Culture

«H», une certaine idée de la France

Temps de lecture : 5 min

Apparue au lendemain de la Coupe du Monde 1998 et terminée la veille de la présidentielle de 2002, la série de Canal+ incarne une époque où la France était fière d’être métissée.

L'humour de cette série n'a rien de communautaire. | Capture d'écran via YouTube
L'humour de cette série n'a rien de communautaire. | Capture d'écran via YouTube

S'intéresser à la portée de H, c'est d'abord se heurter à un refus. Celui des différent·es professeur·es en études cinématographiques et audiovisuelles contacté·es pour les besoins de ce papier. «Je n'ai pas vu cette série et ne peux donc pas en parler», telle est la réponse de ces universitaires à chacun des mails envoyés pour tenter de comprendre la place qu'occupe la série de Canal+ dans le paysage télévisuel français. À croire que H, malgré son statut de série culte, sa diffusion annuelle sur différentes chaînes hertziennes et son entrée fracassante sur Netflix, ne jouit pas de la même attention que d'autres programmes hexagonaux, jugés plus sérieux (Le Bureau des légendes, Les Revenants), plus passe-partout (Plus belle la vie) ou plus en phase avec l'état d'esprit d'une génération (les programmes d'AB Productions, par exemple).

Sur le fond, on comprend: H ne peut pas être a priori considérée comme une série à même de poser une réflexion sur le monde de l'entre-deux siècles. Ici, on est avant tout dans le registre de l'absurde et du burlesque, où chaque situation doit déboucher sur un gag puéril, où l'on se moque sans gêne de tout –des femmes, des homos, du racisme, des suicidaires, des violences conjugales, des nain·es, etc.–, systématiquement au détour de vannes calibrées pour le rire collectif.

Pourtant, sous son insignifiance, H dit quelque chose de profond sur son époque, celle de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Car, dans les comédies pareillement débiles –celles, par exemple, des frangins Farrelly (Dumb & Dumber, Mary à tout prix) ou de Seinfeld, dont H s'inspire ouvertement–on n'avait encore jamais croisé un tel métissage au sein du casting principal.

«H, c'est quand même un Antillais, deux personnages d'origine marocaine et algérienne, une juive et un Suisse, affirme Catherine Benguigui, qui interprète le rôle de Béatrice Goldberg. Dans n'importe quelle autre série, ces personnages auraient eu des rôles bien précis, parfois même ils auraient été déterminés en fonction de leur origine ou de leur couleur de peau. Là, c'était juste des jeunes hommes un peu débiles, qui s'amusent entre eux, rêvent de draguer la plus belle fille et se moquent du politiquement correct.»

La bombe «H»

Derrière leur crétinisme, voire l'infantilisme de leurs blagues, Éric, Ramzy et Jamel rebattent en effet les cartes entre les questions de races et de classes –dans la série, le personnage d'Éric Judor se nomme Aymé Césaire, clin d'œil appuyé au poète martiniquais, célèbre pour ses écrits anticolonialistes. Ce sont les symboles de ce que l'on a fini par nommer maladroitement la France «Black-Blanc-Bleur»: celle apparue en 1984, dans le sillage de la compagnie de danse hip-hop du même nom, fondée à Trappes, mais qui connaît un second souffle plus puissant encore à l'été 1998, après la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde de football.

Car oui, cette année-là, ce n'est pas simplement le double coup de tête victorieux de Zidane. C'est aussi et surtout l'insertion dans l'imaginaire collectif d'une nouvelle génération d'acteurs (Samy Naceri), d'humoristes (Jamel et Éric & Ramzy, donc, mais également Omar & Fred), de rappeurs devenus de véritables idoles des jeunes (le 113, par exemple) et de films plus ou moins rattachés aux banlieues (Yamakasi, Taxi, Le ciel, les oiseaux et... ta mère!). De là à parler de H comme d'une série politique? Non, évidemment. Un symbole de son époque, en revanche, c'est indéniable.

On parle tout de même d'une série qui débute en pleine effervescence Black-Blanc-Beur, le 24 octobre 1998, et se termine le 20 avril 2002. Soit la veille du premier tour d'une élection présidentielle qui voit le Front national triompher de la gauche de Lionel Jospin, et quelques semaines à peine avant que l'équipe de France ne soit lamentablement éliminée dès la phase des poules lors de la Coupe du monde en Asie, mettant un point final à une génération dorée à qui tout souriait et à qui on avait fait croire que l'ascenseur social ne tomberait jamais en panne.

