Parents & enfants / Société

Le confinement, ou comment devenir le parent de son propre parent

Temps de lecture : 5 min

La génération surinformée des trentenaires a découvert avec stupéfaction la frivolité de leurs pères et mères face à une pandémie particulièrement mortelle chez les personnes âgées.

À Paris, le 21 avril 2020. | Joël Saget / AFP
À Paris, le 21 avril 2020. | Joël Saget / AFP

Expliquer à ma mère qu'il ne valait mieux pas que je rentre dans la maison familiale pour le confinement fut plus complexe que de lui apprendre à déverrouiller son téléphone tactile ou lui faire comprendre mon intérêt pour le catch.

Non pas que l'équation «les cinquante-cinq prochaines journées dans 25 mètres carrés» me faisait particulièrement rêver. Mais dans l'intérêt de toute la nation, il était préférable de rester chacun·e chez soi, histoire de ne pas prendre le risque de diffuser bêtement l'épidémie à travers le pays.

Inversement des rôles

Insensible à ma fibre patriotique, aux obus de Verdun ou aux plaines de Valmy, maman Delmas n'a pas apprécié cette «peur stupide», je cite, du coronavirus et de la pandémie. «C'est n'importe quoi», «Il n'y avait aucun risque», et on va arrêter là les citations afin de préserver mon ego filial. À deux doigts de m'annoncer que ce n'était qu'une grippette.

Dans ma famille comme dans tant d'autres, le Covid-19 a opéré une sorte de bascule parentale. Ma mère était devenue l'insouciante, celle qui ne se rendait pas compte du danger, pendant que je me muais en parent rigide de mon propre parent, lui rappelant d'éviter de sortir, de bien se laver les mains et de mettre une petite laine lorsqu'il faisait froid dehors. C'est peut-être ça, grandir: devenir chiant et précautionneux.

«Mes parents ne regardaient rien et restaient dans le déni de la situation. Du coup, j'essayais de leur expliquer. Comme à des enfants.»
Romain

Inutile de l'accabler personnellement, elle fut loin d'être la seule de sa génération à verser dans la frivolité. Alors que nous autres, (presque) trentenaires, avons parcouru internet à la recherche des chiffres venus d'Italie, du Royaume-Uni ou d'Espagne, qu'on s'est abreuvé·es de débats sur les futurs possibles et les tendances de l'épidémie et que les bilans de Jérôme Salomon étaient devenus notre routine quotidienne façon brossage de dents, nos aîné·es adoptèrent parfois une posture bien plus légère face à l'épidémie.

Au point de rendre fou Romain, libraire de 33 ans, dont le naturel stoïque a été rudement mis à l'épreuve: «Mes parents ne regardaient rien et restaient dans le déni de la situation. Du coup, j'essayais de leur expliquer, de leur parler de la maladie, de leur définir les gestes à faire et ceux à éviter. Comme à des enfants. Plus que le confinement, c'est leur attitude désinvolte qui a failli me faire vriller pendant cette période.»

Question d'éducation

Comme moi, Romain a pris la décision de ne pas rentrer dans la demeure familiale. Mais c'était coup de fil tous les soirs pour aller à la pêche aux nouvelles et rappeler à ses parents l'essentiel des gestes barrières. Il les liste encore: faire de grosses courses plutôt que d'aller tous les jours au supermarché, ne pas se toucher le visage avant d'avoir noyé ses mains dans du gel hydroalcoolique, éviter les espaces clos…

Il se défend de tout excès de prudence: «[Ce n'était] rien de plus que la base. Mais ils n'en faisaient qu'à leur tête. À 70 ans pour mon père, il n'y avait pourtant pas de quoi jouer à l'inconscient.»

