Le Sidaction n'est plus de saison
Comment expliquer la baisse des promesses de dons enregistrée ce week-end?
- Journée mondiale du sida, le 1er décembre 2009 à Chengdu, en Chine. REUTERS. -
Il fallait à tout prix dépasser les 7 millions d'euros; référence symbolique aux 6,45 millions de «promesses de dons» récoltées l'an dernier. Bilan, au soir du troisième jour du Sidaction: 4,15 millions d'euros (contre près de 5 millions d'euros promis en 2009 à la même heure). Soit un «recul» qualifié de «significatif» par les organisateurs de cette manifestation caritative.
L'échec est d'autant plus patent que les incitations aux dons n'avaient jamais été à ce point nombreuses. Du 26 au 28 mars, ce fut un dispositif de grande ampleur réunissant toutes les grandes chaînes nationales de télévision, onze chaînes de la TNT, Radio France, Europe 1, et RTL; sans oublier deux sites destinés à la collecte et une e-mobilisation visant à inciter blogueurs et responsables de sites à former des chaînons de solidarité caritative. Avec, en pratique, 4.500 bénévoles mobilisés sur 24 plateaux téléphoniques, répartis dans toute la France.
Comment comprendre? Trois premiers éléments peuvent être avancés. Le premier tient à la confusion des messages d'incitation au don abordant tout à la fois la recherche pour un vaccin, la prévention dans le milieu homosexuel ou encore le soutien aux malades en France ou en Afrique. Le deuxième tient à l'évolution du regard collectivement porté sur le sida en France comme dans la majorité des pays industriels. Le troisième résulte des récentes et violentes attaques de Pierre Bergé, président du Sidaction, visant cette autre entreprise caritative qu'est le Téléthon.
La polémique
A la veille du lancement du dernier Téléthon, Bergé avait notamment accusé les responsables de l'Association française contre les myopathies (AFM) de «parasiter la générosité» des Français et de ne pas affecter la totalité des sommes récoltées aux objectifs affichés. Présentant l'édition 2010 du Sidaction, Pierre Bergé a ainsi tenu à rappeler que l'association qu'il préside «chaque euro collecté est dépensé dans l'année».
Au plus fort de la polémique sur le Téléthon, il avait aussi plaidé pour une forme de mutualisation des fonds récoltés et une coordination des appels à la charité des Français. Comme on pouvait l'imaginer, cette proposition a aussitôt été rejetée par les responsables de l'AFM. En février dernier, ces derniers annonçaient qu'ils poursuivaient Pierre Bergé en justice pour «diffamation». Au total, bien triste épisode qui (toutes proportions gardées) n'était pas sans rappeler les affrontements suicidaires entre la Ligue contre le cancer et l'Association de recherche contre le cancer de Jacques Crozemarie. Attaquant de manière aussi frontale une manifestation qui jouit depuis vingt ans d'un énorme capital de sympathie à l'échelon national, le président de Sidaction prenait-il toute la mesure des risques auxquels il exposait sa propre association? Avec cette incohérence stratégique majeure: comment comprendre que l'on puisse, de fait, opposer les donateurs du Téléthon à ceux du Sidaction tout en proposant une mutualisation des dons, une harmonie nationale du caritatif associatif?
L'image du sida
A la différence notable des myopathies et des autres affections d'origine génétiques, le sida n'est pas perçu comme une fatalité biologique. La lutte contre cette maladie infectieuse d'origine virale transmissible par voie sexuelle et sanguine a fait de notables progrès tant dans le domaine de la prévention que dans celui de la thérapeutique. Maladie mortelle d'origine inconnue (entre 1981 et 1985), le sida est, depuis le développement des multithérapies antirétrovirales mises au point par l'industrie pharmaceutique, considéré comme une affection d'évolution chronique. On estime généralement qu'environ 130.000 personnes sont infectées et que 7.000 découvrent chaque année leur séropositivité. Urgence sanitaire? On pourrait en débattre.
Confusion des genres
Le caractère hétérogène des messages du Sidaction incitant aux dons n'est que le fidèle reflet des confusions qui prévalent quant à ce que doit être aujourd'hui la place du mouvement associatif dans la lutte contre le sida. Via Aides et Act Up, ce mouvement a joué un rôle essentiel (et souvent déterminant) dans les années 1980 et 1990. En France, il a puissamment et utilement pesé sur les choix gouvernementaux quant à la prévention (campagnes répétées d'incitation à l'usage du préservatif masculin) et aux politiques de réduction du risque auprès des personnes toxicomanes. Mais le paysage a radicalement changé. Trente ans après l'émergence de cette nouvelle maladie, la question de l'articulation entre action publique et action associative doit être repensée; sans nullement sous-estimer l'action que les ONG peuvent (via une dynamique caritative internationale dépassant de mille coudées le Sidaction) continuer de jouer dans les pays les plus touchés par une épidémie qui sur leur sol constitue un véritable fléau.
