Camps, arrestations, répression: cinq Ouïghours témoignent
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Camps, arrestations, répression: cinq Ouïghours témoignent

Temps de lecture : 16 min
Robin Tutenges Robin Tutenges

Certain·es ont fui la Chine par peur d'être interné·es. D'autres ont été séparé·es de force de leur famille ou se sont battu·es pour libérer un proche. Anonymement ou non, cinq Ouïghour·es racontent les persécutions dont cette minorité musulmane est victime.

Internements de masse, arrestations arbitraires, tortures, stérilisations forcées: le sort des Ouïghour·es en Chine ne peut plus être oculté. Au nom de la lutte contre le terrorisme, Pékin tente de mettre au pas ces musulman·es turcophones de la région autonome du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Cette région s'est transformée depuis près de cinq ans en une immense prison où plus d'un million de Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont détenues dans des conditions que l'on peine encore à connaître.

Depuis la France, des Ouïghour·es ont décidé de sortir du silence. Persécuté·es en Chine ou harcelé·es ici, dans l'Hexagone, ces exilé·es racontent la surveillance, les camps, la peur et la lutte perpétuelle pour préserver, malgré tout, leur identité.

Irfan, sur liste noire

En quelques années, l'étau s'est resserré autour des Ouïghour·es. Irfan*, un journaliste haut placé issu d'une famille ouighoure aisée, a vécu de l'intérieur la répression gouvernementale grandissante à l'encontre de son peuple.

C'est sous une fausse identité que Irfan, un réfugié âgé d'une quarantaine d'années, a accepté de témoigner. | Robin Tutenges

Tout a basculé après qu'une vague de violences antigouvernementales a éclaté en 2009 au Xinjiang, suivie par des attentats meurtriers attribués à des militant·es ouïghour·es indépendantistes en 2014. Conscient de la fervente ardeur nationaliste du peuple ouïghour et bien décidé à ne pas se séparer de cette région stratégique riche en minerais, située au cœur de son projet de Nouvelles routes de la soie, Pékin a déployé un vaste réseau de surveillance dans la région. «Les policiers ont mis des caméras devant ma porte, témoigne Irfan. Puis ils ont collé un QR code dessus et, tous les jours entre 6h30 et 10h, deux policiers passaient vérifier que tout allait bien.» Grâce à une application, les autorités ont accès aux informations personnelles des résident·es en scannant leur QR code.

En tant que journaliste, Irfan s'est retrouvé témoin, malgré lui, de la construction des camps. Des milliers de Hans, l'ethnie majoritaire du peuple chinois, ont été envoyé·es au Xinjiang pour construire de grandes infrastructures, explique-t-il. «Le gouvernement ne communiquait pas sur ces projets au Xinjiang, mais quand les travaux ont été trop importants pour passer inaperçus, ils ont voulu montrer les belles choses qu'ils réalisaient dans la région et m'ont demandé de faire un reportage vidéo.» Surveillé de près lors de ses prises de vues, Irfan a découvert que des milliers de fermièr·es travaillaient à la construction de routes et de bâtiments en tous genres. Il l'ignorait alors, mais ce qu'il a vu était les prémices de la construction des grands camps d'internement, où plus d'un million de Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont aujourd'hui incarcéré·es, selon les Nations unies.

«Tous les jours, je me disais que ce n'était qu'une question de temps pour moi.»
Irfan, journaliste

Avec l'arrivée au Xinjiang, fin 2016, de Chen Quanguo, un ancien militaire qui s'était illustré dans la «pacification» du Tibet, les camps se sont rapidement étendus. La répression s'est durcie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste, incarné selon le Parti par la population ouïghoure –bien que les djihadistes y soit ultra minoritaires. «À partir de ce moment, les intellectuels ouïghours du pays ont été arrêtés. Les gens disparaissaient, sans laisser de trace. Mes amis journalistes de la télé ont été capturés. On m'a confisqué mes affaires, dont mon ordinateur, ajoute Irfan. Tous les jours, je me disais que ce n'était qu'une question de temps pour moi.»

