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«D'un seul coup, nous sommes devenus la lie de la société»

Temps de lecture : 29 min

Comment les policiers et les policières américaines parlent de la mort de George Floyd et des manifestations qui balaient les États-Unis.

Des policiers du NYPD, lors d'une manifestation de Black Lives Matter, à Times Square, à New York, le 1er juin 2020. | Timothy A. Clary / AFP
Des policiers du NYPD, lors d'une manifestation de Black Lives Matter, à Times Square, à New York, le 1er juin 2020. | Timothy A. Clary / AFP

La population américaine ne porte plus le même regard qu'auparavant sur sa police. Ces dernières années, elle a pu voir d'innombrables vidéos de violences policières exercées contre des personnes noires. Elle a également pu assister et même participer à la formation d'un vaste mouvement social de protection et de célébration des «Black lives» (les «vies noires»). La manière dont les forces de l'ordre américaines sont perçues par la population a changé: une enquête de l'université de Monmouth menée à la fin du mois de mai a montré que, pour la première fois dans l'histoire des sondages, la majeure partie (57%) de la population américaine et une grande proportion (49%) de personnes blanches pensent que les forces de l'ordre, «lorsqu'elles sont face à une situation difficile ou dangereuse», sont «plus susceptibles de faire usage d'une force excessive si la personne arrêtée est noire». C'est une augmentation de 24 points sur l'ensemble de la population américaine, et de 23 points chez les personnes blanches, depuis le sondage réalisé par la même université en 2014, à la suite de la mort d'Eric Garner lors de son arrestation par l'agent de police Daniel Pantaleo.

Les membres des forces de l'ordre ont aussi regardé toutes ces vidéos. De leur côté, ils ont assisté ou participé à la formation d'un mouvement pour les «blue lives» (les «vies bleues», soit les vies policières) en réponse au mouvement Black Lives Matter. Plus récemment, ils se sont retrouvés confrontés au meurtre, à Minneapolis, de George Floyd par le policier Derek Chauvin, aux protestations généralisées contre le racisme et les violences policières, et aux appels à réduire le financement de la police, voire à la démanteler, qui se font plus que jamais entendre dans les discours politiques et dans l'opinion publique.

Il serait, bien entendu, difficile de trouver un policier ou une policière qui pense aujourd'hui que son métier est devenu obsolète, mais cela ne les empêche pas d'exprimer des opinions diverses et variées sur ce moment particulier de l'histoire américaine. S'il y en a qui vont frapper manifestant·es et journalistes, d'autres implorent leurs collègues d'écouter ce que les personnes qui manifestent ont à dire. Il y en a aussi qui défendent leur profession sur les réseaux sociaux, face à des gens pour qui les «bons flics» n'existent pas. Il y en a qui envisagent un changement de carrière. Il y en a qui s'appuient sur leurs propres expériences de personnes noires américaines pour expliquer à leurs collègues les revendications des gens qui manifestent. Beaucoup restent convaincu·es que, dans la plupart des cas (qui ne sont pas aussi nets que celui de George Floyd), les personnes qui finissent par être blessées ou tuées par la police auraient pu éviter cela si elles s'étaient contentées de suivre les ordres donnés.

Durant ces deux dernières semaines, j'ai parlé à sept policiers et policières, encore en activité ou non, au sujet des manifestations et de l'avenir de la police (cela ne constitue en aucun cas un échantillon représentatif de la police américaine; si l'on en croit la répartition démographique nationale de la police, les personnes de couleur, les femmes et/ou les personnes LGBTQ étaient représentées de manière disproportionnée parmi celles et ceux qui ont finalement accepté de me répondre). Les personnes que j'ai interrogées condamnent unanimement les actes de Chauvin, mais elles sont en désaccord sur à peu près tout le reste: savoir si les juridictions devraient réattribuer certains fonds de la police à d'autres services publics, s'il n'y a que quelques brebis galeuses parmi les forces de l'ordre ou si c'est tout le système qui est pourri, si les accusations de racisme sont justifiées ou exagérées. Les entretiens qui suivent sont extraits de nos conversations. Ils ont parfois été légèrement édités pour des questions de longueur et de clarté.

Des policiers patrouillent lors d'une manifestation Black Lives Matter à New York, le 9 juillet 2016. | Kena Betancur / AFP

Jacob, 32 ans, policier dans l'État de Géorgie

Je n'ai entendu personne dans mon service défendre ce qu'a fait Derek Chauvin. C'est dire à quel point les choses ont été extrêmes avec George Floyd, entre le fait que tout a été enregistré, l'absence totale d'humanité des policiers impliqués, les huit-neuf minutes passées à regarder quelqu'un en train de mourir… Il n'y a vraiment rien à dire pour les défendre. Pourtant, en général, en tant que policiers, on a tendance à défendre les collègues. Mais là, tout le monde était du genre: «Non, c'est pas normal.»

