Société

Le nude est devenu un outil politique pour les travailleuses du sexe

Temps de lecture : 5 min

Se dénuder sur les réseaux pour défendre ses idéaux ou inciter le public à s'engager est une arme fatale pour les sex workers.

«L'image peut être un moyen de s'engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots.» | Dainis Graveris via Unpslash.
«L'image peut être un moyen de s'engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots.» | Dainis Graveris via Unpslash.

Un peu plus tôt dans l'année, les flammes consumaient l'Australie et faisaient naître une héroïne d'un nouveau genre, sans cape ni vêtements: Kaylen Ward. En échange de la preuve d'un don de dix dollars minimum à une collecte de fonds pour aider le pays à lutter contre les feux de brousse, la jeune femme se proposait d'offrir des nudes (photos dénudées).

Preuve (s'il en est besoin) que le sexe est vendeur: sa collecte aurait levé pas moins d'un million de dollars, lui valant de se faire surnommer «La Philanthrope nue» et de faire couler l'encre de médias du monde entier. Il n'en fallait pas plus pour inspirer d'autres travailleurs et travailleuses du sexe à travers le globe, qui en cette année 2020 catastrophique avaient le choix niveau causes à soutenir.

La tendance s'est confirmée sur Twitter avec la naissance du hashtag #NudesForCharity, transformant le selfie à poil en récompense pour inciter les gens à soutenir des œuvres caritatives. «Envoyez-moi un DM [message direct, ndlr] sur OnlyFans avec une preuve d'une donation de plus de 10$ à n'importe quel groupe de support au mouvement BLM [Black Lives Matter, ndlr] et je vous enverrai gratuitement des nudes, fraîchement sortie de la douche», postait sur Twitter Kayla Robinson, connue sous le pseudo Sage The Flame.

Alors que le mouvement prenait de l'ampleur, cette travailleuse du sexe noire établie à Miami a réfléchi à une manière de s'investir à travers sa présence sur la toile. Promettant des contenus «juteux» aux personnes les plus généreuses, la jeune femme estime avoir récolté entre 75 et 100 dollars, et compte bien réitérer l'opération: «Je suis contente que des personnes me suivent parce qu'elles me trouvent sexy et attirante, mais aussi parce qu'elles estiment ma vie en tant que femme noire et être humain.»

Capter l'attention par l'image

De l'autre côté de l'Atlantique, dans l'Hexagone, l'afro-féministe Bertoulle Beaurebec a également mis en lumière des associations qui luttent contre le racisme en montrant un peu de chair. «Ça a permis de sensibiliser des personnes qui me suivaient pour mon contenu porno, mais n'étaient pas nécessairement politisées. La majorité de mes fans sont des hommes et des femmes blanches cisgenres qui vivent loin des réalités des personnes queers et racisées», explique l'actrice, déjà habituée à se servir de ses réseaux pour militer en faveur d'un féminisme intersectionnel et pro-choix.

«L'image peut être un moyen de s'engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots, car elle fait appel aux pulsions et aux passions», confirme Hélène Bourdeloie, sociologue du numérique et maîtresse de conférences à la Sorbonne Paris Nord.

«Ça a permis de sensibiliser des followers qui n'étaient pas nécessairement politisés.»
Bertoulle Beaurebec, travailleuse du sexe afro-féministe

Sans compter que cette formule deux en un, qui rend sexy des luttes sociales en mêlant porno et politique, intervient dans un contexte complexe et traversé de remises en question du système établi.

«De nombreuses affaires sont survenues qui ont affecté les femmes, de nombreuses revendications en termes de maîtrise de son corps, des revendications s'inscrivant dans des rapports sociaux de genre et de race… retrace la sociologue. Ces mouvements se sont exprimés sur les outils numériques pour faire émerger des prises de conscience et donner la parole aux minorités, aux dominés et se soulever contre des pouvoirs dominants.»

OnlyFans et la révolution du porno

Parmi ces outils numériques, impossible de ne pas citer la plateforme OnlyFans qui a littéralement explosé avec le confinement. Le réseau social a déclaré avoir enregistré une hausse de 75% de ses inscriptions en mars et avril et bousculait dans le même temps la consommation d'images pornographiques et l'industrie du porno en général.

