Société

Corse, l'île engloutie

Temps de lecture : 8 min

De plus en plus banales à Ajaccio, les inondations, catastrophes naturelles, seraient en partie dues à une catastrophe urbaine.

Une rue d'Ajaccio submergée après des pluies torrentielles, le 11 juin 2020. | Pascal Pochard-Casabianca / AFP
Une rue d'Ajaccio submergée après des pluies torrentielles, le 11 juin 2020. | Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Fin de matinée, le 11 juin 2020. Derrière la vitrine de sa marbrerie ajaccienne, Daniel Di Grazia observe des litres de pluie dégringoler d'un ciel gris clair. Sur le bitume, le niveau de l'eau monte. Il sait qu'il doit fuir.

Au volant de la Fiat Punto de sa mère, il démarre et progresse péniblement, les roues dans vingt centimètres de liquide marron. Alors qu'il quitte le parking, une vague de 70 centimètres de hauteur dévale l'avenue du Docteur Noël-Franchini et percute son véhicule. La voiture chancelle. Daniel a peur d'être emporté.

«Je n'avais jamais vu ça, raconte-t-il via Messenger, trois semaines plus tard. Heureusement, un 4x4 est arrivé et m'a poussé par derrière jusqu'à un autre parking. Tout est allé très vite. Je ne sais pas qui c'était. Il a fait demi-tour, il n'aurait pas pu passer non plus. Sans lui, je me retrouvais en pleine mer.»

Le commerçant reste bloqué pendant plus d'une heure, aux premières loges du film catastrophe qui se joue devant ses yeux atterrés. «C'était un véritable mur d'eau qui tombait.» Sur l'artère qui joint le quartier populaire des Salines à celui de Pietralba, les poubelles de tri dévalent un torrent boueux comme des gamins sur les toboggans de feu Acquagliss, le parc nautique jadis situé à vingt minutes de là.

Di Grazia sort son portable et filme. Sur ses vidéos, le son de l'eau, assourdissant, rappelle celui d'une cascade en pleine tempête. Vers 15 heures, trempé «comme s'il s'était baigné tout habillé», il rentre se changer, épuisé, avant de retourner au magasin.

À 17h30, l'eau s'est déjà retirée. Ne reste plus qu'à constater les dégâts, qu'il chiffre à 60.000 euros: «Une voiture a percuté les plaques de granite. Plusieurs ont été cassées. Plein d'éléments ont été emportés. Puis il y a la sableuse, le compresseur, la graveuse, le moteur de la scie…»

En pleine crise sanitaire et économique, Di Grazia est loin d'être la seule victime. Le local des Restos du cœur s'est retrouvé sous un mètre d'eau. «Tout est perdu, déplorait leur président au micro de France Bleu RCFM. Les denrées, les frigos, les congélos, les ordinateurs, tout est à jeter. Il va falloir se mobiliser pour continuer à nourrir toutes ces personnes qui ont besoin de nous.»

La pluie et le béton

Le problème, c'est qu'à Ajaccio, les inondations sont devenues fréquentes. La nuit, si Daniel Di Grazia se réveille et qu'il pleut, il lui est impossible de fermer l'œil. Il attend, dans son lit, que l'averse passe avant de se rendormir. En décembre 2019, après le passage de la tempête Fabien, l'aéroport Napoléon-Bonaparte est resté fermé durant quinze jours. L'état de catastrophe naturelle a été déclaré.

Si le marbrier n'a jamais souhaité déménager, c'est qu'il est à la tête d'un commerce familial, lancé par son grand-père en 1961. «À l'époque, il faisait surtout des cimetières, alors qu'aujourd'hui, c'est beaucoup de salles de bain. Mais mon grand-père a aussi fait toutes les moulures du casino d'Ajaccio», détaille-t-il.

Daniel a grandi dans le quartier. Dans son enfance, on n'y trouvait que quelques immeubles, aucune école. Le bus ne passait pas encore dans ce qui est aujourd'hui une longue rue commerçante, à 1,5 kilomètre du centre-ville. Pour lui, comme pour beaucoup d'Ajaccien·nes, la bétonisation de la zone est en partie responsable des inondations.