La menace n'a pas tardé à devenir réalité. Lors d'une fête organisée après son mariage, Irfan a vu la police armée débarquer chez lui pour avertir toutes les personnes présentes que le jeune marié était désormais sur liste noire.

Des QR codes sont également gravés sur chaque couteau vendu dans la région pour pouvoir retrouver la personne qui l'a acheté. | Robin Tutenges

Fuir. C'était la seule option que pouvait alors envisager Irfan pour éviter de finir dans l'un de ces camps de «rééducation». À ce moment-là, les Ouïghour·es se sont vu retirer leur passeport et Irfan a profité de sa situation pour s'enfuir. «La seule faiblesse des officiers en Chine, c'est qu'ils aiment l'argent. Beaucoup sont corrompus. Je leur en ai donné énormément pour garder mon passeport six mois de plus. J'ai tout essayé pour qu'ils fassent de même pour ma femme et mon fils, mais ils ont refusé. J'ai échoué», regrette-t-il.

En 2017, trois semaines avant la date limite d'expiration de son passeport, Irfan est parti pour la Turquie, sans sa famille, avant de rejoindre la France. «Je pensais les protéger en partant. Mais quelques semaines après avoir fui, ma femme m'a dit que son commerce avait fermé et qu'elle avait été envoyée dans une autre ville, assignée à résidence.» Pendant quelques mois, le gouvernement passera par sa femme pour l'inciter à revenir, avant de finalement changer de tactique. «Ils m'ont dit que mon frère avait été capturé. Ma femme a demandé le divorce. Mon compte bancaire a été fermé. Toute ma vie en Chine est bloquée. Tout s'est écroulé.»

Aman, loin de sa famille

Aman* a également un fils, qu'il n'a pas vu grandir. Cet Ouïghour d'une trentaine d'années a rejoint la France il y a près de treize ans, fatigué des discriminations que subissait déjà son peuple à Ürümqi, la capitale du Xinjiang. C'est en France que sa femme, ouïghoure elle aussi, a donné naissance à leur unique enfant fin 2013. La mère et l'enfant sont partis quelques mois pour voir la famille en Chine. Ils y seront arrêtés et ne reviendront jamais.

Aman est arrivé en France en 2007 et a d'abord étudié la langue française avant de travailler. | Robin Tutenges

«Mon fils avait 7 mois quand ma femme et lui sont retournés en Chine pour voir la famille. On voulait lui faire visiter le Xinjiang pour qu'il s'imprègne de notre culture ouïghoure, explique-t-il. On pensait alors qu'ils pourraient rentrer sans problème.» En 2015, la police a confisqué le passeport de sa femme et de son fils, les obligeant à rester sur le sol chinois, alors qu'Aman était rentré en France après un court séjour en Chine.

Le jeune homme, qui travaille actuellement dans l'Hexagone, a imaginé un temps les rejoindre, mais la situation sur place s'est rapidement dégradée, coupant court à tout projet de retour. «Des amis ouïghours qui vivaient en France sont retournés en Chine. Au début on restait en contact, puis d'un coup, ils ont tous disparu.»

Dès lors, à des milliers de kilomètres de sa famille, une difficile communication s'est mise en place via WeChat, le WhatsApp chinois. «Pour échanger, on utilise des métaphores. Quand ils me disent que la météo est mauvaise et qu'il pleut beaucoup, je comprends que la répression s'accentue. Mais je ne sais jamais vraiment ce qu'ils vivent.»

«Cela fait plus de cinq ans que je n'ai pas vu mon fils.»
Aman, originaire du Xinjiang

La parole est censurée, voire contrôlée. Fin 2016, le discours de sa famille change. «Ils me faisaient tout un tas de demandes bizarres. Ils voulaient connaître mon adresse exacte et que je me prenne en photo devant mon lieu de travail. Jamais ils n'auraient demandé ça de leur plein gré.»