Revoir sous une nouvelle lumière les rapports public-privé dans ce domaine? A sa manière, le Parti socialiste ne dit rien d'autre sans pour autant nous éclairer. Ainsi, à la veille du Sidaction 2010, Marisol Touraine, secrétaire nationale du PS chargée de la santé et de la sécurité sociale:
Le Sidaction 2010 est l'occasion pour le Parti socialiste de rappeler sa volonté d'une forte mobilisation collective face au sida. [Il faut] lutter contre le sentiment de banalisation [du sida] et réaffirmer la nécessité d'un engagement public et financier massif pour lutter contre cette pandémie.
Cette réactualisation de la géographie caritative nationale ne pourra pas d'autre part faire l'économie de la nouvelle donne imposée par la crise économique. «Cette année il y a beaucoup moins de petits donateurs et une augmentation significative de promesses de dons importantes, précise Christine Tabuenca, responsable de la campagne d'appel aux dons au Sidaction. Toutes les associations ont connu cette baisse des dons dès le mois de novembre.» Autrement dit, le recul des promesses ne serait que la conséquence de la crise et ne peut être liée à la polémique Sidaction-Téléthon.
Sur un tel sujet, les analyses sont tout sauf simples. On peut ici se rapporter à l'exemple récent des victimes du séisme en Haïti pour lesquelles les Français se sont montrés notablement moins généreux que pour celles du tsunami de 2004 en Asie (95 millions d'euros de dons en 15 jours); et ce en dépit là encore d'un engagement intense de nombreux médias français. Pour Jean-François Mattei, ancien ministre de la Santé et président de la Croix-Rouge française —qui estime que «trop peu de Français se sont mobilisés» pour les victimes du séisme haïtien— cette baisse s'explique par «la crise économique et les sollicitations très nombreuses, comme le Téléthon ou le Sidaction».
Ainsi donc, quelles que soient la noblesse des causes défendues, la générosité peut atteindre des limites indépassables.
Jean-Yves Nau
Photo: journée mondiale du sida, le 1er décembre 2009 à Chengdu, en Chine. REUTERS.
Mis à jour le 29/03/2010 à 15h58










































Votre analyse est assez juste. Mais Pierre Bergé, s'il a commis une erreur stratégique compte tenu de sa position, a raison sur le fond. Le Téléthon phagocyte clairement d'autres causes de générosité qui mériteraient au moins tout autant d'être mises en avant, dans un pays déjà très auto-centré en matière de solidarité (87% des dons des Français restent dans le pays). Le Sidaction en paye d'autant plus les frais que comme vous dites, la maladie n'est plus autant perçue comme une menace en raison des nombreux efforts de communication et de prévention qui ont été entrepris ces quinze dernières années.
De plus le Sidaction utilise le même biais que le Téléthon, celui d'une occupation intensive de l'espace audiovisuel. Or le Téléthon reste l'empereur en la matière et une recette similaire a peu de chances d'avoir autant d'impact, d'autant que le Téléthon est un mastodonte dans le paysage traditionnel français, grâce à la légitimité officieuse que lui confère son ancienneté.
Mais sa place est disproportionnée par rapport à l'impact réel de la cause en termes de vies humaines. La priorité absolue devrait être donnée au développement, et les causes mises en avant médiatiquement celles qui ont le plus de chances d'apporter quelque chose de concret à un maximum d'individus. Malgré toute la sympathie que j'ai pour les petits myopathes des plateaux de France 2, destinés à humidifier l'oeil et le portefeuille de la ménagère quelques semaines avant Noël, les sommes ainsi recueillies feraient certainement plus d'heureux en aidant à vaincre le paludisme ou à lutter contre le sous-développement.
Votre conclusion me paraît tout de même un peu pessimiste : le plus généreux des hommes ne peut donner que ce qu'il a. En France la solidarité obligatoire et la multiplicité des sollicitations en tout genre crée effectivement des limites ; à côté de ça, la générosité américaine, non-étatique, qui repose sur les actions de charité privées, ne s'est jamais si bien portée. Il y a comme un message dans cette situation.
Vous évoquez une raison de se sentir moins mobilisé par le SIDA que par la myopathie mais sans l'approfondir :
Désormais, la probabilité d'attraper le SIDA par transfusion est quasi-nulle. Donc il reste le sexe (yaka mettre des capotes) et la toxicomanie (yakapa se droguer).
Bref, le SIDA est en train de rejoindre la cirrhose alcoolique et le cancer du poumon au rang des maladies évitables tout en économisant... et donc si on ne l'évite pas...
Pour l'instant, la myopathie, à part la condamnation à mort, on n'a pas trouvé de traitement préventif : la recherche d'un traitement curatif est donc d'une actualité toujours aussi brulante.
De plus je rejoins le commentaire précédent sur le fait qu'il existe des maladies qui tuent beaucoup plus et qui coûtent tellement moins cher à soigner (on peut ajouter à la liste... la faim!)