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La Grèce, nouvelle démocratie illibérale?

Temps de lecture : 6 min

Un an après l'élection du Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, le gouvernement a entamé un virage autoritaire et réactionnaire.

Des affrontements devant le Parlement après que des manifestant·es sont descendu·es dans la rue afin de protester contre la loi anti-manifestation du gouvernement à Athènes le 9 juillet 2020. | 
Angelos Tzortzinis / AFP
Des affrontements devant le Parlement après que des manifestant·es sont descendu·es dans la rue afin de protester contre la loi anti-manifestation du gouvernement à Athènes le 9 juillet 2020. |  Angelos Tzortzinis / AFP

Bain de foule, grand sourire et manches retroussées. Le 7 juillet 2019, Kyriákos Mitsotákis devenait Premier ministre de Grèce et sa formation politique, la Nouvelle Démocratie, reprenait le pouvoir à la gauche dite «radicale» de Syriza. Le parti néolibéral et conservateur remportait les élections avec 39% des suffrages exprimés et promettait «un retour à la normalité» après une décennie de crises économique, sociale et politique.

Un an plus tard, cette nouvelle normalité se teinte d'un voile autoritaire et réactionnaire. Douze mois jour pour jour après son accession au pouvoir, le gouvernement a fait voter une loi controversée au Parlement, visant à réglementer les manifestations.

La dictature dans les têtes

Dans un message envoyé à son aile la plus à droite et aux petit·es commerçant·es des centres-villes, électorat traditionnel de la Nouvelle Démocratie, le gouvernement entend «sécuriser» l'espace public. Cette loi prévoit notamment la désignation d'un organisateur de la manifestation, le rendant responsable de tout débordement éventuel, ainsi que des sanctions pénales pour les participant·es aux manifestations non déclarées. De quoi dissuader l'envie de protester dans la rue.

«Anticonstitutionnelle», selon un collectif d'avocat·es. «Anti-démocratique», selon l'ancien Premier ministre socialiste George Papandreou. «Cette loi rappelle un temps où la Grèce n'avait pas de régime parlementaire», tance Spyros Sakellaropoulos, professeur de sociologie politique à l'université Panteion d'Athènes. «Il y a une similitude très claire avec la période de la dictature [1967-1974]», s'inquiète-t-il.

Cette réforme s'inscrit dans un contexte de recrudescence des violences policières et d'atteintes répétées aux droits humains. À plusieurs reprises depuis l'élection du gouvernement Mitsotákis, Amnesty International a dénoncé «des violations systématiques des droits de l'Homme de la part de la police grecque».

Violences policières

«Il y a une présence policière toujours plus importante dans les rues et cette présence continue aboutit de fait à une augmentation des violences policières», abonde M. Sakellaropoulos. Ces derniers mois, les interventions des forces anti-émeute et de voltigeurs dans plusieurs villes du pays ont donné lieu à des scènes de brutalité contre les personnes qui manifestaient, des membres de l'opposition et des activistes.

Le décès de Vassilis Maggos, lundi 13 juillet, tout juste un mois après avoir été roué de coups par la police lors d'une manifestation, a ravivé le spectre de l'impunité policière. Les images du jeune homme de 26 ans, interpellé et frappé à terre à de nombreuses reprises par des agents de police au cours d'un rassemblement mi-juin, sont abondamment diffusées sur les réseaux sociaux.

L'arrestation avait valu à l'interpellé un séjour à l'hôpital pour des côtes cassées et des lésions au foie. À sa sortie, Vassilis Maggos avait dénoncé des violences policières et des actes de torture poursuivis au commissariat. Face aux accusations du père de la victime, des partis d'opposition et de la société civile, le gouvernement s'est empressé de réfuter un lien de cause à effet. Le décès, provoqué par un œdème aigu du poumon, fait l'objet d'une enquête.

«Sous le gouvernement Syriza, la police s'estimait bridée. Elle considère désormais qu'elle a les mains libres», résume le politologue Ilias Nikolakopoulos. Il évoque la «multiplication de réactions démesurées ces derniers temps» et pense que «nous allons entrer dans une période où la police va avoir plus de pouvoir». Pour le professeur Sakellaropoulos, «ce tournant autoritaire se marie parfaitement avec la période du Covid-19. Les mesures de confinement instaurent un climat propice aux restrictions des libertés, au contrôle des déplacements, à l'instauration de nouvelles mesures».

La politique migratoire du gouvernement lui donne raison. Alors que la Grèce a entamé son déconfinement post-Covid à partir du 4 mai, le confinement a été prolongé à cinq reprises pour les camps de réfugié·es, jusqu'au 19 juillet. Une mesure discriminatoire que fustigent les associations et organisations non gouvernementales.

