Culture

Il ne faut pas oublier l'impact d'«Orange is the New Black»

Temps de lecture : 9 min

La série s'est discrètement achevée il y a un an, mais son héritage est partout.

La septième et dernière saison de la série. | via YouTube
La septième et dernière saison de la série. | via YouTube

Cela paraît désormais loin, mais ce n'est qu'il y a un an, le 26 juillet 2019, que l'ultime saison d'Orange is the New Black a été diffusée. Comme Game of Thrones, OITNB a commencé dans une ère télévisuelle, celle de la télévision de prestige, et s'est achevée dans une autre, celle de la «too much TV» et des guerres de streaming. Mais contrairement au blockbuster fantasy de HBO, la dernière saison d'Orange is the New Black n'a pas fait l'événement. Peut-être parce que depuis quelques saisons, sa qualité n'était plus ce qu'elle était: sa dernière nomination aux Emmys Awards remonte à 2017, et ses rebondissements de plus en plus capillotractés avaient progressivement fait fuir une partie de son public. Peut-être aussi parce qu'elle a été dépassée, dans la conversation médiatique, par des projets sériels plus ambitieux. Malgré une fin discrète, l'excellente septième saison d'Orange is the New Black a pourtant fait honneur à cette série qui s'est montrée, à bien des niveaux, révolutionnaire.

Il ne faut pas oublier qu'à sa sortie en 2013, la série était seulement la troisième production originale de Netflix (qui en compte désormais des centaines), précédée par House of Cards et Hemlock Grove. La révolution du streaming n'en est alors qu'à ses débuts, et en quelques années, le paysage sériel se trouvera complètement transformé par l'apparition de ces séries natives, produites par des plateformes de streaming de plus en plus puissantes et de plus en plus nombreuses comme Hulu, Disney Plus ou encore Amazon Prime Video. Mais il n'y a pas qu'en matière de production et de consommation qu'Orange is the New Black est précurseure. Son plus grand impact est sans doute sur le plan de la représentation.

Pluralité féminine

La série, adaptée du livre autobiographique de Piper Kerman, se déroule dans un univers rarement vu à l'écran: une prison de sécurité minimale. Tous les personnages principaux, à l'exception de quelques gardes et administrateurs de la prison, sont des femmes. Autour de Piper Chapman, l'héroïne de départ, gravitent ainsi Lorna, Daya, Red, Flaca, Taystee ou encore Poussey. Toutes vêtues de la même tenue peu seyante, elles n'ont ni maquillage ni brushing parfait. Dans une industrie du divertissement dominée par le male gaze, ces dizaines de femmes tranchent avec les héroïnes lisses qui peuplent d'habitude nos écrans. Selon Hélène Breda, maîtresse de conférences à Paris 13, Orange is the New Black «est une œuvre qui a réussi à présenter une pluralité d'identités féminines, à l'opposé de l'image de “La Femme” essentialisée. Les fictions cinématographiques et sérielles ont longtemps limité les possibilités des personnages féminins, en les réduisant souvent à des objets offerts au “male gaze” et/ou à des accessoires narratifs (personnage à sauver pour le héros, intérêt amoureux...)».

Le casting d'Orange is the New Black, lui, nous présente des femmes fortes et complexes, de toutes corpulences, de tous âges, de toutes confessions religieuses.... Des femmes que l'on croise tous les jours dans la rue mais rarement dans la pop culture. La série reprend aussi un concept, déjà aperçu dans Lost, qui permet d'apporter une vraie profondeur à ses protagonistes, même secondaires: chaque épisode, à l'aide de flash-back, détaille le passé d'une détenue et éclaire les circonstances qui l'ont menée à Litchfield. Saison après saison, Orange is the New Black s'attache à dépeindre ces femmes dans toute leur complexité et leur humanité, afin qu'elles ne soient pas résumées aux crimes qu'elles ont commis, ni à la communauté à laquelle elles appartiennent.

La série s'inscrit dans la lignée d'œuvres antérieures, «qui ont contribué à mettre en place des représentations féminines positives, comme Sex and the City ou Buffy contre les vampires, mais la dimension de “série chorale” d'OITNB et son argument narratif (qui permet de rassembler à l'écran des personnages qui ne sont pas issus du même milieu social) permet de décupler le phénomène», estime Hélène Breda. La série carcérale, située dans un microcosme où évoluent des personnes parmi les plus marginalisées de nos sociétés, permet une richesse narrative inespérée.

