adolescent, le dernier reste encore un enfant.

La mise en scène de la doctrine

Les rassemblements devant le guide Benedetti et son chef de camp sont toujours théâtralisés. Chaque matin, devant les têtes droites de la troupe, deux désignés hissent le drapeau français. Le soir, on le replie après quelques manœuvres et gardes à vous au son du Nous voulons rester français. Le premier soir de cérémonie rappelle les fondamentaux. Le président explique: «Attention ami, tu plies le drapeau sur le côté bleu, il faut le faire sur le rouge! Quelqu'un sait pourquoi?» après que le garçon chargé de plier le drapeau a commis l'erreur de base. Une voix timide sort des rangées: «Car nous sommes en guerre contre la République.» Message reçu.

À l'horizon, le soleil disparaît derrière la colline et l'obscurité s'installe. Youri lance un «Qui vive?» «France!» répond d'un air viril le collectif. Les cris répétés résonnent dans la vallée et les chairs fascistes. Tandis que le nôtre est rangé, en ville et en province, les drapeaux français sont brandis et une liesse collective s'empare du pays. En Russie, l'équipe de France aux multiples origines a battu la Belgique et se qualifie pour la finale de la Coupe du monde de football.

«Le nationalisme est une doctrine. Ça veut dire que c'est une démonstration de la vérité.»
Yvan Benedetti, militant d'extrême droite

C'est l'heure de la veillée. La tenue de «couille de loup» ne manque pas de faire réagir l'assemblée. Il a enfilé un t-shirt floqué d'un soldat de la Wehrmacht. Toute la troupe est sommée de s'asseoir sur les troncs d'arbres abattus pendant la journée positionnés en cercle. Benedetti mène le show. Il se dresse fièrement au milieu de ses disciples, bâton de berger serré contre la paume. Il tourne autour du cube lumineux orné de croix celtiques qui l'éclaire dans l'obscurité et lui confère une dimension seigneuriale. Il déblatère de grands discours sur le nationalisme en insistant sur une chose: «Le nationalisme est une doctrine. Ça veut dire que c'est une démonstration de la vérité. Tout le contraire d'une idéologie telle que la démocratie.» Le guide martèle cet enseignement tous les jours. Sa parole est unilatérale. D'abord, il aborde la valeurs du travail. Il récite ensuite un poème sur l'importance de la famille. Benedetti boucle sa démonstration par l'amour de la patrie. Travail, famille, patrie, il n'en faut pas plus pour se lever et s'égosiller d'un dernier «Maréchal nous voilà!».

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