Calé sur le sujet, le quinquagénaire offre un historique des inondations subies par sa ville depuis les années 1970. «À chaque nouvelle construction, on constatait que le niveau de l'eau montait, assure-t-il. Au début, on trouvait 20 à 30 centimètres dans les garages, pas plus. Lors de la première grosse inondation, en 1975, une autre résidence était finie. L'eau montait à 1 mètre 20. Et vingt centimètres à l'extérieur.»

À 200 mètres, derrière la marbrerie, un immeuble abrite une branche du Crédit lyonnais. Quand Daniel était petit, c'est là qu'il jouait au foot avec ses copains –sauf en cas de fortes intempéries. «Parce que le terrain était comme un lac, se souvient-il. Il y avait vingt centimètres d'eau. Aujourd'hui, l'eau n'a plus cet endroit où se déposer.»

Des travaux ont pourtant été effectués à l'aube du nouveau millénaire, avec la création d'un bassin de rétention en amont. Di Grazia regrette qu'il n'ait pas été connecté au ruisseau qui coule dans la zone.

«Les bassins, c'est bien beau, mais quand ils sont pleins, l'eau rentre dans les buses et les buses deviennent obsolètes, développe-t-il. Il aurait fallu récupérer le ruisseau, le canaliser. Mais bon, je suis marbrier, pas ingénieur.»

Collines rasées et sols artificiels

Sébastien Celeri n'est pas ingénieur non plus. Il est en revanche président du conseil de l'ordre des architectes de Corse, et il dénonce régulièrement la part de responsabilité humaine dans ces catastrophes naturelles. En juin, alors qu'Ajaccio était encore sous l'eau, il se fendait d'un statut Facebook remettant en cause la politique d'urbanisme de la ville, largement partagé.

«La décennie 2010 a été celle de l'assassinat d'un territoire anciennement productif dont on éventre et décapite les collines avant d'en ensevelir les restes sous l'enrobé et le béton, écrivait-il. Toute réalité y est niée, notamment son patrimoine historique et paysager constitué de ses vallées et coteaux cultivés en terrasses, vignes, terres de pâturage, serres… permettant par la nature du site et la cohérence de ses aménagements de canaliser les risques d'inondabilité.»

Aujourd'hui, le site au-dessus de l'avenue Franchini n'est que bâtiments sans âme, hypermarchés et chaînes de malbouffe. Récemment, le premier Quick de Corse s'est mué en KFC. Le coin s'apparente à un non-lieu, un paradigme de nulle part, semblable aux zones industrielles répétées à l'infini en périphérie des villes continentales.

Le béton s'est répandu sur les abords de la cité impériale comme une goutte d'huile d'olive sur une table en chêne. «C'est le phénomène de l'expansion urbaine, une conception du développement par l'étalement et non par l'amélioration de ce qui existe déjà», expose Sébastien Celeri.

«Les inondations sont dues à des choix d'urbaniser des lieux dans des configurations qui ne le permettaient pas.»
Sébastien Celeri, président du conseil de l'ordre des architectes de Corse

L'architecte précise que certaines constructions partaient d'un bon sentiment. Maire de 2001 à 2014, le docteur Simon Renucci visait à travers ces projets immobiliers à rattraper le retard accumulé par la ville quant à son pourcentage de logements sociaux.

«On parle ici du PLU de 2013, indique Celeri. Il a été élaboré dans les années 2000. Ce n'était pas dans l'air du temps d'anticiper les problématiques que l'on rencontre aujourd'hui. Il a sa part de responsabilité, mais les inondations sont dues à des choix faits il y a quelques décennies d'urbaniser des lieux dans des configurations qui ne le permettaient pas.»

Le spécialiste accuse une expansion sans vision autre «que celle de la rentabilité des opérations pour leurs promoteurs» et sans égards pour la trame naturelle d'un territoire que l'on a pensé pouvoir altérer en toute impunité.

