Égalités / Culture

Nikola Tesla est devenu une icône pour les masculinistes

Temps de lecture : 5 min

En récupérant l'image de l'inventeur, la communauté Mgtow pense prouver qu'un homme a beaucoup plus de potentiel intellectuel en restant célibataire qu'en se mariant.

Pour beaucoup, le célibat de Nikola Tesla reste un mystère non élucidé. | Napoleon Sarony via Wikimedia commons
Pour beaucoup, le célibat de Nikola Tesla reste un mystère non élucidé. | Napoleon Sarony via Wikimedia commons

Chaque année, début juillet, c'est le même rituel: les publications à la gloire de Nikola Tesla fleurissent sur les réseaux sociaux : «Le 10 juillet 1856 est l'anniversaire du plus grand inventeur de l'histoire. Le DIEU de MGTOW, Nikola Tesla!», écrivait un internaute en 2019 sur Reddit, en référence aux Men going their own way, une communauté masculiniste qui prône l'abandon de la vie conjugale pour se reconcentrer sur sa vie d'homme.

Près de quatre-vingts ans après sa mort, l'inventeur Nikola Tesla (1856-1943) reste un objet de fascination pour les scientifiques, avec ses quelque 300 brevets déposés. L'américain d'origine serbe est notamment le pionnier du courant alternatif et créateur du moteur synchrone, un système de transport d'énergie électrique plus efficace et rentable que le courant continu. Il a d'ailleurs donné son nom au constructeur de véhicules électriques dirigé par Elon Musk. «Il n'y a aucun doute que Tesla a beaucoup influencé les technologies actuelles avec ses nombreuses inventions dérivées du courant alternatif, tels que le radar, la radio, la télévision, les rayons X, les ordinateurs ou la robotique», estime Massimo Teodorani, astrophysicien italien auteur de Tesla. L'éclair du génie (Macro éditions).

Un génie contre le mariage

Ces dernières années, l'inventeur est devenu une icône dans la culture masculiniste, un courant de l'anti-féminisme moderne, qui entend se soucier de la condition masculine, en crise selon eux. Au-delà du génie, c'est sa vie privée qui fascine, notamment son choix de rester célibataire à vie. «Les tentatives d'instrumentalisation n'ont pas manqué de la part de soi-disant sectes spiritualistes», constate Massimo Teodorani dans son livre. En récupérant l'image de Nikola Tesla, les masculinistes veulent prouver qu'un homme a beaucoup plus de potentiel intellectuel en restant célibataire qu'en se mariant: «Il a choisi de ne pas se distraire avec les femmes. […] Il a déposé des centaines de brevets et a façonné le XXe siècle. Pensez-vous vraiment qu'il aurait pu créer tout cela s'il avait eu une femme et des enfants à charge?», avance dans une vidéo Sandman, un YouTuber américain très populaire dans la communauté Mgtow.

«Je ne pense pas que l'on puisse citer beaucoup de grandes inventions qui ont été faites par des hommes mariés.»
Nikola Tesla

Une théorie que partageait déjà le principal intéressé à l'époque. Dans Tesla, Man out of time, sa biographe Margaret Cheney rapporte la réponse de Tesla à un journaliste qui le questionne à propos du mariage: «Pour un artiste, oui; pour un musicien, oui; pour un écrivain, oui; mais pour un inventeur, non. Les trois premiers doivent s'inspirer de l'influence d'une femme et être conduits par leur amour vers de plus belles réalisations, mais un inventeur a une nature si intense avec tant de qualités sauvages et passionnées qu'en se donnant à une femme qu'il pourrait aimer, il donnerait tout […] Je ne pense pas que l'on puisse citer beaucoup de grandes inventions qui ont été faites par des hommes mariés.»

