Économie

Ce n'est pas parce que l'économie va mieux qu'il faut se croire tiré d'affaire

Temps de lecture : 8 min

Le très net regain d'activité économique constaté actuellement dans l'Hexagone ne doit pas conduire à se réjouir trop vite: la crise est loin d'être terminée et ses effets seront durables.

Le nouveau ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et le ministre de l'Économie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire. Le nouveau gouvernement Jean Castex va devoir faire face à une situation économique post-confinement inédite, notamment en matière d'emploi. | Eric Piermont  / AFP.

 
Le nouveau ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et le ministre de l'Économie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire. Le nouveau gouvernement Jean Castex va devoir faire face à une situation économique post-confinement inédite, notamment en matière d'emploi. | Eric Piermont  / AFP.  

Certaines informations publiées au cours des derniers jours laissent pantois. Si elles n'émanaient pas de sources privées, on pourrait croire qu'il s'agit de propagande gouvernementale: non seulement la situation s'améliore en Europe, mais la France se distingue par la rapidité avec laquelle elle opère son redressement! Le 1er juillet, IHS Markit publie son estimation mensuelle de la situation dans l'industrie manufacturière (soit la majeure partie de l'industrie, sans l'industrie minière et l'énergie) dans la zone euro et constate un net redressement en juin sur la base des indications fournies par les directeurs des achats des entreprises, indications qui conduisent à l'établissement d'un indice PMI (Purchasing Managers Index).

La France se distingue par ses performances

En regardant l'évolution pays par pays, que constate IHS Markit? «S'inscrivant en tête du classement des pays par niveau d'indice PMI, la France et l'Irlande ont renoué avec la croissance en juin, l'indice affichant en outre son plus haut niveau depuis vingt et un mois en France.» Notre pays figurant en tête d'un classement par niveau d'activité, cela méritait d'être relevé.

Deux jours plus tard, IHS Markit publie son indice global d'activité, qui inclut cette fois les services. Dans tous les pays, l'indice est en forte hausse et retrouve son plus haut niveau depuis février. Et que constate-t-on là encore? «La France, qui a enregistré les meilleures performances en juin, a même renoué avec la croissance.» Trop beau pour être vrai? Il semble que ce constat doive être relativisé. Incontestablement, l'activité a redémarré ici à un rythme rapide et peut-être même plus rapide qu'ailleurs. Il faut s'en réjouir, mais il faut aussi essayer de comprendre pourquoi.

Si la France remonte plus vite que d'autres pays, c'est essentiellement parce qu'elle est descendue plus bas que les autres en mars et avril. À cela trois raisons. La première est que son confinement a été très strict et général, à la différence de l'Allemagne, par exemple, où, fédéralisme oblige, il a été laissé à l'appréciation des autorités régionales. Deuxièmement, le régime du chômage partiel a été très généreux, ce qui a eu l'effet escompté sur le revenu des ménages et la situation financière des entreprises, mais a incité ces dernières à ralentir fortement leur activité. Enfin, la France fait partie des pays où le tourisme joue un rôle particulièrement important en temps normal et où l'arrêt des voyages a été le plus vivement ressenti.

Une reprise en «profil d'aile d'oiseau»

Quoi qu'il en soit, ce fort regain d'activité est le bienvenu et il permet pour le moment (sous réserve d'un regain de Covid-19) d'écarter les scénarios les plus sombres, ainsi que le note l'Insee dans sa dernière note de conjoncture: «Presque deux mois après la sortie progressive du confinement, les pertes d'activité économique seraient quasiment trois fois moindres que celles estimées au début du confinement.»

Que va-t-il se passer maintenant? Les économistes de la Banque de France, dont on avait sans doute sous-estimé le sens de la formule poétique, parlent d'une reprise «en profil d'aile d'oiseau». C'est le terme employé par le gouverneur de la Banque de France dans la lettre qu'il envoie traditionnellement chaque année aux présidents de la République, du Sénat et de l'Assemblée nationale. Après un redémarrage très rapide, la reprise se ferait plus lentement, suivant une pente douce: le niveau d'activité d'avant crise serait rattrapé dans le courant de l'année 2022, voir un peu avant dans le scénario le plus favorable.