Un jour, Aman a commencé à recevoir des photos qui, aujourd'hui encore, continuent de le tourmenter. «Sur les images, on voit un homme chinois participer à toute la vie de ma famille. Il est là pour remplacer la figure du père, on le voit prendre mon fils sur les genoux, comme si c'était son enfant», déplore-t-il. Selon une enquête de Radio Free Asia, le gouvernement chinois enverrait une semaine tous les deux mois des cadres dans les foyers ouïghours pour les surveiller et enseigner l'idéologie politique du Parti communiste. Un cadre anonyme de l'enquête a déclaré que les hommes du régime sont également invités à partager le lit des femmes ouïghoures.

Depuis plusieurs années, Pékin tente de modifier le rapport de forces au Xinjiang. Le gouvernement y a facilité la migration des Hans, la majorité ethnique chinoise, à tel point que les Ouïghour·es ne représentent désormais que 45% des 21 millions d'habitant·es de la région –contre plus de 70% en 1950.

Une autre méthode serait également utilisée pour influencer la démographie régionale: le contrôle des naissances par la stérilisation forcée. Certaines femmes ouïghoures seraient en effet contraintes de se faire stériliser, sous peine d'être envoyées dans les camps, rapporte Le Monde.

Aman a gardé toutes les affaires de son fils en France, espérant le voir revenir. | Robin Tutenges

Même lorsqu'ils ont quitté le pays, le gouvernement chinois continue d'intimider les Ouïghour·es. En France, cela passe principalement par la réception de colis étranges et de coups de téléphone anonymes. «Deux à trois fois par semaine, je reçois un appel avec toujours le même message en chinois. Une voix féminine enregistrée m'invite à me rendre à l'ambassade de Chine pour récupérer un colis», confirme Aman. Par peur d'y être arrêté, il ne s'y est jamais rendu.

Cela fait désormais plus de cinq ans qu'il n'a pas vu son fils. «Il a 7 ans désormais. Quand je l'ai vu pour la dernière fois, il avait à peine quelques mois.» Récemment encore, Aman pouvait l'apercevoir en vidéo sur WeChat, mais depuis plus de cinq mois, il n'a plus aucune nouvelle de sa famille. «Je ne sais pas s'ils ont été arrêtés. J'en fais des cauchemars toutes les nuits», explique-t-il.

Aman se sent impuissant face à cette situation et, quand il essaye tant bien que mal de réagir, la triste réalité le freine dans ses élans. Pour protester, il avait décidé de participer en 2019 au mouvement #MeTooUyghur, acte d'indignation qui consistait à poster une photo avec ce hashtag sur les réseaux sociaux. Le lendemain de la publication, son frère a été arrêté et Aman a été sommé de supprimer le post. Ce qu'il a fait.

Ershat, à la recherche de son père

Deux ans sans aucune nouvelle. Ershat est à bout. Ce trentenaire, qui vit en France depuis 2011, n'a pas d'autre choix désormais que de rompre le silence et témoigner à visage découvert (cf. image d'ouverture), sous sa véritable identité, pour appeler à l'aide. Ershat veut faire libérer son père, interné dans un des camps de «rééducation» du Xinjiang.


Ershat Alimu est né et a grandi à Ürümqi, la capitale du Xinjiang. | Robin Tutenges

«Tous les deux jours, j'avais pris pour habitude de joindre sur WeChat ma famille restée en Chine. En vidéo, je leur montrais à chaque fois ma fille, aujourd'hui âgée de 4 ans», témoigne Ershat. En août 2018, alors qu'il rentrait d'un voyage de quelques jours, ce rituel prit brusquement fin. Au bout du fil, plus personne ne répondait.

«Après un mois, ma mère m'a recontacté. Elle m'a dit de ne plus appeler mon père, qu'il était très occupé et qu'il travaillait. Elle mentait sous la pression, je le sentais bien», explique Ershat, cadre en informatique dans une entreprise française.

Son père, Alimu Hashani, est un intellectuel linguiste réputé, qui a œuvré toute sa vie à l'analyse et à la pérennisation de la langue ouïghoure. Âgé de 65 ans, cet ancien directeur du bureau de terminologie du Comité des langues ethniques du Xinjiang donnait encore des conférences, bien qu'il soit à la retraite. C'est d'ailleurs en se rendant à l'une d'elles, au Bureau de traduction nationale de Pékin, qu'il a été arrêté.

