Égalités / Société

Biphobie, des stéréotypes aux conséquences psychologiques

Temps de lecture : 8 min

Si la fluidité des genres et la bisexualité tendent à gagner en visibilité dans les fictions et les médias, la biphobie demeure un mal invisible aux conséquences lourdes.

Les personnes bisexuelles sont discriminées y compris au sein de la communauté LGBT+. | Oleg Ivanov via Unsplash
Les personnes bisexuelles sont discriminées y compris au sein de la communauté LGBT+. | Oleg Ivanov via Unsplash

En 1990, sortait aux États-Unis l'ouvrage Gender Trouble (Trouble dans le genre). L'autrice, Judith Butler, y posait les bases de la théorie queer. Elle définissait alors la bisexualité queer comme une attitude naturelle et fondamentale de l'être humain avant que des discours symboliques normatifs ne contraignent sa libre expression. Le sociologue Éric Macé y fait référence en ces termes: «On considère alors que lorsque l'on a du désir ou que l'on tombe amoureux d'une personne, le genre et le sexe de cette personne ne devraient pas être importants. Si tout le monde est bisexuel en puissance, il ne devrait pas y avoir de discrimination.»

Pourtant, trente après, alors que le sigle LGBTQI+ désigne à la fois le «B» de «bisexuel» et le «Q» de «queer» –ou plutôt de «queerisation» comme outil de déconstruction des normes tel que l'envisage Sam Bourcier–, la bisexualité reste non seulement taboue et invisibilisée, mais aussi source de violences et de discriminations. Les personnes bisexuelles subissent des actes qui vont de la simple remarque déplacée à l'agression sexuelle. Des actes qui, quelle qu'en soit la gravité, affectent leur santé mentale.

Des stéréotypes spécifiques

L'un des stéréotypes spécifiques relatifs à la bisexualité consiste à penser que cette orientation sexuelle ne serait pas légitime, mais correspondrait à une sorte de phase. Les personnes bisexuelles n'auraient pas encore réussi à faire un choix entre les sexualités homo et hétéro, en somme elles se chercheraient encore. Une étude américaine de 2016 relève que ce stéréotype concerne un tiers des personnes sondées à ce sujet.

L'hypersexualisation, la promiscuité et l'infidélité font partie des autres préjugés auxquels ont affaire les bi. Un cinquième à un quart de la population estime que ces personnes sont incapables de rester fidèles ou qu'elles sont prêtes à avoir des relations sexuelles avec n'importe qui: il faudrait donc s'en méfier, principalement des hommes, parce qu'ils seraient davantage sujets aux maladies sexuellement transmissibles, particulièrement au sida. Parmi les participant·es, 43,5% nourrissent cette peur envers les hommes bisexuels et 30,9% envers les femmes. Ces stéréotypes agissent aussi comme repoussoir lors du choix d'un·e partenaire, a fortiori lorsqu'une personne envisage de s'engager dans une relation suivie.

Selon Maxence Ouafik, interne en médecine générale, doctorant en sciences médicales et militant LGBT+, les bi seraient discriminé·es y compris par leurs pairs: «Au sein même de la communauté LGBT+, certains considèrent que les bi profiteraient du meilleur des deux mondes avant de se caser avec un ou une partenaire de l'autre genre afin de bénéficier des privilèges de l'hétérosexualité. Il existe également cette notion selon laquelle la biphobie n'existerait pas en tant que telle mais serait simplement une manifestation de l'homophobie et serait donc réglée en même temps, ce qui invisibilise la spécificité des discriminations biphobes et le vécu des personnes bisexuelles.»

«Au sein même de la communauté LGBT+, certains considèrent que les bi profiteraient du meilleur des deux mondes avant de se caser.»
Maxence Ouafik, doctorant en sciences médicales et militant LGBT+

Caroline, la trentaine, en témoigne: «Quand j'ai commencé à vouloir avoir une vie amoureuse, je ne compte plus les filles lesbiennes qui m'ont rejetée d'emblée. Ce n'est pas que je ne leur plaisais pas, mais parce que j'étais bi. Celles qui m'ont m'expliqué pourquoi se sont justifiées en me sortant des arguments tels que: “Tu n'es qu'une hétéro qui veut faire une expérience comme toutes les bi. Je vais m'attacher et tu vas me briser le cœur et finir avec un mec.” “Vous les bi, on le sait bien, vous sortez avec les lesbiennes et après vous les trompez avec des mecs.” “Moi je ne crois pas aux bi, t'es une lesbienne qui ne s'assume pas ou une hétéro qui veut expérimenter”

En quelques mots, elle résume ces stéréotypes et les considérations qui en découlent: «Les hommes comme les femmes se protègent de cette menace imaginaire en bannissant la femme bi de leur espace de confiance, de peur qu'elle soit l'ennemie de l'autre camp, feintant l'amour pour les piéger et les briser en les reléguant à un involontaire exil de l'intimité.»