Les manifestations nous ont mis vraiment très mal à l'aise, nous, policiers –mais c'est un malaise nécessaire. Personnellement, ce que je pense des manifestations, c'est qu'on a vu les foules sortir et dire ce qu'elles veulent voir changer. Si ce n'était qu'un petit groupe de gens, on aurait pu les rejeter façon: «Oh, ils ne représentent qu'eux-mêmes.» Mais quand on voit que des policiers sont d'accord et qu'il y a des millions de personnes dans les rues qui disent que les choses doivent changer, on se dit plutôt que… Oui, il est peut-être temps de se regarder dans le miroir et de changer les choses.

J'ai été scandalisé par les appels à démanteler la police. Je ne veux pas que ce message affaiblisse le vrai message, qui est «defunding the police», c'est-à-dire réattribuer les fonds de la police à d'autres services publics. Parce que cela aurait un sens. Dans la plupart des juridictions, les dépenses consacrées à la sûreté publique sont nettement supérieures à celles des autres services. Ces fonds devraient plutôt être destinés à l'éducation et aux services sociaux, pour aider les handicapés mentaux ou les sans-abris, par exemple. Et les histoires de brebis galeuses me sortent par les yeux. Cela détourne l'attention des vrais problèmes, systémiques, qui existent. S'il n'y a pas de changements à grande échelle, le fait qu'il y ait des brebis galeuses importe peu.

«On devient des experts de l'apaisement et puis, dès qu'il y a un incident, on se recentre sur un maintien de l'ordre à la dure.»
Jacob, 32 ans, policier dans l'État de Géorgie

Avec ma femme, nous parlons tous les jours des manifestations. Je suis blanc, elle est noire. Nous sommes d'accord avec le message et les demandes de changements radicaux. Toutefois, il y a un point sur lequel nous sommes en désaccord: les dégâts matériels. Ma femme trouve qu'il y a déjà eu beaucoup de manifestations positives et qu'elles ont parfois apporté de vrais changements, mais que cette fois-ci, il faut des changements plus radicaux et donc des manifestations plus intenses. De mon point de vue, les dégâts matériels vont donner des arguments à ceux qui s'opposent à la réforme de la police. Ça va entacher le message général aux yeux des dirigeants.

Il y a eu pas mal de retournements d'opinion. Les services passent par des phases où les policiers sont d'accord avec les réformes, mais si l'un des leurs est blessé, ils vont plutôt être du genre: «Euh, non, il faut que tout redevienne comme avant.» On passe par des périodes où les forces de l'ordre sont proactives et puis elles se mettent à agir par réaction. On devient des experts de l'apaisement et puis, dès qu'il y a un incident, on se recentre sur un maintien de l'ordre à la dure. Ça varie selon les services, en fonction de l'esprit qui règne dans le coin et de ce qui est considéré comme acceptable ou non.

Quand je me suis engagé dans les forces de l'ordre, en Floride, tant l'académie de police que le service lui-même étaient très paramilitaires. On était vraiment conditionnés pour avoir un esprit de guerrier. On est formés dans une perspective SWAT, c'est totalement différent d'une approche de patrouille ou de police de proximité. C'est le genre de formation où l'on fait de l'entraînement physique et de la défense tactique tous les jours. Ils mettaient l'accent sur les techniques de neutralisation, les manières d'utiliser la force. Ils insistaient sur la nécessité d'avoir toujours un plan et d'être ferme, ce qui, il est vrai, est nécessaire. Mais il faut aussi parfois savoir changer de casquette. Parce que si vous êtes formé à être parano et à toujours avoir à l'esprit la possibilité de tuer quelqu'un… Il y a un dicton qui circule dans les services de police: «Mieux vaut être jugé par douze hommes que porté par six.» C'est un truc que l'on entend souvent: «Hé, je préfère me retrouver au tribunal pour homicide qu'avoir droit à une médaille à titre posthume.» Dans l'absolu, nous voulons tous pouvoir rentrer chez nous entiers à la fin de la journée, mais en enseignant cet état d'esprit aux nouvelles recrues, on dévalue la vie de ceux qui se trouvent en face d'eux.

«Quand je me suis engagé dans les forces de l'ordre, tant l'académie de police que le service lui-même étaient très paramilitaires.»
Jacob, 32 ans, policier dans l'État de Géorgie

Dans mon service, en Floride, la plupart des policiers étaient blancs et nous travaillions dans un quartier afro-américain très pauvre. On voyait bien que les policiers ne venaient pas de ce type de milieu. Il y avait des problèmes de communication. Quand vous êtes dans cet état d'esprit soldat, en gros, vous donnez des ordres. Il n'y a vraiment aucune place pour le dialogue. C'est du genre: «Je te dis de faire ça, alors tu le fais.» C'est quelque chose qui m'a déplu assez vite. Ça m'a vraiment ouvert les yeux.