«Ce qui est douloureux, c'est de ne rien savoir, ni sur les camps, ni sur l'état de santé de mon père.»
Ershat, cadre en informatique dans une entreprise française

En recoupant plusieurs informations, notamment une liste d'intellectuel·les ouïghour·es récemment emprisonné·es, Ershat a finalement découvert le destin tragique de son père: ce dernier a été transféré début août 2018 dans un camp de rééducation à Ürümqi, l'un des sites du Xinjiang où des milliers d'Ouïghour·es, de Kazakhs et d'autres musulman·es sont interné·es afin de les transformer en sympathisant·es laïques et fidèles du parti.

Ershat a gardé plusieurs photos de son père, Alimu Hashani. | Robin Tutenges

Les motifs d'arrestation ne manquent pas dans cette région. Selon plus de 400 pages de documents internes chinois et de rapports sur la surveillance de la population ouïghoure obtenus par le New York Times, toute personne présentant des «symptômes» de radicalisme religieux ou des opinions antigouvernementales doit être arrêtée, sans mention de procédures judiciaires. Parmi les signes évoqués, porter une longue barbe, arrêter de fumer ou de boire, étudier l'arabe et prier devant les mosquées peut rapidement vous conduire en prison.

«Ce qui est douloureux, c'est de ne rien savoir, ni sur les camps, ni sur son état de santé», témoigne Ershat. Dans quelles conditions vit son père dans ces camps? Étant diabétique, a-t-il accès à son insuline? Autant de questions qui ne cessent d'assaillir le jeune homme, jusqu'à hanter ses nuits.

Aujourd'hui, son seul remède est de parler. Mobiliser sur le sort de son peuple pour faire libérer son père. Nationalisé français depuis peu, Ershat a pris contact avec le ministère français des Affaires étrangères et a coupé tout contact avec sa famille en Chine pour leur sécurité. Désormais, il mise sur une prise de conscience internationale, dernier espoir selon lui pour enrayer ce qui est aujourd'hui le plus important internement de masse ethnoculturel depuis la Seconde Guerre mondiale.

Izzet, l'horreur des camps

Quand Izzet* en parle, sa mère est calme, elle ne pleure pas. «Certains y sont devenus fous, mais elle, elle n'a pas craqué», témoigne cette jeune Ouïgoure arrivée en France il y a près de quinze ans. Grâce à une lutte acharnée depuis l'Hexagone, Izzet a réussi à faire libérer sa mère, détenue pendant deux ans dans les camps et maisons d'arrêt du Xinjiang. Dès lors, la jeune femme a recueilli auprès de sa mère de précieuses informations sur le fonctionnement de ces établissements, que Pékin qualifie de «centres de formation».

Aujourd'hui, Izzet, qui témoigne anonymement, est naturalisée française et n'est jamais retournée en Chine. | Robin Tutenges

«Elle avait les pieds enchaînés 24 heures sur 24, enfermée dans une cellule qui contenait jusqu'à plus de trente femmes, rapporte Izzet. Les conditions sanitaires étaient terribles, avec parfois une douche tous les deux mois, sans aucune intimité.»

Alors qu'elle résidait en France avec son mari et ses deux filles, tous trois ayant acquis la nationalité française par naturalisation, la mère d'Izzet, qui avait gardé la nationalité chinoise, a été sommée de regagner la Chine afin de signer des papiers administratifs fin 2016. Une fois sur place, elle ne s'attendait pas à être accueillie par la police. Convoquée au commissariat, on lui confisque un temps son passeport, avant de finalement l'arrêter en janvier 2017. «Nous n'avons plus eu de nouvelles pendant six mois, on a cru qu'elle était morte», ajoute Izzet. Elle passera deux ans sous les verrous, dont un an et demi dans les camps de rééducation.