Mais pour beaucoup le célibat de Nikola Tesla reste encore un mystère non élucidé. «Grand, mince, doté d'une indéniable prestance et toujours habillé avec beaucoup d'élégance, il avait un grand succès auprès des femmes de la bonne société new-yorkaise, dont plusieurs, dit-on, étaient attirées par lui», décrit le philosophe belge Michel André dans le magazine Books. Certains pensent qu'il était homosexuel, mais sa biographe Margaret Cheney propose d'autres explications: «Les phobies de Tesla firent de lui un candidat peu probable pour les relations intimes», explique-t-elle. Sa phobie des surfaces rondes et lisses, notamment des boucles d'oreille en forme de perles, l'empêchait de rester en présence des femmes de la haute société new-yorkaise. Le psychiatre américain Jule Eisenbud qui a analysé l'enfance de Tesla et son rapport avec sa mère, a d'ailleurs conclu à une «névrose obsessionnelle» chez l'inventeur.

Opposant à l'émancipation de la femme

Si les masculinistes accordent beaucoup de crédit aux hommes ayant délaissé la vie conjugale au profit du travail, ils apprécient également le côté réactionnaire de Nikola Tesla. Scientifique humaniste, peu intéressé par l'idée de faire fortune avec ses inventions (il était criblé de dettes à sa mort), Tesla aimait partager ses prophéties philosophiques, notamment sur l'égalité des sexes. Le 10 août 1924, dans les colonnes du journal texan The Galveston daily news (devenu The Daily news), il explique son regret de l'émancipation de la femme: «La femme douce que j'admirais a pratiquement disparu. À sa place est venue la femme qui pense que son principal succès dans la vie consiste à ressembler à un homme –dans le choix des vêtements, le ton de la voix et les actions, dans les sports et les réalisations de toutes sortes. Le monde a connu de nombreuses tragédies, mais à mon avis, la plus grande tragédie de toutes est la situation économique actuelle dans laquelle les femmes luttent contre les hommes et, dans de nombreux cas, parviennent à usurper leur place dans les professions et l'industrie. Cette tendance croissante des femmes à occulter le masculin est le signe d'une civilisation qui se détériore.»

L'article du The Galveston daily news dans lequel «Mr. Tesla explique pourquoi il ne se mariera jamais».

«S'il apprenait cela, il se retournerait dans sa tombe»

La vision de la femme propre à Tesla n'a rien de choquant pour l'époque. Quatre ans plus tôt, en août 1920, les États américains ont ratifié le XIXe amendement de la Constitution accordant le droit de votes aux femmes, à la suite du mouvement des suffragettes, notamment mené par la Woman's National Suffrage Association. Nombreux sont les hommes à interpréter comme une menace ces nouveaux droits accordés aux femmes. L'ancien président démocrate américain Grover Cleveland (1837-1908) déclara par exemple en 1905 que le droit de vote des femmes bouleverserait «un équilibre naturel si joliment ajusté aux attributs et aux limites des uns et des autres [des deux sexes] qu'il ne peut être dérangé sans apporter la confusion et le péril social». Ce qui fera dire à l'écrivaine féministe britannique Virginia Woolf dans A Room of One's Own publié en 1929: «L'histoire de l'opposition des hommes à l'émancipation des femmes est plus intéressante peut-être que l'histoire de cette émancipation elle-même.»

«À mon avis, ses déclarations ont été mal interprétées»
Massimo Teodorani, auteur de Tesla. L'éclair du génie

Un siècle plus tard, les propos de Tesla sur les femmes remontent à la surface sur les réseaux sociaux et sur les forums des militants masculinistes. De la pure instrumentalisation politique selon Massimo Teodorani: «S'il apprenait cela, il se retournerait dans sa tombe. Certes, c'était un homme étrange, mais il aimait les femmes et appréciait leur intelligence. À mon avis, ses déclarations ont été mal interprétées: il voulait seulement dire que la féminité, en plus de l'intelligence, font honneur aux femmes.» En 1926, Tesla donne d'ailleurs une nouvelle interview, cette fois pour le magazine Colliers où il prophétise que «la lutte de la femme pour l'égalité des sexes va donner lieu à un nouvel ordre sexuel, avec la femme comme supérieure […] Ce n'est pas dans l'imitation physique superficielle des hommes que les femmes affirmeront d'abord leur égalité et ensuite leur supériorité, mais dans l'éveil de leur intelligence». Ce qui lui vaut paradoxalement l'image d'un homme féministe.

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