Société

Discrimination et radicalisation identitaire des musulmans «banlieusards»

Temps de lecture : 6 min

Quels sont les liens entre les discriminations subies par les jeunes hommes des quartiers populaires et l'engagement djihadiste?

Le djihadiste français Tyler Vilus, «émir» de l'EI, lors de son procès aux assises de Paris, le 25 juin 2020, pour des crimes commis en Syrie. | Benoit Peyrucq / AFP
Le djihadiste français Tyler Vilus, «émir» de l'EI, lors de son procès aux assises de Paris, le 25 juin 2020, pour des crimes commis en Syrie. | Benoit Peyrucq / AFP

Le chercheur Farad Khosrokhavar est directeur de l'Observatoire des radicalisations de la Maison des Sciences de l'Homme-Paris. Dans un ouvrage dirigé par le sociologue Manuel Boucher qui vient de paraître (Radicalités identitaires. La démocratie face à la radicalisation islamiste, indigiéniste et nationaliste), il analyse le lien entre djihadisme et question sociale, de par la discrimination et la radicalisation frappant les musulmans dans les quartiers populaires européens.

Ce chapitre a donné lieu à une note de la Chaire citoyenneté de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye dont nous publions ici des extraits remaniés.

Le djihadisme repose la question passionnément débattue en Europe de l'intégration des musulmans. La vraie question est celle de la qualité du vivre-ensemble: d'un côté, on observe un sentiment d'aliénation de la part des musulmans (discrimination, racisme antimusulman, stigmatisation), de l'autre, de la part des autres citoyens, le sentiment que les musulmans font «bande à part» et ne reconnaissent point les traits fondamentaux du vivre-ensemble démocratique.

La discrimination sociale des musulmans

De nombreuses études en France, en Angleterre, en Allemagne et dans d'autres pays européens ont montré qu'à qualification égale, un «Mohamed» n'a pas les mêmes chances d'embauche et surtout la possibilité de trouver le même type de travail qu'un «Robert». En France, la discrimination au travail fait que Robert a entre 3 et 5 fois plus de chances de trouver un emploi que Mohamed et surtout, à qualification égale, les jeunes d'origine immigrée doivent se contenter de travaux moins bien rémunérés et de positions hiérarchiques moins élevées que leurs homologues français d'origine non-immigrée. C'est pourquoi les premiers se rabattent sur l'administration carcérale, la police et l'armée où l'examen d'entrée a une dimension anonyme, en tout cas à l'écrit. Dans l'armée française, en 2005, il y aurait eu entre 10 et 20% de personnel d'origine maghrébine. De même, en Angleterre, les données disponibles révèlent le grand fossé qui sépare les musulmans des autres. Selon une recherche de l'université de Manchester, en 2014, les hommes musulmans avait moins d'une chance sur trois de décrocher un emploi similaire à celui d'un Anglais chrétien de même âge et de même qualification.

En prison, la proportion des musulmans est très supérieure à la leur dans la société: en Grande-Bretagne, les prisonniers musulmans sont trois fois plus nombreux (représentant 15% de la population carcérale pour 4,7% de la population du pays). En France aussi, leur taux d'emprisonnement est probablement quatre à cinq fois supérieur à leur proportion dans la société. Dans d'autres pays européens on rencontre plus ou moins les mêmes phénomènes. Dans leur subjectivité, ces prisonniers musulmans nourrissent souvent un sentiment de forte aliénation par rapport à la société globale, non seulement pour avoir été emprisonnés mais parce qu'ils sont précisément musulmans et sont, dans leur vécu, persuadés d'une forme implicite (Angleterre) ou explicite (France) d'islamophobie.

Radicalisation culturelle

Il faut aussi observer la fermeture sur soi des musulmans dans différents pays européens. Selon une enquête en Angleterre menée sur un échantillon représentatif de musulmans en 2016, 1 musulman sur 3 contacterait la police s'il avait le sentiment qu'un proche était impliqué dans l'islamisme radical, que 23% des musulmans anglais pensent que la charia islamique devrait remplacer la loi anglaise dans les régions du Royaume-Uni où il existe une nombreuse population musulmane, que 52% des musulmans rejettent l'homosexualité et voudraient qu'elle soit déclarée illégale (comparé à 22% des Anglais non-musulmans).

Il existe donc une double aliénation: les musulmans se sentent frustrés dans un pays où les préjugés sociaux rendent l'égalité des chances illusoire eu égard à l'emploi (on retrouve le même sentiment en France) et les Anglais non-musulmans doutent à leur tour de la capacité des musulmans à s'intégrer dans les démocraties européennes.

Ce phénomène s'observe également en Allemagne. En 2016, une étude sur les musulmans d'origine turque y a été menée par l'université Wilhelms à Münster. Elle révèle les faits suivants:

  • pour 47% des personnes interrogées, leur croyance religieuse est plus importante que la loi du pays où ils résident;

  • pour 50% d'entre eux, il n'existe qu'une seule vraie religion, l'islam;

  • 20% des individus interrogés pensent que la menace posée par l'Occident à l'islam justifie la violence;

  • 51% pensent qu'en tant que citoyens allemands d'origine turque ils sont des «citoyens de seconde classe»;

  • 54% pensent que quoi qu'ils fassent, ils ne sont pas acceptés comme des membres à part entière de la société allemande.