«“Orange is the New Black” a réussi à présenter une pluralité d'identités féminines, à l'opposé de l'image de “La Femme” essentialisée.»
Hélène Breda, maîtresse de conférences à Paris 13

Les femmes de Litchfield sont moins lisses, moins objectifiées, mais aussi moins hétéros. Sortie deux ans avant que le mariage pour tous ne soit reconnu dans tous les États américains, Orange is the New Black offre une représentation rafraîchissante de la communauté LGBT+, et plus précisément de ses lettres les plus ignorées, avec des héroïnes lesbiennes, bisexuelles et trans. Et ce dès le début: il suffit d'attendre dix-neuf secondes après le début de la série pour assister à la première scène intime entre deux femmes (Piper et Alex qui s'embrassent sous la douche). Selon Hélène Breda, encore une fois, «on peut penser à des jalons antérieurs comme Sex and the city, mais OITNB est à la fois plus crue et moins cis/hétéro-centrée, ce qui permet d'explorer un spectre plus large».

De Poussey à Nicky en passant par Alex Vause ou Big Boo, une lesbienne butch attachante incarnée par Lea DeLaria, il s'agit sans doute de la première série à offrir une représentation aussi complète et diversifiée de la sexualité bie et lesbienne depuis la pionnière The L Word.

Alors que cette dernière mettait en scène des héroïnes très privilégiées, pour la plupart blanches, riches, et très féminines, Orange is the New Black montre enfin la pluralité de la communauté queer. Depuis la fin de la série, l'industrie semble enfin avoir compris que toutes les lesbiennes ne portent pas forcément des talons hauts et des tailleurs, et qu'il s'agisse d'Abby McEnany dans Work in Progress, Mae Martin dans Feel Good, ou Jacqueline Toboni et Rosanny Zayas dans The L Word: Generation Q, le monde de la télé offre de plus en plus de portraits positifs et variés de femmes queer.

Il est également impossible d'évoquer Orange is the New Black et son influence sans mentionner Sophia Burset, la coiffeuse trans de Litchfield incarnée avec brio par Laverne Cox. Quelques années plus tôt, l'actrice Candis Cayne était devenue la première femme trans out à jouer une femme trans, dans la série Dirty Sexy Money. Mais Orange is The New Black fait de Sophia, et de son expérience en prison, une intrigue cruciale de la série, et propulse la transidentité au devant de la pop culture. Laverne Cox devient la voix et le symbole d'une population encore très marginalisée –en 2014, elle est la première personne trans out à être nommée pour un Emmy Award, et Time, lui offrant sa une, qualifie l'arrivée de l'actrice dans l'industrie comme un «point de bascule».

«Le 9 juin 2014 @TIME publiait, pour la première fois, en une une personne trans. [...]»

Le magazine ne s'est pas trompé: après OITNB viendra la série de Jill Solloway, Transparent (Amazon), qui embauche un nombre record de personnes trans, puis la révolution Sense8 (Netflix), créée par les sœurs Wachowski. Et en quelques années, nombre d'actrices et d'acteurs comme Trace Lysette, Jamie Clayton, Angelica Ross, Leo Sheng, Brian Michael Smith ou encore MJ Rodriguez obtiennent des rôles phares dans les meilleures séries du moment, transformant chaque fois un peu plus la pop culture telle qu'on la connaît.

Décentrer la blanchité

En 2013, vendre une série «sur les aventures fascinantes de femmes noires ou latinas, de femmes âgées et de criminelles» relève encore presque d'une mission impossible selon Jenji Kohan. La créatrice utilise donc Piper Chapman, une jeune femme blanche bourgeoise qui se retrouve plongée dans la violence du milieu carcéral, comme un «cheval de Troie». On pénètre dans l'univers d'Orange is the New Black grâce à elle, avant de mieux s'intéresser aux destins de toutes ses codétenues, des femmes racisées qui n'ont pas toujours eu accès aux même privilèges que Piper. «Je pense que OITNB peut être considérée comme pionnière ou du moins novatrice dans ses représentations, mais elle n'a évidemment pas surgi ex nihilo», explique Hélène Breda.

