Culture

Versailles devient-il trop doré?

Temps de lecture : 6 min

Depuis quelques années, la feuille d'or habille Versailles du sol au plafond et du château aux jardins. Parti pris historique pour certain·es, choix très marketing pour d'autres.

La galerie des Glaces du château de Versailles. | Stéphane de sakutin / AFP. 
La galerie des Glaces du château de Versailles. | Stéphane de sakutin / AFP. 

Jamais le palais du Roi Soleil n'aura autant mérité son nom. Dès son arrivée, la personne en visite à Versailles est littéralement éblouie. Les ors s'étaient estompés. Voici qu'ils brillent de mille feux. En plein soleil, la réverbération de la dorure de la grille, des toitures du château, et bientôt de la Chapelle royale, est à ce point intense que la lumière en devient aveuglante. Et encore, ce nest qu'un avant-goût de ce qui attend le touriste.

Depuis quelques années, les opérations de restauration se succèdent pour renouer avec les ors de la royauté. Loin de se limiter au bâtiment, la dorure gagne les jardins: vases et torchères du bosquet de la salle de Bal, l'impressionnante statue de la France triomphante, les sculptures du bassin de Latone, celle des deux bassins des Lézards, les chérubins du bassin des Enfants dorés, le géant du bosquet de l'Encelade, les figures des bassins des Quatre saisons...

Une omniprésence du métal précieux diversement appréciée. Ses adversaires la jugent «clinquante», «bling-bling», «vulgaire», «kitsch» quand ses adeptes estiment que l'or sied parfaitement au château de Louis XIV. Au milieu, un public de sceptiques estime que la patine du temps et les effets de la pollution se chargeront d'apaiser les termes du débat.

Du plaqué or?

Simple affaire de goût? Pas seulement. Et c'est sans doute ce qui est le plus ennuyeux: certain·es spécialistes n'hésitent pas à mettre en cause l'authenticité de ce recours massif à la feuille dor.

Jusqu'à peu, l'or était la matière première privilégiée dans les opérations de restauration extérieures. Mais, plus récemment, quatre bassins ceux des Quatre saisons– ont adopté une autre technique, celle de la bronzine dont l'effet mat n'a rien à voir avec le brillant spectaculaire de la pierre précieuse.

Certain·es spécialistes n'hésitent pas à mettre en cause l'authenticité de ce recours massif à la feuille dorée.

L'Ancien Régime connaissait plusieurs techniques de dorure dont deux étaient couramment pratiquées. La première, dite dorure au mercure, est un mélange de mercure et dor en fusion. Selon Pierre Verlet, conservateur de musée et historien de l'art français, ce procédé donne une «très belle dorure, très solide et durable». Mais elle souffre de deux inconvénients: un caractère hautement toxique (bien connu au XVIIe siècle) et une application limitée aux petites surfaces.

Seconde technique, celle de la dorure au vernis. Ici, pas d'or mais un vernis de couleur jaune appliqué sur du laiton chauffé. En toute logique, le résultat est moins doré que mordoré (avec un aspect brun). Son atout majeur: un faible coût. Son principal inconvénient: une faible résistance au temps. Il semble bien que ce soit cette fausse dorure qui ait prévalu dans les jardins de Versailles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Rien à voir, donc, avec ce qui se pratique aujourdhui.

Journaliste et historien de l'art français, Didier Rykner est le premier à avoir signalé cette anomalie. Dans un article du magazine en ligne La Tribune de l'art, il observe: «La dorure violemment brillante qui a recouvert les sculptures en plomb du bassin de Latone n'a rien à voir avec celle d'origine. Que celle-ci n'ait plus existé (une première restauration en faux or avait eu lieu dans les années 1980) n'empêchait pas de restaurer conformément à la technique d'origine.» Un point de vue qu'admet à demi-mot l'architecte en chef des monuments historiques des jardins, Pierre-André Lablaude, lorsqu'il concède que «ces œuvres étaient à l'origine dorées avec du méteil, une poudre de cuivre, et mélange d'huile de lin et de dessicatif».

Le bassin de Latone du palais de Versailles. | Stéphane de Sakutin / AFP.

Habituellement prolixe sur les partis pris des différentes restaurations, la direction du château ne dit pas autre chose lorsqu'elle se contente de préciser au sujet de la restauration du bassin de Latone que «les doreurs sur métal utiliseront la technique traditionnelle de dorure à la feuille» en se gardant bien de préciser que la technique retenue, aussi traditionnelle soit-elle, n'a rien à voir avec celle qui était utilisée durant la monarchie.

Conflits d'intêrets et grille bling-bling

Se pourrait-il que les responsables de Versailles s'autorisent quelques libertés avec l'histoire? En tout cas, ce ne serait pas la première fois. La tentation existe même depuis le XIXe siècle.