Ce questionnaire présente deux volets qui résument bien la situation des jeunes d'origine immigrée dans une grande partie des pays européens: d'un côté ils sont rejetés en tant que citoyens, de l'autre, une proportion significative d'entre eux présentent des idées et des modèles de comportement qui contribuent à les marginaliser et à ce qu'ils soient identifiés comme des non-citoyens.

En Belgique, les musulmans constitueraient 7% de la population. Une enquête montre que ceux des deuxième et troisième générations se sentent plus Marocains que Belges (notamment en raison de l'assignation à la non-nationalité belge par l'opinion publique), ont moins souvent du travail, et se disent plus souvent victimes de discrimination, même lorsqu'ils sont détenteurs d'un diplôme de l'enseignement supérieur.

Le cas français rejoint avec quelques différences ceux de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la Belgique. Selon une étude de l'Institut Montaigne 28% des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur les lois de la République; pour 60% des personnes interrogées, les filles devraient pouvoir porter le voile à l'école (58% des hommes et 70% des femmes sont favorables au port du voile); pour 48% on doit pouvoir affirmer son identité religieuse au travail.

Être citoyen musulman dans les villes d'Europe

Ce double constat semble être largement partagé en Europe: d'une part, les musulmans ne sauraient être de vrais citoyens en raison de leur vision du monde et de leur comportement, de l'autre, pour les musulmans, la discrimination au travail, mais aussi dans l'espace public (le contrôle policier en France, en Grande-Bretagne et ailleurs) rend impossible une réelle citoyenneté. Ce double constat rend difficile la lutte contre le djihadisme dans l'espace européen.

Ceci confirme le «modèle européen» du djihadisme qui comporte en majorité des candidats issus des quartiers défavorisés à forte concentration d'immigrés.

Il existe un modèle général européen de djihadisme fondé sur un environnement du type «banlieue» que l'on trouve en France, en Allemagne (entre autres à Dinslaken), en Suède (à Gothenburg...), en Belgique (à Molenbeek...), au Danemark (près d'Aarhus...). À côté de ce type de structure urbaine, on trouve «les quartiers banlieusardisés» qui font partie de la ville mais présentent les caractéristiques des banlieues. On peut citer en France Neuhof (fait partie de Strasbourg), Le Mirail (partie intégrante de Toulouse), les Quartiers-Nord (Marseille)... On trouve aussi de nombreux cas dans les autres pays européens. On peut citer le cas de la Suède où la majorité des «combattants étrangers» qui se sont rendus en Syrie et en Irak (environ 80%) proviennent de 4 comtés (sur un nombre total de 21): Västra Götaland, Stockholm, Skåne et Örebro. Ainsi, plus de 70% des combattants étrangers ont résidé dans des zones socialement défavorisées touchées par une grande criminalité et un faible niveau de vie. Ceci confirme le «modèle européen» du djihadisme qui comporte en majorité des candidats issus des quartiers défavorisés à forte concentration d'immigrés.

L'analyse de ces quartiers montre que la question sociale est au cœur du djihadisme, les jeunes des classes moyennes en Europe qui se radicalisent constituant une minorité. L'introduction significative des classes moyennes dans les phénomènes de radicalisation se fait en Europe, depuis 2013, avec la création de Daech qui introduit une rupture dans l'histoire du djihadisme. Par ailleurs, ces jeunes des couches moyennes rejoignent sur le plan de la subjectivité les couches démunies dans la mesure où la peur de la prolétarisation et le sentiment de n'avoir aucun lien fort en termes d'utopie sociale qui donne sens au vivre-ensemble les pousse à la radicalisation qui opère, chez eux comme le cumul d'une promotion sociale imminente (Daech promettait entre 2014 et 2016 un logement social, la gratuité du panier de la ménagère et un salaire de quelques centaines de dollars par mois) et de l'utopie du califat comme le commencement d'un monde nouveau.

Djihadisme et capitalisme

Dans le succès qu'il a remporté à mobiliser au moins 6.000 jeunes occidentaux (et beaucoup plus si on n'avait pas dressé des obstacles institutionnels et légaux au départ en Europe et à l'arrivée en Turquie), le djihadisme dénote une crise des démocraties, notamment européennes. Le monde moderne est de plus en plus inégalitaire: le fossé des classes s'est transformé en un gouffre infranchissable dans de nombreux pays. Le djihadisme ne vise pas à combattre l'inégalité économique comme un fait majeur, mais l'enthousiasme des jeunes qui veulent rejoindre le nouvel État islamique a des dimensions économiques indéniables.

Le djihadisme sous sa forme néo-califale de Daech a conjoint la dimension religieuse avec la promesse d'une économie d'abondance et d'opulence et une part de sa séduction réside dans le fait qu'il a fait miroiter la conjonction d'une guerre héroïque et d'une vie exubérante et sans souci économique et identitaire pour les jeunes qu'il a incités à venir en Syrie. Daech a substitué à la grandissante inégalité économique de fait des sociétés occidentales des inégalités juridiques dans plusieurs domaines de la vie sociale qu'il a justifiées en référence à la revanche des opprimés sur les oppresseurs qu'il qualifiait de «mécréants».

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