«Pushbacks» et «fake news»

Réforme du droit d'asile en novembre, construction de nouveaux camps fermés sur les îles en février, expulsion des réfugié·es de leurs logements en juin… Le durcissement de la politique à l'encontre des personnes exilées est une constante depuis l'élection de la Nouvelle Démocratie. Soucieux de décourager l'arrivée des populations migrantes en Grèce, redevenue première porte d'entrée en Europe en 2019, et enhardi par les autorités européennes qualifiant la Grèce de «bouclier de l'Europe», le gouvernement de Kyriákos Mitsotákis n'hésite pas à user de la force à l'encontre de populations vulnérables.

Plusieurs enquêtes réalisées par des organisations non gouvernementales et des médias internationaux font état de renvois systématiques des migrant·es –en pleine mer– par les autorités grecques. Ces «pushbacks» exercés au mépris du droit international ont été abondamment documentés, mais sont catégoriquement réfutés par le gouvernement. Dans une rhétorique en vogue au sein des démocraties chancelantes, ministres et porte-paroles balayent les accusations en qualifiant ces informations de «fake news». Ces sorties s'inscrivent dans un rapport du gouvernement à l'information bien spécifique, dans un pays où les médias sont détenus par une poignée d'oligarques aux profondes ramifications politiques et économiques.

Accointances médiatiques

«Les principaux détenteurs de médias sont des hommes d'affaires qui font du business avec l'État», décrit Nikos Smyrnaios, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université de Toulouse. «Il y a une dépendance économique des médias aux affaires de leurs propriétaires avec l'État, poursuit-il. Il existe aujourd'hui une unanimité dans un traitement de l'information favorable à la Nouvelle Démocratie.» La presse d'opposition, très faible, se trouve régulièrement attaquée par un gouvernement qui n'hésite pas à déséquilibrer le jeu médiatique en sa faveur et ainsi développer un réseau d'influence économique et politique.

Le Covid-19 lui en a donné l'occasion idoine. Dans le cadre d'une campagne de prévention au virus, le gouvernement a alloué 20 millions d'euros aux médias pour la diffusion de spots publicitaires. La répartition opaque et inexpliquée de ces fonds, dont les principaux bénéficiaires sont des groupes de presse puissants et proches du pouvoir, a suscité critiques et indignations.

«Nous ne sommes pas au niveau de la Hongrie. Mais il y a clairement les signes d'un tournant autoritaire et réactionnaire.»
Ilias Nikolakopoulos, politologue

«Il s'agit d'une forme de corruption», estime Nikos Smyrnaios, qui voit dans l'action gouvernementale un «tournant autoritaire du néolibéralisme. Libéraux en termes économiques, mais politiquement on met tout en œuvre pour faire cesser les voix dissidentes».

Et le professeur de rappeler que l'une des premières mesures du Premier ministre grec fut de nommer l'un de ses attachés de presse à la tête de la télévision publique ERT. «Il y a une restriction de la compétition des idées et de l'espace public. Le parti au pouvoir essaye de délimiter les sujets de discussion», abonde Filippa Chatzistavrou, professeure assistante en sciences politiques à l'université nationale et Capodistrienne d'Athènes.

«Democradura»

Cette volonté s'étend au domaine de l'éducation. La suppression de l'asile universitaire fut l'une des premières mesures prises par le gouvernement Mitsotákis, derrière la doctrine «loi et ordre» promue par la Nouvelle Démocratie. La suppression des sciences sociales et des arts plastiques des épreuves du baccalauréat s'inscrit dans une dynamique restrictive, selon Filippa Chatzistavrou. «On forme des travailleurs capables de s'intégrer à un capitalisme agressif. On prépare un futur de l'innovation et de la technologie, mais pas du progrès des idées, du progrès social et de l'esprit critique», explique la chercheuse.

De quoi décrire la Grèce comme une démocratie illibérale? Pour le politologue Ilias Nikolakopoulos, ce qualificatif «semble exagéré. Nous ne sommes pas au niveau de la Hongrie. Mais il y a clairement les signes d'un tournant autoritaire et réactionnaire». Un constat partagé par Spyros Sakellakopoulos. «Il faut faire attention aux expressions qu'on utilise, met en garde le professeur de sociologie politique. Mais il s'agit ici d'une droite néo-réactionnaire qui applique une politique de plus en plus autoritaire.» Filippa Chatzistavrou réfute une expression qui «tend à minimiser la dégradation de la démocratie». Elle lui préfère le concept de «democradura» pour décrire «un gouvernement autoritaire et ultralibéral».

L'automne, où les conséquences d'une saison touristique désastreuse se feront sentir dans une économie extrêmement dépendante du secteur, promet un climat socio-économique tendu. «Une période pire que celle des memorandums», prédit Mme Chatzistavrou, où l'évolution des libertés individuelles et collectives sera particulièrement scrutée.

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