Elle arrive effectivement après d'importantes œuvres comme Grey's Anatomy et Scandal (deux séries de Shonda Rhimes), qui offrent aux téléspectatrices noires des représentations positives et complexes de femmes qui leur ressemblent. «Toujours est-il que cette fiction particulière a su cristalliser ces questions identitaires, s'en emparer pour proposer des représentations alors inhabituelles sur les écrans états-uniens, tout en répondant à des demandes bien réelles de la part de publics peu habitués à se retrouver dans des séries», continue Hélène Breda. Lors de la saison 2012-2013, seulement 12% des personnages féminins à la télé étaient des femmes noires (elles restent encore minoritaires aujourd'hui, leur proportion s'élevant à 17%).

À travers les histoires de Cindy ou Poussey, condamnées à de la prison ferme pour des infractions mineures, la série attire aussi l'attention sur le problème de l'incarcération de masse, et le racisme systémique qui y contribue: en 2017, les femmes américaines noires étaient toujours deux fois plus incarcérées que les blanches. Aujourd'hui, la violence policière et le racisme systémique sont traités dans de plus en plus de séries, que ce soit When They See Us, Queen Sugar ou Seven Seconds.

Si OITNB fut une des premières à s'emparer du sujet, la série a cependant dû essuyer quelques ratés. Dans la saison 4, les scénaristes décident de faire écho à l'actualité américaine, rythmée par les manifestations Black Lives Matter: une émeute éclate dans la prison de Litchfield et se conclut par la mort de Poussey, un des personnages les plus populaires de la série. Un rebondissement violent qui ne passe pas auprès de tout le monde, surtout lorsque la série fait preuve de compassion pour le garde responsable de la mort de la jeune femme. Et avec l'introduction de nouvelles détenues suprémacistes blanches, la saison a bien failli déraper pour de bon, retraumatisant certain·es de ses fans. Au même moment, une photo de la writer's room circulant sur internet révèle que la grande majorité des scénaristes de la série sont blanc·hes, et rappelle l'étendue du chemin à parcourir dans l'industrie pour une représentation plus équilibrée.

Une excellente conclusion

De moins en moins pertinente, dépassée par les séries pour lesquelles elle avait ouvert la voie, Orange is the New Black aurait pu s'achever sur ce bilan mitigé. Heureusement, son ultime saison est aussi l'une de ses meilleures. La série de Jenji Kohan se remet à faire ce qu'elle fait de mieux, c'est-à-dire dépeindre l'humanité de ses personnages et faire lumière sur des situations d'injustice. Sans jamais oublier d'être divertissant, ce septième volet s'attaque aux retombées du mouvement #MeToo et s'intéresse à la difficulté de la réinsertion, à travers le personnage de Cindy. Alors que certaines détenues se retrouvent transférées dans un camp ICE, la série nous plonge aussi dans le quotidien de ces centres de détention de migrant·es, décriés depuis quelques années pour leurs traitements abusifs.

Plus politique que jamais, Orange is the New Black a su redorer son blason avec une conclusion impressionnante qui reflète les perturbations de l'Amérique de Trump, et introduit de nouveaux personnages tout en rendant hommage aux anciens. Après un épisode final poignant de plus d'une heure, la série s'achève sur un lien vers le Poussey Washington Fund, permettant de lever des fonds pour soutenir les détenues américaines et encourager des réformes carcérales.

Malgré ses ratés, Orange is the New Black est indéniablement une des séries les plus importantes de la décennie passée. Son immense succès, à la fois critique et populaire, a envoyé un signal fort au reste de l'industrie: raconter les histoires de celles et ceux qui ont été traditionnellement délaissés peut être payant. Netflix, dont c'est la série originale la plus regardée, a développé toute sa politique éditoriale dans ce sens. Sense8, The OA, Seven Seconds, Unbelievable, GLOW, mais aussi Special, sur un jeune auteur atteint de paralysie cérébrale légère, Atypical, sur un adolescent autiste, jusqu'à la petite dernière Never Have I Ever, qui se focalise sur une famille indo-américaine, sont le fruit de cette stratégie. Souvent créées par des femmes, des personnes racisées ou minorisées, ces séries ont toutes pour point commun d'amplifier des voix jusqu'alors peu écoutées. Comme beaucoup de pionnières, Orange is the New Black était imparfaite, mais son héritage se trouve partout.

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