J'ai vu des policiers se comporter mal et envenimer les situations. Un jour, en particulier, j'ai vu un policier donner un coup de pied dans les dents d'un adolescent. Il a été renvoyé. Lors de l'une de nos premières sorties de nuit avec mon instructeur, nous patrouillions dans l'un des quartiers les plus difficiles de la ville lorsque nous avons vu deux hommes noirs avec un pitbull qui marchaient du mauvais côté de la rue. En Floride, une loi stipule que les piétons doivent marcher du côté opposé à celui où les véhicules circulent. Mon instructeur a bondi hors de la voiture. Je l'ai suivi. Le ton qu'il a utilisé pour leur parler… Ça m'a marqué. On était juste en train de signaler une infraction du code de la route à des piétons, mais on aurait dit qu'on les avait pris en flagrant délit de cambriolage.

J'ai été tellement découragé par ce que j'ai vu et par ce que j'ai fait… Je n'aimais plus vraiment le type de personne que j'étais en train de devenir et j'ai complètement quitté la police pour tenir un magasin durant quelques années. Ce n'est que lorsque j'ai rencontré ma femme et que j'ai eu une fille, et une belle-fille, que j'ai senti le besoin de faire quelque chose de mieux. En retournant dans la police, je voulais aider à améliorer les choses.

Aujourd'hui, je suis sur le point d'avoir mon master en droit criminel. En cours, nous avons dû plonger dans les données du service de police de Ferguson et celles du service CompStat de New York, afin d'analyser les répercussions des différentes approches policières, et de voir pourquoi s'accrocher aux vieilles méthodes ne permettra pas de faire avancer les choses. Regardez Ferguson: la composition sociale des membres de la police était très différente de celle du quartier où ils officiaient. Je suis en train d'essayer de gagner des responsabilités, afin de pouvoir faire évoluer les choses à l'avenir.

À Atlanta, dans l'État de Géorgie, des manifestants protestent contre les violences policières et le racisme, le 20 juin 2020. | Joe Raedle / Getty Images North America / AFP

Maurice Henry, 34 ans, policier au Kansas

Ces dernières semaines ont vraiment été difficiles pour moi, parce que je vois les deux côtés du problème. Je vois que les policiers sont de bonnes personnes. Personnellement, je n'ai jamais vu un policier mal se comporter (mais je ne dis pas que ça n'existe pas et qu'il n'y en a aucun dans notre service). Mais je sais aussi ce que c'est d'être Noir et de voir quelqu'un appeler la police pour vous arrêter alors que vous n'avez rien fait.

Cela m'est arrivé plusieurs fois lorsque j'étais jeune, en Oklahoma, là où j'ai grandi. Il est arrivé que nous prenions un raccourci pour rentrer chez notre mère ou que nous soyons dehors pour jouer au basket, et que quelqu'un appelle la police. Les policiers arrivaient et nous ne comprenions pas, parce que nous n'étions que des enfants en train de faire des trucs d'enfants. Ils se contentaient de nous dire que quelqu'un nous avait signalé à la police en pensant qu'on tramait quelque chose de louche.

Pourquoi j'ai voulu devenir policier? La réponse est simple: parce que je trouvais qu'il n'y avait pas assez de Noirs dans la police. En Oklahoma, là où j'ai grandi, je pense qu'il ne devait pas y en avoir plus de cinq pour une ville de près de 100.000 personnes. J'écoutais ce que les gens racontaient au sujet de leurs interactions avec la police et j'avais vraiment le sentiment que la police ne représentait pas la population.

«J'ai l'impression que certains de mes collègues ne comprennent pas pourquoi les gens sont si en colère.»
Maurice Henry, 34 ans, policier au Kansas

Nous avons beaucoup parlé de la mort de Floyd. Tout le monde s'accorde pour dire que ce n'était pas la bonne façon de le maintenir au sol. Tout le monde sait que ce serait considéré comme une faute grave ici. Nos supérieurs en ont parlé. D'habitude, ils ne commentent jamais les événements qui ont lieu en dehors de la ville. Mais cette fois-ci, ils ont dit que c'était mal, que cela n'aurait jamais dû arriver et que George Floyd devrait être encore en vie. Je pense qu'il est important que Chauvin soit poursuivi pour meurtre, et tous ceux avec qui j'en ai parlé sont d'accord avec moi.