L'entrée nord d'Ajaccio suit une logique de vallons, encadrés de sommets, au creux desquels des cours d'eau convergent vers une zone plane, aujourd'hui urbanisée: les quartiers des Salines et des Cannes. Il fut un temps, ces lieux portaient les noms corses de salini et cannini, qui signifient «salines» et «cannisses». Un autre quartier, les Padule, autrefois e padule, suggérait une zone marécageuse.

En francisant ces noms, on a gommé leur bagage culturel mais également naturel. On a oublié que ces lieux sonnaient comme des zones potentiellement inondables, où l'on a construit «sans que ne soit accordé le moindre intérêt à la gestion des eaux».

Les bassins de rétention et exutoires répondaient à un problème existant, mais ils n'ont pas anticipé la croissance «exponentielle de l'étalement urbain dans les zones en amont, qui ont vu en sept ans éclore des milliers de logements dans des opérations toutes plus monumentales et décontextualisées les unes que les autres».

L'urbanisation est venue trancher dans le patrimoine naturel en plusieurs temps, notamment avec une rocade qui coupe les cours d'eau de manière perpendiculaire.

En 2014, Celeri se positionnait déjà contre un projet au Bodiccione, un quartier qui surplombe la bassin de rétention cité par Daniel Di Grazia. Pour construire des barres d'immeubles, on a rasé une colline, transformée en plateau.

«Nous alertions sur une artificialisation massive des sols, avec des grands parkings en enrobé, énonce Sébastien Celeri. Nous avions à l'époque écrit que cela allait avoir un impact sur l'inondabilité.»

Alors que les sols naturels absorbent l'eau, les sols soumis au processus d'artificialisation sont imperméables. Comme l'eau ne peut pas être drainée, elle poursuit son chemin et s'écoule à la recherche de terres où s'infiltrer.

«Les cours d'eau se rejoignent et le débit augmente, poursuit l'expert. Par un effet entonnoir, l'eau converge vers le bas, en l'occurrence vers les Salines et les Cannes, où les sols sont aussi artificiels.» Sur l'avenue Franchini, le résultat ressemble donc à ceci.

«On attend les morts»

En réaction aux inondations, Daniel Di Grazia a prévu de faire quelques travaux, comme ajouter une dalle en béton pour protéger ses biens. Depuis un moment, il songe à reculer ses opérations sur un terrain derrière la marbrerie.

«Mais bon, j'ai 59 ans, souffle-t-il. Mon fils est comédien, il n'y a personne derrière moi. Il ne me reste que cinq ou six ans. Je me disais que je continuerai comme ça. Mais je ne sais plus si c'est possible, à ce rythme-là. C'est pas une vie.» Le commerçant a plusieurs fois prévenu les autorités. Cette fois-ci, la mairie n'a pas daigné lui rendre visite.

Joint par e-mail, le directeur du cabinet du maire Laurent Marcangeli a reconnu que les infrastructures existantes ne sont plus suffisantes. Il a expliqué que de nouveaux bassins de rétention, inscrits au PLU de 2019, seront bientôt bâtis.

«Mais il faut aussi, d'urgence, redimensionner l'ouvrage sous l'avenue Noël-Franchini, admet-il. Il s'agit là d'une route territoriale. Laurent Marcangeli a très rapidement sollicité le président de la collectivité de Corse, Gilles Simeoni, pour que des travaux soient programmés dans les meilleurs délais.»

Sans travaux rapides, Sébastien Celeri et Daniel Di Grazia craignent que la prochaine inondation ait des conséquences plus dramatiques encore. Le mail de la mairie ne réconforte en rien le marbrier.

«Je serai au cimetière que les travaux n'auront pas commencé, assène-t-il. On attend les morts. L'autre jour, les pompiers ont sorti une vingtaine de personnes des voitures. C'est vite fait. Sans ça, ils étaient emportés. C'était fini. Si quelqu'un avait été dans un garage, avec 1 mètre 50 d'eau, il aurait pu mourir. Mais ça va venir. Ne croyez pas. On attendra qu'il y ait des morts pour faire des travaux.»

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