«Pendant quatre ans, H a prouvé que le tissu social était nettement plus solide lorsqu'on travaille tous ensemble, sans discrimination ni stéréotypes, raconte Bernard Delattre, auteur de Trappes / St-Quentin-en-Yvelines: une exception artistique?. Ça venait démontrer que le métissage n'apporte que du bon, que cela contribue à créer du ciment entre les différentes classes de la population. Il suffisait d'observer la façon dont les jeunes téléspectateurs se récitaient les vannes de la série pour comprendre que H contribuait à quelque chose de plus grand qu'elle.»

Tout sauf communautaire

Dans les faits, la série ne s'étend qu'à de très rares exceptions sur les origines de ses personnages principaux. Il y a bien là quelques références à la religion musulmane ou un épisode en partie consacré à la pseudo rivalité Algérie-Maroc, mais l'ambition est ailleurs, à en croire une interview de Ramzy dans Les Inrocks: «On voulait montrer aux Blancs qu'on pouvait venir des cités et ne pas faire de l'humour de cité, et montrer aux Noirs qu'on pouvait venir des cités et faire de l'humour de Blanc. C'était ça, l'essence de notre positionnement.»

Dix-huit ans après l'arrêt de la série, Catherine Benguigui abonde dans le même sens: «Le fait que ces trois acteurs puissent tenir ces rôles-là, c'était déjà un signe fort, on n'avait pas besoin d'en rajouter une couche en précisant qu'ils venaient de banlieue.» C'est là toute la grandeur de H. Toute sa fraîcheur également: faire oublier à la France le fameux «malaise des banlieues» et ne s'intéresser qu'à sa jeunesse, dont le triomphe change la donne du rire rassurant et puritain.

C'est le fameux «esprit Canal» cher à Alain De Greef, célèbre producteur de la chaîne cryptée (Nulle part ailleurs, Les Nuls, Les Guignols de l'info), mais selon une langue qui puise dans une certaine tradition française (Raymond Devos, Pierre Desproges) pour mieux la réinventer, tout en onomatopées, approximations poétiques, verlans («kaïra», «fonce-dé») et utilisation aussi maladroite qu'habile de célèbres expressions. Florilèges: «C'est pas au vieux singe qu'on apprend à construire des limaces»; «même un chat n'y retrouverait pas son épingle du jeu»; «arrêtons ce mascara!»; «eh oh! Je veux entendre un moche voler» ou encore le célèbre «dites-moi pas que c'est pas vrai!».

C'est là la force de H par rapport à d'autres séries plus polissonnes: ce supplément de culot, de débilité et d'énormité qui autorise les trois protagonistes à dire ce que les autres se contentent prudemment de suggérer, à balancer des vannes grossières («Les Chinois ils ont tous la même tête c'est comme quand tu regardes un cageot de poussins») qui, ailleurs, resteraient à l'état de sous-entendus. Avec, toujours, ces références propres à l'époque dans laquelle la série s'inscrit: c'est Éric et Ramzy qui doivent aller à un concert de NTM, c'est Jamel qui considère le survêtement Sergio Tacchini et les Stan Smith comme le saint-graal de la mode, c'est Thierry Henry qui vient piquer une tête avec son maillot des Bleus au cours de la première saison.

Pendant soixante et onze épisodes, H a donc représenté une certaine idée de la France, plus métissée, plus insouciante, mais qui n'abordait que rarement de façon explicite l'enjeu minoritaire et identitaire. C'est que l'humour de la série n'a rien de communautaire. Il n'est ni le fruit de l'immigré·e qui a réussi, ni celui de jeunes ghettoïsé·es, il est simplement, à en croire Bernard Delattre, «le symbole d'une France qui s'ouvre au monde».

Et Catherine Benguigui de conclure: «Avec le recul, c'est vrai qu'il y a eu une bascule après H. Pendant quatre ans, il y a eu comme une parenthèse enchantée où tout le monde s'aimait, où toutes les personnes, y compris celles issues de l'immigration, avaient de la visibilité. Puis il y a eu le 11 septembre 2001, la percée du FN. Ça été comme un retour de bâton.»

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