Pour Maxence Ouafik, les personnes bi sont victimes d'une double peine en subissant le rejet à la fois de la société hétéronormée et d'une partie de la communauté LGBT+. Cela s'exprime d'abord par des paroles déplacées ou des comportements stigmatisants. «La chose que j'ai le plus rencontrée, témoigne Arthur, 33 ans, c'est l'attitude “bro” sympathique entre collègues qui disparaît chez certains. Les propositions à aller boire une bière en groupe après le travail diminuent. Il y a aussi parfois des blagues directes ou rapportées.»

Victimes de violences sexuelles

Mais ces personnes sont surtout particulièrement exposées aux violences, en particulier les femmes, lorsque la biphobie se mêle au sexisme. Ainsi les femmes bisexuelles sont particulièrement victimes de violences conjugales, 61% ayant déjà été agressées, stalkées ou violées par un partenaire, contre 44% des lesbiennes et 35% des hétéros. De plus, 76% d'entre elles ont subi de la violence psychologique de la part de leur partenaire et 69% ont été victimes de coercition (menaces, contrôle économique et isolement) contre 48% des lesbiennes et 41% des hétéros.

Cette violence s'appuie parfois directement sur la spécificité de leur sexualité. Les conjoints des femmes bisexuelles n'hésitant pas à brandir la menace de l'outing, voire celle d'utiliser leur bisexualité pour les discréditer en tant que mères lorsqu'il existe des désaccords concernant la garde des enfants après une séparation. Les bisexuelles ont en outre plus de risques que les femmes hétérosexuelles et lesbiennes d'être victimes de violences sexuelles. Une étude de 2013 montre que 46,7% des bi avaient subi une agression sexuelle dans les six mois précédents, tandis qu'une étude de 2019 établit que 49% des femmes bisexuelles ont été violées au moins une fois dans leur vie.

À ce titre, les femmes bisexuelles ont 3,7 fois plus de risques de subir une agression sexuelle que les femmes hétérosexuelles. «Les pistes proposées pour expliquer ce taux énorme d'agression reposent pour une part sur les stéréotypes biphobes d'hypersexualisation, explique Maxence Ouafik. Plus spécifiquement, la bisexualité féminine n'est pas perçue comme une manière de vivre sa sexualité de manière autonome mais plutôt comme une manière de satisfaire le désir masculin ou de réaffirmer la normalité et la suprématie de l'hétérosexualité après une phase d'expérimentation

Les hommes bisexuels, bien que moins affectés que les femmes, ne semblent pas épargnés par les violences sexuelles, dès le plus jeune âge. Une étude portant sur 16.977 jeunes hommes de 13 à 18 ans, relève que 30% des hommes bi se sont déjà fait agresser physiquement par leur partenaire dans les douze derniers mois et 33,1% ont déjà été violés, des taux plus élevés que chez les hommes hétérosexuels et homosexuels de l'échantillon.

Isolement, anxiété et dépression

Les conséquences notables sur la santé des personnes bisexuelles se manifestent de manière spécifique. Comme l'explique Maxence Ouafik: «Le modèle le plus reconnu pour expliquer ces troubles est celui du stress minoritaire, théorisé par Meyer en 2003. D'après ce modèle, les personnes appartenant à une minorité sexuelle sont soumises à un stress supplémentaire par rapport aux personnes hétérosexuelles.» Ce stress qui touche particulièrement les minorités comporte deux dimensions: des facteurs objectifs de stress dits «externes» ou «distaux» qui correspondent à des expériences de discrimination, violence, harcèlement ou rejet, et des facteurs subjectifs de stress «internes» ou «proximaux» relatifs à l'intériorisation de ce stress: biphobie internalisée, anticipation d'événements négatifs et dissimulation de l'orientation sexuelle.