Envoyés officiellement en «formation, dans des centres d'entraînements et d'éducation», les Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont regroupé·es dans des camps, où elles et ils suivent une rééducation politique. «Tous les jours, on les force à réciter des chants patriotiques, à apprendre le chinois et à faire leur autocritique. Le gouvernement cherche à les transformer en bon citoyens chinois en les poussant à renier leur identité ouïghoure», explique Izzet.

«On a attaché un de ses pieds à un lit pendant quatorze jours. Elle faisait ses besoins dans un seau.»
Izzet, dont la mère a été détenue pendant deux ans dans les camps du Xinjiang

Cette destruction méthodique de l'identité musulmane va de pair avec des actes proches de la torture, ajoute Izzet. «Le plus dur pour ma mère a été de résister au froid. Là où elle était détenue, la température pouvait descendre jusqu'à moins 30 degrés l'hiver, et, tous les matins, on les obligeait à sortir une heure dans une cour fermée sur les côtés, mais ouverte au niveau du toit. Pour se réchauffer, elles étaient obligées de sautiller sans s'arrêter. Une fois de retour dans leur cellule, pas de répit, la climatisation était allumée à fond.»

«Un jour, sans savoir pourquoi, on a attaché un de ses pieds à un lit pendant quatorze jours. Elle était obligée de faire ses besoins dans un seau», précise la jeune femme. D'autres informations, recueillies notamment par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), montrent que les détenu·es sont privé·es de sommeil, de nourriture, et sont parfois forcé·es de manger du porc et boire de l'alcool, des pratiques interdites pour tout·e musulman·e pratiquant·e. Des témoignages de tortures ont également été recueillis. La mère d'Izzet y a échappé, mais n'a pas pu faire abstraction des cris dans les couloirs du camp.

Izzet récupére les premières éditions des livres traitant de l'histoire ouïghoure. Ici, il s'agit du livre Ana Yurt (Mère patrie en français).
Il raconte la création de la Seconde République du Turkestan oriental en 1944, la dernière fois que les Ouighour·es ont été indépendant·es. | Robin Tutenges

Au total, il y aurait près de 500 camps éparpillés dans la région du Xinjiang, selon des chercheurs et chercheuses travaillant pour les activistes du mouvement national d'éveil du Turkestan oriental (Etnam), dont 182 «camps de concentration suspectés». Après avoir nié leur existence, la Chine a reconnu avoir recours à ce système de détention de masse pour lutter contre l'extrémisme religieux. Quand elles ne sont pas détenues dans les camps, les minorités musulmanes du nord-ouest de la Chine sont envoyées pour travailler dans des usines du pays, dont certaines fournissent de grandes marques mondiales comme Apple, Nike et Samsung.

«“Je ne m'étais pas rendue compte à quel point les Chinois nous détestent”, m'a dit un jour ma mère quand elle est rentrée en France», précise Izzet. Fin 2018, cette dernière a pris ouvertement la parole pour appeler à la libération de sa mère. Une pétition et des allers-retours au quai d'Orsay plus tard, sa mère est sortie des camps et a rejoint la France courant 2019.

Désormais, Izzet s'est lancée dans un nouveau combat: faire perdurer l'identité ouïghoure. «Le but ultime des Chinois est d'effacer notre culture, notre langue, notre danse, notre histoire. Aujourd'hui, ma détermination à exister en tant que Ouïghoure est encore plus forte.» Pour ne pas oublier, elle se procure tout un tas de livres afin de connaître l'histoire de son peuple, qu'elle a en partie découverte depuis la France. «Tout est réédité et censuré en Chine, alors j'essaie de me procurer les premières éditions. C'est aussi un moyen de sauver ces ouvrages, ajoute la jeune femme. En Chine, il est difficile de lutter pour garder son identité. Depuis l'Europe, c'est notre devoir de le faire.»

