L'Allemagne n'est pas le tiroir-caisse de l'Europe

L'image de l'Allemagne sage fourmi finançant de vilaines cigales est trop caricaturale pour être juste.

L'Allemagne paiera! C'est ce que disaient les Français, mal inspirés, qui insistaient pour qu'elle paie jusqu'au dernier centime, malgré ses difficultés, les réparations qu'elle avait été condamnée à verser au lendemain de la Première Guerre mondiale. Tous pensaient, Clemenceau en tête, qu'elle se redresserait très vite et qu'elle aurait les moyens de payer. C'était une erreur et l'acharnement des vainqueurs à exiger leur dû ne fera que favoriser l'accession de Hitler au pouvoir. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne de l'Ouest se redressera très vite, au point de devenir le plus gros contributeur au budget des diverses instances européennes naissantes. Aujourd'hui, les Allemands sont las de payer: la réunification leur a coûté de gros sacrifices financiers et ils n'ont pas l'impression que tous ceux qui viennent taper dans leur caisse ont fait de leur côté des efforts aussi importants.

L'Allemagne donne plus qu'elle ne reçoit

En son temps, Margaret Thatcher, avec son fameux «I want my money back» (en réalité, la phrase exacte est «We are simply asking to have our own money back», mais ce n'est pas celle que l'histoire a retenu), avait montré que les Anglais avaient une vision encore plus étroitement comptable de l'Europe: ils voulaient récupérer l'équivalent exact de leur mise. Les Allemands, eux, sont de longue date des contributeurs nets: ils donnent plus année après année qu'ils ne reçoivent. A ce jeu-là, on peut effectivement se lasser. La facture européenne leur semble d'autant plus lourde qu'elle apparaît de façon très claire, aux environs de 10% des recettes fiscales de l'Etat fédéral, alors que les rentrées sont plus diluées et se retrouvent pour l'essentiel au niveau des Länder. Un prélèvement très visible, des recettes qui le sont moins et des cigales qui viennent tendre la main après avoir chanté tout l'été, et même pendant plusieurs étés, tout cela passe très mal. Si l'on ajoute la nostalgie du deutsche mark, on comprend que l'opinion publique allemande ne soit pas particulièrement disposée à s'émouvoir des malheurs grecs.

Mais cela ne suffit pas à lui donner raison. Car il n'y a pas d'un côté la vertu et de l'autre le vice, le travailleur parasité par le paresseux, la fourmi exploitée par la cigale. L'Allemagne trouve aussi un intérêt à faire partie de l'Europe et cet intérêt ne peut se lire dans une statistique aussi simple et accessible que le déficit public. Très vite après la chute du mur de Berlin, le chancelier Kohl l'avait compris: «La maison allemande ne peut se construire que sous un toit européen.» Ce toit a d'ailleurs été assez protecteur: les Länder de l'Est ont été éligibles aux fonds structurels européens; pendant plusieurs années, ils en ont d'ailleurs été les deuxièmes bénéficiaires, derrière l'Espagne, devant la Grèce et le Portugal. L'Allemagne, il faut le rappeler, est aussi une très grosse bénéficiaire de la politique agricole commune. L'argent ne fait pas que sortir d'Allemagne, il y entre aussi...

Le «lourd tribut» payé à l'Allemagne

Rappelons à ce sujet le lourd réquisitoire de Philippe Seguin, alors en guerre contre le traité de Maastricht, en mai 1992: «C'est ainsi que la France, qui verse déjà un lourd tribut à la réunification allemande sous la forme de taux d'intérêt exorbitants, devra demain débourser une deuxième fois pour l'Allemagne de l'Est par le biais de sa contribution au budget communautaire.» La France payant pour l'Allemagne! Ce retournement de situation est certes décrit avec une bonne dose d'exagération, mais Philippe Seguin n'avait pas tort d'insister sur le «lourd tribut» des taux d'intérêt. La modernisation de l'Allemagne de l'Est a entraîné une augmentation considérable des dépenses budgétaires et, face à la nécessaire prodigalité de l'Etat fédéral, la Bundesbank a durci sa politique monétaire. Les autres pays du Système monétaire européen n'avaient pas besoin de mener une telle politique, mais, pour maintenir leurs monnaies à leur cours pivot face au mark, ils ont dû suivre. Pour être honnête, il faut rappeler que les dirigeants allemands ont proposé une réévaluation du mark, refusée à plusieurs reprises par la France. Le résultat en a été, comme se plaisait à le souligner Philippe Seguin, «une sous-évaluation du mark au sein du SME» et, pour la France, une politique monétaire «qui joue au détriment des salariés, qui disqualifie les investissements à long terme». De fait, la politique monétaire européenne a été celle qui convenait à l'Allemagne, au détriment de l'activité dans le reste de l'Europe. C'était tellement absurde que cela a fini par craquer en 1993 et que la livre et la lire sont sorties du mécanisme de change du SME. Mais, en tout cas, la prépondérance de la Bundesbank était telle que, pour parler de cette époque, Alan Greenspan, l'ancien président de la Réserve fédérale, a cette phrase étonnante: «Je doutais (...) qu'une nouvelle banque centrale soit tout bonnement nécessaire: l'Europe avait déjà de fait une banque centrale, en l'occurrence la Bundesbank.» Et la Bundesbank a fait un bon travail pour l'Allemagne, pas pour l'Europe.

Les aides aux pays de l'Est

On pourrait ajouter que la comptabilisation des transferts d'argent public au sein de l'Europe ne rend pas compte de toute la réalité: ainsi les aides versées aux nouveaux pays membres de l'Europe de l'Est ont en fait beaucoup profité à l'Allemagne, dont les entreprises ont fourni une bonne partie des équipements ainsi payés par l'ensemble de l'Europe. L'image d'une Allemagne mise sans cesse à contribution par ses voisins n'est pas conforme à la réalité. Quant à l'image d'une Allemagne choquée par le comportement laxiste des autres pays, elle fait un peu sourire quand on se rappelle qu'un assouplissement du Pacte de stabilité et de croissance a été adopté en 2005 pour permettre à la France... et à l'Allemagne d'échapper à des sanctions pour déficits excessifs. Les déficits seraient-ils acceptables quand ils sont allemands et condamnables quand ils sont grecs?

L'accord auquel sont parvenus le 25 mars à Bruxelles les dirigeants de la zone euro sur les conditions d'une aide à la Grèce est le bienvenu. Mais, à la demande de l'Allemagne, il prévoit de faire entrer le FMI dans le jeu, uniquement pour adresser à l'opinion publique allemande le message suivant: vous voyez, ce n'est pas seulement l'Europe, et donc l'Allemagne, qui paiera. Or ce message n'a pas de raison d'être: l'Allemagne n'est pas le tiroir caisse de l'Europe.

Gérard Horny

Photo: La Bourse d'Athène, en février 2010. REUTERS/Yiorgos Karahalis

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