Politique / Société

Gérald D. et les garçons impatients

Temps de lecture : 7 min

La nomination de Gérald Darmanin à l'Intérieur illustre bien l'ambition, la soif de conquête, l'accumulation et la tactique qui caractérisent nos hommes de pouvoir contemporains.

Le nouveau ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin arrive à l'Élysee le 7 juillet 2020. | Ludovic Marin / AFP
Le nouveau ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin arrive à l'Élysee le 7 juillet 2020. | Ludovic Marin / AFP

J'imagine l'impatience de Gérald D. devant une femme possible, dans la force de ses 25 ans, et j'imagine sa même impatience treize ans plus tard devant un ministère à prendre, beau merle de pouvoir de 37 ans: le même homme et cette même impatience, qui nous a souvent dit, nous autres garçons, et dont on nous a trop dit qu'elle était une vertu.

Je ne sais pas les circonstances du jeune D., quand une femme d'expérience vint lui solliciter une faveur politique qu'il échangea contre du sexe. Était-il, bambin cravaté, un heureux séducteur, ou un demi-puceau attardé et d'autant plus anxieux de goûter à la chair? Était-il collectionneur de bonnes fortunes ou bien confiné en misère sexuelle et y échappant d'une occasion bienvenue? Quel garçon fut cet homme dont des militantes féministes exigent la démission?

Une des nombreuses manifestations initiées par les féministes contre la nomination de Gérald Darmanin à l'Intérieur et Dupond-Moretti à la Justice le 7 juillet 2020 à Paris. | Geoffroy van der Hasselt / AFP

Un hussard à Beauvau

Au-delà même d'un viol dont je doute, et donc de l'infamie que porte ce mot s'il est mal employé, ce sont des complaisances mâles qui se trouvent éventées. L'escapade de Gérald D. me rappelle de pauvres ruses. Elle m'évoque le début d'un vieux roman de Bernard Frank, cet écrivain qui inventa l'expression «les hussards» pour Nimier et Blondin. La scène est pénible de crudité. Un homme a levé une fille patraque et l'enrobe de mots jusqu'à sa jouissance.

«La main de Ponchard fendit doucement les cuisses près du sexe. Il entendit vaguement un “non, non, non”. Il était sur elle. Un “que c'est bon” bredouillait en lui. Il retrouvait avec une infinie gratitude un plaisir qu'il n'aurait jamais dû quitter, un plaisir très chaud, brûlant, exquis, un plaisir qu'il convoîtait par-delà les mots inutiles, les villes sans relief, les bals d'un soir, un plaisir qui avait la force bouleversante d'une évidence et pour lequel il aurait donné tous les amis et toute l'intelligence du monde.»

Le livre de Bernard Frank conte les tribulations d'ambitieux intellectuels, un peu convaincus que le monde leur appartient, dans la France de l'après-guerre, est-ce si loin? Il s'intitule Les Rats, est-ce bienvenu? Gérald D. a-t-il trouvé de l'espérance dans l'ancienne profession de la femme qui le sollicitait pour nettoyer son casier judiciaire –une call-girl, pensez donc? Aurait-il pu sentir un «non, non, non», dans le comportement de cette femme? Pour obtenir, Gérald D. n'avait fait que promettre: il s'était fait passer pour plus important qu'il ne l'était: pas simplement un apparatchik en herbe mais déjà un homme qui pourrait effacer une tâche: en somme, il anticipait, puisqu'il est devenu ce personnage puissant.

Gérald D. est un héros contemporain. Il trahit comme jadis on entrait en dissidence.

La Bible nous enseigne que le roi David, pour avoir Bethsabée, envoya son mari, un soldat, à la mort. Il avait une excuse, il était amoureux, et de son mauvais geste naquit Salomon –mais tout de même, un assassinat? On s'accordera, j'espère, à trouver David plus désolant que Gérald. Mais penserait-on à abattre ses statues, tiens, celle signée Michel-Ange, au nom de nos vertus?