«L'idée est que ce stress supplémentaire aurait à la fois un coût en matière de ressources mentales, fragilisant ainsi l'individu et l'exposant à des problèmes de santé mentale tels que la dépression et les troubles anxieux, tout en favorisant des stratégies dysfonctionnelles pour échapper à ce stress, comme l'abus de substances», explique Maxence Ouafik.

La plupart des études montrent qu'une plus faible acceptation de l'orientation sexuelle par la famille et les proches est associée à une plus faible acceptation de sa propre sexualité, une tendance plus forte à rester dans le placard et une moins bonne santé mentale.

«Ce qui est dur, c'est l'isolement. J'avais coupé les ponts avec les hétéros. Mais la communauté lesbienne ne m'acceptait pas pour autant.»
Caroline, bisexuelle

Or, les personnes bisexuelles semblent en moyenne moins bien accepter leur sexualité, un phénomène qui se vérifie aussi auprès de leurs proches, générant un facteur de stress proximal. En outre, le fait de subir sa biphobie, de ressentir qu'elle est intériorisée ou de la cacher va de pair avec un sentiment de solitude, de dépression, d'anxiété ainsi qu'avec des comportements et idées suicidaires.

«Ce qui est dur, c'est l'isolement, témoigne Caroline. J'avais coupé les ponts avec le monde des hétéros parce que c'était fatiguant de devoir se justifier. De toute façon, mes attentes ne collaient plus avec celles de mon entourage hétéro. Mes copines cherchaient un mec, une histoire sérieuse pour se poser après la fac et faire des enfants. Ce n'était pas mon schéma. Mais la communauté lesbienne ne m'acceptait pas pour autant. Elles ne me voyaient pas comme l'une des leurs mais un peu comme un espion infiltré. J'avais l'impression de devoir constamment prouver que j'étais légitime à être là alors qu'on avait partagé le même parcours. J'étais tenue à distance. Et c'est épuisant, ce manque sur le plan intime.»

«Les personnes bisexuelles subissent un stress qui leur est propre et qui découle de la biphobie. Sachant qu'elles peuvent également subir de l'homophobie lorsqu'elles sont perçues comme homosexuelles, on comprend, à la lumière de la théorie du stress minoritaire, qu'elles jouissent en moyenne d'une moins bonne santé mentale», conclut Maxence Ouafik.

La tentation du suicide

Des études montrent que les hommes bisexuels ont une prévalence 4,22 fois plus élevée de trouble dépressif majeur par rapport aux hétérosexuels. Les femmes bisexuelles, pour leur part, ont une prévalence d'épisode dépressif majeur 2,74 fois plus élevée que les hétérosexuelles, comparé à 1,43 fois pour les lesbiennes. Les personnes bisexuelles ont 4,44 fois plus de risque de faire une tentative de suicide que les hétéros et 1,25 fois plus de risque que les gays et lesbiennes, les femmes bisexuelles enourant un risque encore plus accru que les hommes bi.

«Les expériences plus fréquentes de violences sexuelles ainsi que l'impact délétère du sexisme sur la santé mentale étaient deux pistes avancées par les auteurs de la publication pour expliquer que les femmes bisexuelles se retrouvaient face à un risque de suicide plus élevé que les hommes», explique Maxence Ouafik. Les comportements d'automutilation, les troubles du comportement alimentaire ainsi que les phénomènes de dépendance à l'alcool ou aux drogues sont également plus fréquents chez les bi, à commencer par les femmes. «Ces chiffres plaident en faveur d'une discrimination spécifique qui se mêle aux autres discriminations que les personnes bisexuelles peuvent rencontrer, estime Maxence Ouafik. Il est urgent de le reconnaître et d'essayer d'améliorer les choses.»

Questionner la norme hétéro

Les réponses manquent en matière d'améliorations. Celles-ci passeront sans doute vers une «queerisation» de la société, comme l'estime Éric Macé. «Le véritable problème vient de la part des personnes stigmatisantes et plus largement de l'hétéronormativité/genro-normativité. D'un point de vue politique, les luttes à mener portent sur la légitimité de cette normativité.»

Le sociologue épouse le point de vue exposé par Howard Becker dans Outsiders. «Il y a deux manières de définir le rapport à la norme: soit on stigmatise les “déviants”, soit ceux qui sont désignés comme “déviants” se retournent contre ceux qui les stigmatisent et leur demandent au nom de quelle légitimité et de quelles normes ils les désignent comme tels.» Le raisonnement est imparable: rien ne justifie la police des genres et des sexualités.

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