Ce retour à une situation proche de la normale, en attendant une normalisation complète dans un an et demi ou deux ans, pourrait inciter à une douce euphorie: somme toute, la situation n'est pas si grave qu'on aurait pu le craindre et il n'y a pas lieu de s'inquiéter. La crise n'a été qu'une parenthèse et la vie reprend son cours. Ce discours, que l'on commence à entendre, s'accompagne parfois de remarques perfidement soupçonneuses: ne nous aurait-on pas sciemment fait des descriptions apocalyptiques de ce qui risquait d'arriver pour ensuite nous faire admirer le talent avec lequel le gouvernement a su gérer cette situation dramatique et, accessoirement, faire taire les revendications sociales?

Une situation proche de la normale n'est pas une situation normale

Malheureusement l'écart entre une situation «proche de la normale» et une situation «normale» a des conséquences non négligeables, ainsi que le souligne Xavier Ragot, président de l'OFCE. Avec ses collègues économistes, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry, il vient de publier pour le Conseil d'analyse économique (CAE) une note sur la stratégie à mener face à la crise. Dans leur exposé sur la situation présente, les trois spécialistes estiment que la consommation est revenue à 2% seulement de son niveau d'il y a un an. Mais, commente Xavier Ragot, «cet écart peut paraître très faible mais, si l'on reste à 2% de moins pour la consommation, c'est 1% de PIB en moins et quelques centaines de milliers de demandeurs d'emploi en plus».

Pour cette raison, les trois économistes insistent sur ce point: il est impératif de soutenir le pouvoir d'achat des ménages modestes. Pendant le confinement, les ménages ont beaucoup épargné et cela a encore continué après: au total, début juillet, le surcroît d'épargne est estimé à environ 80 milliards d'euros. Mais cette épargne se retrouve pour l'essentiel chez les ménages aisés, qui ont une propension à consommer relativement peu élevée, alors que les ménages modestes, au contraire, n'ont guère le choix: ils dépensent très vite l'essentiel des revenus qu'ils perçoivent.

Si l'on veut rapidement retrouver une consommation et une activité normales, il faut soutenir la confiance de ces ménages, les plus sensibles aux incertitudes économiques et les plus menacés par le chômage.

«Si l'on reste à 2% de moins pour la consommation, c'est 1% de PIB en moins et quelques centaines de milliers de demandeurs d'emplois en plus.»
Xavier Ragot, économiste

L'Insee fait des calculs comparables. Après avoir fait le constat du redressement de l'activité au cours des dernières semaines, ses économistes estiment que l'activité pourrait se situer en décembre entre 1% et 6% en deçà de son niveau d'avant crise. C'est dire que l'incertitude reste forte. Et en prenant une hypothèse médiane, on arriverait à un recul du PIB sur l'ensemble de l'année de 9%. Ce serait mieux que la prévision gouvernementale d'un recul de 11% qui figure dans le projet de troisième loi de finances rectificative déposé devant le Parlement en juin dernier, mais ce serait considérable.

Quelles mesures de relance?

Il est significatif que Bruno Le Maire a été reconduit à son poste avec des responsabilités élargies et un nouveau titre: ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance. Ce dernier point est fondamental. Après les mesures très larges prises dans l'urgence au printemps pour éviter que les revenus des ménages ne s'effondrent et que les entreprises ne sombrent, il est nécessaire maintenant de prendre des mesures plus ciblées pour stimuler l'activité. Lesquelles?

Dans leur note rédigée pour le Conseil d'analyse économique, Philippe Martin, Jean Pisani-Ferry et Xavier Ragot, insistent sur un point. Généralement, dans une situation de crise, on fait la distinction entre crise de l'offre (de la production) et crise de la demande (de la consommation et de l'investissement) de façon à faire la réponse la plus adaptée à la situation. Dans le cas présent, estiment les trois experts, il y à la fois crise de l'offre et crise de la demande: il faut agir sur les deux leviers.

Apparemment, ce n'est pas le point de vue de Bruno Le Maire. Lors d'un déplacement à l'usine Faurecia (équipement automobile) de Méru dans l'Oise le 9 juillet, il s'est prononcé nettement en faveur d'une politique de l'offre: «Qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui? C'est que la consommation des ménages se tient bien. Donc faire des mesures massives de relance de la consommation qui coûtent très cher, ce n'est probablement pas le bon choix. En revanche, soutenir l'offre, la qualité des produits, l'innovation, l'investissement, c'est le bon choix parce que c'est la difficulté française.»