Tömür, préserver son identité

Pour certain·es, être Ouïghour·e est un fardeau. Un boulet que l'on traîne toujours avec soi, qui entrave la réalisation de projets. Tömür* rêvait d'être cinéaste. Âgé d'une vingtaine d'années, il a déjà réalisé quelques courts-métrages en Chine, notamment politiques, qui lui ont valu d'être réprimandé jusque dans les rangs de ses confrères et consœurs ouïghour·es. Une situation qui lui a fait détester sa propre identité, jusqu'à ce qu'il rejoigne la France, où il ressent désormais le besoin de protéger sa culture.

Tömür –prénom changé à sa demande– est réfugié politique en France. | Robin Tutenges

Jean-Luc Godard. Tömür ne jure que par lui. «J'ai vu tous ses films. Il m'a donné envie de venir étudier et pratiquer le cinéma en France», explique-t-il. Après des études d'art au Xinjiang, Tömür décide de se lancer dans la réalisation de courts-métrages et dresse le tableau de ce qu'il observe en tant que jeune dans sa région.

Politique, homosexualité, société: les sujets qu'il aborde sont sensibles. Quand il présente son film réalisé en 2015 à des intellectuel·les ouïghour·es, ces ils et elles s'offusquent. «Les intellectuels ouïghours sont très frileux à l'idée de parler de politique. Ils ont peur. Ils sont habitués à se taire. J'étais d'accord pour ne pas parler de ces sujets devant les Chinois, mais entre nous, on doit pouvoir discuter de tout. Il y a une vraie autocensure, ajoute Tömür. Même quand il n'y a pas de Chinois, on a l'impression que les murs ont des oreilles. C'était ce qu'ils voulaient, et on est tombé dans le piège», regrette-t-il.

«Quand j'étais au Xinjiang, je n'étais plus Ouïghour. Je ne voulais pas avoir d'identité.»
Tömür, réalisateur

Désabusé par la situation sur place et déçu de la passivité intellectuelle de sa communauté, Tömür décide de quitter le Xinjiang pour réaliser ses films comme il l'entend. Dès lors, les difficultés de vivre en étant Ouïghour en Chine marqueront le jeune homme.

Impossibilité de trouver un logement, surveillance constantement, obligation d'avoir un titre de séjour, de se cacher: la vie dans la province du Zhejiang, à l'est du pays, vire au cauchemar pour Tömür. «En 2017 j'ai finalement rejoint Pékin pour faire un visa étudiant pour la France. J'en avais assez.» Dans la capitale chinoise, la situation n'est pas meilleure, bien au contraire. La pression autour du jeune homme s'accroît. On le menace, on l'intimide. Finalement, alors qu'il reçoit enfin son visa, les autorités du Xinjiang lui réclament son passeport. Il s'enfuira avant qu'il ne soit trop tard.

En France, Tömür a tout fait pour se procurer un dutâr («deux cordes» en persan), un instrument de musique utilisé en Asie centrale et chez les Ouïghour·es. | Robin Tutenges

«Quand j'étais au Xinjiang, je n'étais plus Ouïghour. J'ai tout rejeté, explique Tömür. J'étais comme un enfant, je voulais voir au fond de l'âme, en dépassant les caractéristiques ethniques. Je ne voulais pas avoir d'identité.»

Pourtant, une fois en France, Tömür a tout fait pour se racrocher à son identité ouïghoure. Il a remué ciel et terre pour acheminer depuis sa région natale un dutâr, un luth traditionnel utilisé par les Ouïghour·es. «J'ai étudié le dutâr quand j'étais petit. En grandissant, j'ai détesté cet instrument. Mais une fois ici, j'ai ressenti le besoin d'en avoir un près de moi.» Acheté à un ami d'Ürümqi, puis transporté par des connaissances de Pékin à Newcastle, l'objet mettra près d'un an à arriver dans les mains du jeune homme.

Aujourd'hui, Tömür ne compte pas abandonner son rêve de devenir cinéaste. Il écrit en ce moment même un scénario dont l'idée lui était venue en Chine: une histoire d'amour entre un Ouïghour et une Chinoise. Une sorte de Roméo et Juliette adapté au drame des habitant·es du Xinjiang.

* Le prénom a été changé.

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