Car OnlyFans, qui favorise la proximité, met directement en relation les créateurs et créatrices de contenus –majoritairement des femmes– et leur public, qui paie pour avoir accès à leurs photos ou vidéos. «Le succès d'OnlyFans, pur produit des bouleversements du porno avec l'avènement d'internet dans les années 1990, est caractéristique d'une génération qui a grandi avec le smartphone, les nude pics et un rapport très décomplexé à la sexualité», écrit le journaliste Patrick Thévenin dans Les Inrockuptibles.

Le commerce de selfies dénudés s'est alors largement démocratisé, pendant une période où tournages, rencontres IRL et shows au strip-club étaient à l'arrêt complet. Jean-Baptiste Bourgeois, planeur stratégique chez l'agence créative We are Social, interrogé par l'ADN, parle même d'une «économie du nude» qui a pleinement pris son essor avec OnlyFans. Le nude s'échange, se vend… et prend une valeur politique.

Le nude solidaire

Mia More, escort et camgirl, se photographie surtout pour garder le contact avec ses clients entre deux rendez-vous. Mais aussi, plus récemment, pour sensibiliser son public à la précarité de ces femmes et hommes sex workers durant le confinement. Alors que les initiatives de solidarité se multipliaient pour remercier le personnel soignant et soutenir les commerçant·es contraint·es de baisser le volet, les personnes exerçant dans le domaine du sexe voyaient leurs revenus taris à la source.

Pour aider ses collègues dans l'urgence, la jeune femme qui est également membre du STRASS, le syndicat du travail sexuel en France, s'est servie de son corps et de son réseau. «On [l'initiative a été lancée par Bertoulle Beaurebec, ndlr] s'est inspiré du Ice Bucket Challenge [en 2014, pour soutenir la recherche sur la maladie de Charcot, ndlr] pour lancer le Cagnotte Strass Challenge: on se versait de l'eau sur un T-shirt blanc histoire d'attirer le regard de nos followers, puis on donnait le lien renvoyant vers la cagnotte». Après avoir mouillé son T-shirt pour promouvoir la collecte, Mia envoyait des nudes aux internautes ayant participé en guise de remerciement. Bilan de l'opération: près de 70.000 euros ont été récoltés avant d'être redistribués par enveloppes de 120 euros mensuels à des travailleurs et travailleurses du sexe à travers la France.

Si Kayla, Bertoulle et Mia citent toutes trois le cas Kaylen Ward comme source d'inspiration, la manipulation vertueuse du désir ne constitue pas une nouveauté en soi: les réseaux sociaux, à l'instar d'OnlyFans, ont simplement simplifié et démocratisé la démarche. «Depuis que j'ai rejoint l'industrie du film pour adultes en 2010, j'ai toujours vu mes collègues acteurs et actrices, et hommes et femmes performatrices donner à des œuvres caritatives», pose l'actrice X américaine Tasha Reign.

«On se versait de l'eau sur un T-shirt blanc pour attirer le regard, puis on donnait le lien vers la cagnotte.»
Mia More, escort-camgirl et membre syndicat du travail sexuel en France

Même si désormais «il est plus facile que jamais de mener des actions participatives sur les réseaux sociaux et de lever des fonds à travers nos contenus», le porno pour la charité pré-existe à Twitter, Snapchat et OnlyFans. Tasha Reign se remémore notamment l'exemple de Jessica Drake: en 2001, cette pornstar qui travaille pour la société de production Wicked Pictures avait vendu ses nudes pour aider les victimes du 11-Septembre. Bien avant les feux de brousse en Australie, donc.

Reste le hashtag #NudesForBernie sur Twitter, qui au lieu de grands discours militait pour le candidat démocrate Bernie Sanders –en 2016 puis en 2020– à coups de photos NSFW. Cela n'aura pas suffit à changer la face de l'élection présidentielle, mais qui sait quelles formes prendront les campagnes électorales demain.

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