Cela dit, la position du ministre est peut-être un peu moins tranchée qu'il ne l'affirme. Car, au cours de cette même intervention, il s'est prononcé en faveur d'un soutien aux Français·es les plus fragiles: «Il y a des Français qui ont pris le choc en pleine figure, qui ont perdu leur emploi, qui ont perdu dix ou vingt ans de leur travail parce qu'ils ont fermé leur restaurant ou leur commerce. Et c'est ces Français là que nous voulons soutenir en priorité. Et c'est un pan important aussi de ce plan de relance. Ça doit être une relance pour tous, une relance solidaire.»

À défaut de mesures massives de relance de la consommation, qui coûteraient effectivement très cher et ne s'imposent pas compte tenu de l'épargne accumulée par une partie de la population, des mesures sélectives pourraient être annoncées. En tout cas, elles sont attendues…

Statu quo sur les impôts?

Un deuxième point divise les économistes et le pouvoir exécutif: la fiscalité. Emmanuel Macron et le gouvernement semblent pencher pour une stabilité absolue: ni baisses ni hausses. L'idée d'écarter une hausse des impôts est très largement partagée dans les milieux économiques: la relance de l'activité ne peut avoir lieu que dans un climat de confiance et celle-ci serait dangereusement compromise si les entreprises ou les ménages vivaient dans l'inquiétude d'une prochaine hausse des prélèvements obligatoires. Il paraît nettement préférable, au moins dans un premier temps, de laisser filer les déficits. Seuls des économistes situés sur la gauche de l'échiquier politique réclament une hausse des impôts pesant sur les plus hauts revenus ou les grandes fortunes.

Concernant la fiscalité, Emmanuel Macron et le gouvernement semblent pencher pour une stabilité absolue: ni baisses ni hausses.

Quant à une baisse de certains impôts, les milieux patronaux et de nombreux économistes plaident pour une baisse des impôts de production, ceux qui sont payés par les entreprises indépendamment de leur santé financière. Il s'agit notamment de la C3S (contribution sociale de solidarité des sociétés) et des deux prélèvements qui ont succédé à la taxe professionnelle, la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises et la cotisation foncière des entreprises, et qui ont l'inconvénient de peser plus lourd ici que chez nos principaux partenaires commerciaux dont l'Allemagne. Ainsi, dans leur note rédigée pour le CAE, Philippe Martin, Jean Pisani-Ferry et Xavier ragot, plaident pour un allègement de quatre milliards de ces impôts.

Les incertitudes de la «relance verte»

Enfin, troisième sujet d'interrogation: la transition écologique. Barbara Pompili, ministre en charge de ce portefeuille, apparaît dans le gouvernement en troisième position, juste derrière Jean Castex et Jean-Yves le Drian, devant Jean-Michel Blanquer et Bruno Le Maire. Mais cette place éminente dans l'ordre protocolaire ne suffit pas à dire quelle sera l'importance accordée aux questions écologiques dans la politique menée par le nouveau gouvernement. La priorité, est-il répété, est l'emploi, notamment l'emploi des jeunes. Est-ce compatible avec une autre priorité, celle de lutter contre le changement climatique? La «relance verte» promise par Bruno Le Maire n'est pas aussi aisée à mettre en pratique que les écologistes qui parlent de centaines de milliers d'emplois «verts» ne semblent le croire: on ne transforme pas une économie de façon radicale en un claquement de doigts.

Après l'intervention télévisée d'Emmanuel Macron ce 14 juillet et le discours de politique général de Jean Castex le lendemain, on devrait en savoir un peu plus. Mais n'oublions pas ce que nous disent les perspectives de l'emploi publiées par l'OCDE le 7 juillet: «Même dans le scénario le plus optimiste d'évolution de la pandémie, le taux de chômage dans l'ensemble des pays de l'OCDE pourrait atteindre 9,4% au dernier trimestre 2020, dépassant tous les pics enregistrés depuis la Grande Dépression.»

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