Conservateur du musée du château de 1892 à 1919, Pierre de Nolhac raconte dans ses mémoires les restaurations pour le moins hasardeuses et souvent malheureuses d'une époque où il était difficilement concevable de demander à des artisans sculpteurs de reproduire une œuvre à l'identique sans leur concéder une part de liberté créative. Pionnier de la restauration du patrimoine national, Eugène Viollet-le-Duc était le premier à défendre l'idée que «restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné».

Depuis la charte de Venise, adoptée en 1964, cette conception imaginative de la restauration a fait place à une conception plus respectueuse de toutes les époques qui marquent la vie d'un édifice: le retour à un état originel n'étant plus un objectif en soi, a fortiori si cet état n'ait jamais existé. Et pourtant, les gardiens du temple de Versailles sont loin d'avoir toujours respecté cette règle.

«Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet.»
Eugène Viollet-le-Duc, architecte français d'édifices médiévaux

L'épisode le plus spectaculaire de la liberté que s'accordent de temps à autre les architectes en chef, censés garantir le respect des travaux de restauration, est celui de la nouvelle création de la grille royale. Destinée à séparer la cour de Marbre de la cour royale et de la cour d'Honneur, cette grille (réalisée vers 1680) est déposée un siècle plus tard, sous Louis XVI, pour permettre la construction d'une nouvelle aile: le pavillon Gabriel. Au début des années 2000, la direction de Versailles prend la décision de la reconstituer. Ce n'est pas le seul problème, mais il est de taille: cette reconstitution ne correspond à aucun état antérieur puisque la grille reliera, au XXe siècle, deux pavillons qui n'existaient pas sous Louis XIV: le pavillon Grabriel, construit à la fin de l'Ancien Régime, et le pavillon Dufour, érigé après la Révolution française. Tollé général.

Didier Rykner parle de «vandalisme officiel» dans La Tribune de L'Art. Jean-François Cabestan quant à lui évoque un «faux historique» dans la revue Architecture Mouvement. Dans le magazine Connaissance des Arts Continuité, Alexandre Gady, maître de conférence à la Sorbonne, dénonce un «monstre anhistorique». Encore plus dur, l'historien de l'art et romancier français, Adrien Goetz s'inquiète de possibles conflits d'intérêts: «Dès qu'on trouve un mécène, les architectes en chef, qui prennent 10% sur chaque chantier, lui proposent des reconstructions mirobolantes, comme cette monstrueuse grille dorée.» Une grille dont le coût, dans le cas présent, s'élève à cinq millions d'euros.

La grille royale. | Bertrand Guay / AFP.

Attaquée de toute part, la direction du musée se défend d'avoir pris des libertés avec l'histoire tout en évoquant dans le même temps la nécessité de mieux organiser le flux du public. Contre l'évidence, l'architecte en chef n'hésite pas à clamer: «La grille royale a repris vie et forme. Elle est fidèle à ce que Louis XIV avait sous les yeux. Ce qui est passionnant, c'est que cette grille apporte à travers l'histoire des réponses à des besoins actuels.» Du deux en un en somme…

En mettre plein les yeux

C'est dire si le peu de fondement historique de l'entreprise actuelle de dorure généralisée ne fait pas peur aux responsables de Versailles. On peut bien les critiquer. Ils en ont vu et en entendu d'autres. Versailles trop doré? Allons donc! Mais qui cela peut-il intéresser de savoir si cette dorure est ou non authentique? Versailles est désormais une entreprise. Et, chose peu courante dans le domaine culturel, une entreprise qui marche plutôt bien.

En 2018, le domaine a accueilli huit millions de personnes. Un record dans l'histoire du château. Pour autant, l'entretien des bâtiments et des jardins nécessite des sommes colossales. Alors que l'argent public se fait plus rare, il ne s'agit pas de se reposer sur ses lauriers, mais de rester attractif, aussi bien auprès du public que du mécénat.

De ce point de vue, Versailles renoue finalement avec une culture de l'épate qui, il faut bien le reconnaître, a été l'origine du projet louisquatorzien. Jean-Jacques Aillagon, alors président du domaine de Versailles, ne s'est-il pas écrié le jour de l'inauguration de la grille royale dans la cour du château: «Avec les dorures des toits et le rétablissement de la grille royale, ce sera spectaculaire!».

La seule façon d'en donner pour leur argent aux riches donateurs et donatrices et de rendre Versailles un peu plus «instragrammable» pour les touristes, consisterait ainsi à trahir l'histoire du château pour mieux rester fidèle à l'esprit des origines. Sur ce plan, au moins, nul ne peut le contester: l'objectif est atteint. Quant à la vérité historique, qui s'en soucie encore?

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