En vérité, Gérald D. n'est pas passionnant. Les gens de pouvoir ne le sont plus guère. La narration politique, dans ses rubriques, persiste à les conter comme des personnages épiques. C'est un anachronisme. Il fut un temps où nos gouvernants avaient appris l'engagement au risque de leur peau. Un Messmer, un Chaban, Mitterrand, Debré, Giscard encore, engagé dans l'armée de Lattre en 1944, nous venaient de la guerre, de ses choix suprêmes, du Général de Gaulle. Leurs manques cédaient à ce geste initial. Dans ce bestiaire, Pompidou faisait tâche, qui n'avait pas résisté, mais il écrasait ses rivaux de sa culture et d'une sourde fatalité. Ajoutons Chirac, qui crapahuta en Algérie, Jospin peut-être, dont l'histoire personnelle incarne les soubresauts des gauches, des révolutions désormais interdites à la gestion impossible…

Depuis, les biographies se sont rétrécies, atones et énervées. La guerre et les idées nous ont quittés. Il reste l'ambition, l'accomplissement de soi, la conquête, l'accumulation, la tactique, la communication, les petits mots, petites phrases, les impatiences, les kairos que l'on collectionne, ramassés sur le trottoir. On veut, on prend, on veut tellement prendre! Voilà nos épopées.

La trahison d'un impatient

À cette aune, Gérald D. est un héros contemporain. Il pratique les ruptures de son temps: il trahit comme jadis on entrait en dissidence. Il a trahi Christian Vanneste, ce député homophobe du Nord qui lui offrit sa protection, et dont il adopta la passion anti-gay, avant de s'en délester, sa carrière changeant. Il a trahi la droite défaite pour devenir ministre chez Emmanuel Macron, qui lui-même s'était affranchi de toute reconnaissance en achevant la carrière de François Hollande, lequel, de toute manière, n'était plus guère frétillant.

On peut apprécier la pureté du geste, mais considérer aussi ses justifications. Si Macron a trahi, c'était pour relever le progressisme abîmé de médiocrités. Si Gérald D. a trahi, c'est dans une évolution louable; il s'est émancipé de l'homophobie et de la réaction, il porte au pouvoir une forme d'amour du petit peuple (il est élu à Tourcoing) et revendique en haut lieu son origine arabe, un grand-père héros harki, qui lui légua son prénom, Moussa. Mais est-ce brave de la part du ministre, de se dire Moussa au Sénat, ou habile simplement, d'incarner la diversité heureuse face aux exagérées du féminisme? La ruse s'attache trop aux pas de cet homme. Nous pardonnera-t-il, sans injure, de douter?

S'il n'était pas devenu le nom d'un scandale, Gérald D. ne nous inspirerait pas grand-chose. Il ne serait qu'un habile pressé parmi d'autres, il y a pléthore. Mais dans le scandale, cet empressement devient essentiel: une manière d'être un homme aux antipodes de Camus. On ne s'empêche pas. On prend sans attendre. On saisit une femme, un ministère, une administration. Gérald D. n'a pas froid aux yeux. Les mots sont des griseries éphémères: ils sécurisent nos désirs. On entourloupe une ci-devant prostituée, on émeut les antiracistes, on câline Calais en déclarant la guerre aux passeurs.

On proclame «l'Islam politique» l'ennemi de l'heure –on peut, on est Moussa. Tout cela n'est pas grave, pourvu que l'on puisse posséder sans entrave, au moment précis du désir.

Un futur présidentiable

J'ai lu que dans les confusions du remaniement, Gérald D. a exigé le ministère de l'Intérieur, faisant planer la menace de sa démission. Il a eu gain de cause. Cet épisode me fascine. Gérald D. serait resté sagement au Budget, la colère féministe ne se serait pas réveillée contre lui. Nulle ne le traiterait de violeur dans la rue. Les plus convaincues de sa vilenie semblaient s'être habituées à le voir notable. Mais en charge de l'Intérieur, au cœur de l'État, elles ne l'ont pas admis: prestige de Beauvau.