Trop stressé, le Romain? Qu'il se rassure, son comportement est tout à fait normal. «Comme devant chaque crise, on se tourne avant tout vers nos proches, et notamment notre famille –surtout aujourd'hui, où nous sommes plus loin les uns des autres, où la cellule familiale a éclaté géographiquement. La crise nous fait prendre conscience de cet éloignement, qu'on a parfois cherché à combler par de la surprotection», analyse Catherine Verdier, psychologue de la famille.

Romain n'est pas fondamentalement contre l'argument, même s'il n'en démord pas: sa «surprotection» supposée était surtout une réponse au manque de vigilance de ses parents. Question d'éducation, selon lui.

«Qu'est-ce que leur génération a connu comme épreuves? Rien, tranche-t-il. De l'emploi, pas de guerre, pas encore de catastrophe écologique. On leur a appris à chérir la liberté à tout prix. Sauf que là, le prix, c'était potentiellement leur vie.»

Attention, maman fragile

Plus que la frivolité, c'est parfois la fragilité nouvelle des parents qui a entraîné le basculement des rôles. Stéphanie a vu sa vision de sa mère radicalement changer: «Tout à coup, ses 74 ans et son surpoids m'ont sauté au visage.»

Dans le monde d'avant, ses yeux ne s'étaient jamais attardés sur ces signes pourtant bien apparents: les rides déjà profondes, l'embonpoint, la démarche frêle, la canne nécessaire dès que le parcours dépasse les dix mètres.

«On vit toujours dans l'illusion que ses parents sont invincibles.»
Stéphanie

Résultat, un double facteur de comorbidité pour la mère et une absence d'ongles chez la fille, à force d'inquiétude: «Maman est une personne fragile, c'est bien sûr une évidence à son âge, mais c'est une réflexion que je n'avais jamais osé formuler.»

Le Covid-19 a tiré toute la couverture sur cette vérité cachée sous les draps. «On vit toujours dans l'illusion que ses parents sont invincibles», se justifie Stéphanie pour sa naïveté enfantine.

Candide mais déterminée, elle n'a pas hésité à rejoindre la maison familiale juste avant le confinement. Vous l'aurez compris, pas vraiment pour profiter du jardin: «C'est moi qui faisais les courses, le ménage, les sorties nécessaires à l'extérieur. Elle, elle restait dans sa chambre. Je prenais toutes les précautions.»

Boucle bouclée

Chaque toux de sa mère la faisait sursauter, mais de ce confinement partagé, Stéphanie garde un souvenir chaleureux: «Quelque part, c'était lui rendre la pareille pour tout ce qu'elle avait fait pour moi dans le passé. Lui montrer aussi que son éducation a réussi, que je sais m'occuper des autres, notamment d'elle.»

«Veiller sur son propre parent, c'est parfois en quelque sorte boucler la boucle, montrer sa maturité et qu'on est passé à l'âge adulte, développe Catherine Verdier. Ce n'est évidemment pas une nécessité, mais dans cette époque d'adulescence où les limites de l'enfance sont floues, cela peut être un moyen de se prouver –et de leur prouver– qu'on a quitté l'enfance.»

Dans certains cas, c'est l'inquiétude qu'on se délègue. Sophie, 27 bougies au compteur, s'en amuserait presque: «D'habitude, c'est nous la génération pour laquelle tout le monde angoisse. Une planète qui brûle, la crise économique, l'absence d'emploi ou de futur… Pour une fois, ce n'était pas à mon père de s'inquiéter de mon avenir, mais à moi d'avoir peur pour le sien, et de le cocooner à mon tour.»

Un souvenir qu'elle garde dans le monde d'après, presque nostalgique: «Je fais partie des premiers licenciés économiques du post-confinement. Notre région est, elle, finalement relativement épargnée par l'épidémie. Mon père a retrouvé sa sérénité, moi mon inquiétude. Alors à nouveau, c'est lui qui s'occupe de moi.» D'ailleurs, elle se dépêche de mettre un terme à notre entretien, Papa a préparé pour le goûter un gâteau qui n'attend plus qu'elle.

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