Comment disait Bernard Frank dans Les Rats? Pour ce plaisir, on donnerait «toute l'intelligence du monde»? A-t-il été stupide, Gérald D., de risquer ainsi sa paix? Ne pouvait-il attendre à Bercy qu'un nouveau non-lieu, probable, vienne le délivrer? Il lui fallait vraiment, tout de suite, la gendarmerie, la police, les préfets? Peut-être est-ce cela, le courage, en une époque sans consistance: pratiquer devant l'opinion ses petits 18 Brumaire, parier que le féminisme vengeur est minoritaire, et ses excès rhétoriques heurteront le bon sens commun.

Parfois, les impatients se reconnaissent. Est-ce étonnant? Notre président a passé son existence à faire fi de son âge biologique.

Épatés par son parcours, des commentateurs voient désormais en Gérald D. un futur présidentiable. Lui-même a pu faire le pari que les turbulences n'auront qu'un temps, et qu'après tout, exaspérer ces féministes n'est pas de mauvaise politique. Emmanuel Macron –je ne sais rien de leurs conciliabules, j'extrapole– a pu faire de son ministre un marqueur de son ancrage à droite: on parle d'une droite des mœurs et de l'exaspération face au progressisme.

Emmanuel Macron, j'extrapole encore, a pu respecter ce ministre qui exigeait une promotion immédiate. Parfois, les impatients se reconnaissent. Est-ce étonnant? Notre président a passé son existence à faire fi de son âge biologique et à saisir sa vie quand elle se présentait. Cela lui donna, lui donne encore, un entrain romantique, qui l'imposa à nous. Mais aussi bien –en même temps– l'homme brillant et précoce se révèle impatient, impérieux, tellement convaincu de son juste pouvoir et de son droit, insoucieux des raisons des autres. Peut-on lire cette volonté de relancer la réforme des retraites contre les partenaires sociaux, Medef inclus, comme une déclinaison lointaine, incongrue, de ces autres impatiences qui agitent les garçons?

De la virilité poussiéreuse

Sans doute, la comparaison est intenable. Je la retire alors, mais je reste perplexe. Sans doute aussi, les féministes blessées par l'ascension de Gérald D. contesteront qu'un homme qu'elles pensent criminel se réduise à son impatience? On sait pourtant ce que des femmes ont subi de la vieille toute-puissance des garçons.

Il me revient une autre histoire d'homme absolu, que nous chérissons en France. Il fut ministre de l'Intérieur bien avant Gérald D., sans doute est-ce cela qui m'y fait penser. En 1869, Georges Clemenceau, exilé en Amérique sous l'Empire finissant, épousa la jeune Mary Plummer, qu'il ramena en France sous la République. Ils eurent trois enfants, il la trompait, elle le trompa. L'alors député Clemenceau fit jeter «la traîtresse» en prison, divorça, et fit expulser de France celle qui par le divorce était redevenue une étrangère. Notons que Clemenceau était en même temps progressiste, attentif aux communards, à la sainte laïque Louise Michel. Quelques années plus tard, il serait ministre et briserait des grèves au nom de l'État de droit, et plus tard encore président du Conseil qui sauverait le pays en guerre, épargnons sa statue sur les Champs-Élysées. En matière de gloire comme d'infamie, nos monstres sont pâlichons.

Il me reste aussi cette étrangeté, confortable et malaisée, de vivre encore et toujours dans un pays dirigé par nous autres les hommes, garçons d'impatience et Messieurs de pouvoir, qui en doutons si peu, au point de détester, avec quel entrain, quelle mauvaise conscience, quelle culpabilité, les femmes militantes qui ne l'admettent pas. Je regarde parfois une femme jeune, elle dirige un pays lointain qui semble si bien s'en porter. Je regarde Madame Ardern, femme et mère et Première ministre, dont la modernité et les convictions me rappellent à quel point nous sommes poussiéreux; je ne parviens pas à croire que la Nouvelle-Zélande, terre des All Blacks, est moins virile que nous.

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