Les gens de mon service sont majoritairement blancs, mais nous sommes peut-être six Noirs et il y a aussi plusieurs Latinos. J'ai l'impression que certains de mes collègues ne comprennent pas pourquoi les gens sont si en colère. Beaucoup de policiers adoptent une position «eux contre nous» au lieu de chercher à voir ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. C'est un travail difficile, ce qui fait que l'on a tendance à être soudés, comme une famille. Ils sont plus prompts à défendre leurs collègues, même lorsqu'il est clair que le policier est en tort. Mais je pense qu'il s'agit plus de brebis galeuses que d'autre chose. Je ne pense pas qu'il faille changer tout le système, il faut surtout que les policiers n'hésitent pas à le dire quand ils voient des choses comme ça se passer.

Certains de mes collègues sont venus me voir pour me demander ce que je pensais de tout cela. Je leur ai expliqué différentes choses de ma vie, comme quand des gens ont appelé la police simplement parce que nous jouions au basket dans la rue. Ce genre de truc n'est arrivé à aucun d'entre eux lorsqu'ils étaient jeunes. Ils ne savent pas ce que c'est d'être Noir. Je pense que le fait d'avoir un collègue qui a vécu ce type d'expériences peut leur ouvrir au moins un peu les yeux.

Je ne savais pas comment allait réagir le service en apprenant que j'étais d'accord avec les manifestations. Je ne savais pas non plus comment allait réagir ma famille en apprenant que je suis dans la police. Certains membres de ma famille ont eu de mauvaises expériences avec la police. Mais je leur ai parlé et ça ne les dérange pas que je sois devenu policier. C'est ce qui m'a le plus aidé, que ma famille soit d'accord. Ils savent que je suis un bon policier, que je suis une bonne personne. Ils savent que si quelque chose comme ce qu'a fait Chauvin arrive alors que je me trouve à proximité, j'interviendrai afin que personne ne meure.

Un manifestant de Black Lives Matter s'adresse à des supporters de Blue Lives Matter, lors d'un rassemblement de soutien aux forces de police organisé au City Hall de Houston, au Texas, le 18 juin 2020. | Mark Felix / AFP

Ron*, policier durant plus de vingt ans dans une grande métropole américaine

Je n'ai pas rencontré un seul policier estimant que ce qui s'est passé à Minneapolis était excusable. Pourtant, ça n'a pas empêché les gens de nous caricaturer. Tout le monde est en train de dénoncer le racisme et les inégalités raciales, mais… Est-ce que ce n'est pas aussi ce qu'on est en train de faire aux forces de l'ordre? Avec le racisme, les gens arrivent au pouvoir et s'en servent contre ceux d'une autre ethnie. Aujourd'hui, [les activistes] se font entendre à cause de ce qui est arrivé à Floyd, mais ils utilisent ce pouvoir contre un autre groupe. Il s'avère que ce groupe, ce sont les forces de l'ordre. Dans nos rangs, on commence à entendre les gens se demander pourquoi nous sommes à ce point diabolisés, pourquoi nous sommes devenus les méchants. Quand le Covid-19 est arrivé aux États-Unis, nous étions des héros. Puis du jour au lendemain, nous sommes devenus la lie de la société américaine. Qu'est-ce qu'on a fait? C'est un seul type qui a fait ça. Il y a des brebis galeuses dans tous les métiers. Des profs ont été arrêtés après avoir agressé sexuellement des enfants… Est-ce que les gens ont demandé à ce que l'on se débarrasse des enseignants?

J'enseigne la justice procédurale aux nouvelles recrues et aux officiers. J'ai un cours entier consacré à l'histoire des rapports de la communauté afro-américaine avec la police. Je comprends à 100%. Je peux être en empathie avec ce qu'ils demandent. En revanche, ce pour quoi je n'ai pas d'empathie, c'est l'incapacité du mouvement à dénoncer... Les émeutes, les destructions de biens. Veulent-ils vraiment que ce soit tout ce que les gens retiennent?

«Beaucoup de gens veulent nous faire passer pour des racistes. Mais quand la situation est tendue, les flics réagissent par rapport au comportement de ceux qui se trouvent en face.»
Ron*, ancien policier

De nos jours, la société demande à la police de faire de plus en plus de choses pour lesquelles elle n'est pas équipée. 40.000 personnes se suicident chaque année aux États-Unis, et que faisons-nous contre ça? Est-ce qu'on équipe les policiers pour calmer quelqu'un qui est prêt à sauter d'un pont? La police est devenue une sorte de solution à tout. Est-ce que tous les flics sont capables de calmer quelqu'un de psychotique? La réponse est non, même si l'on est formé pour ça.

Est-ce qu'il m'est arrivé, durant ma carrière, de faire des choses dont je ne suis pas particulièrement fier? Je ne vais pas vous mentir. Mais j'ai quand même envie de signaler qu'il y a ici bas des gens à qui ça ne poserait aucun problème de me tuer. Comment je fais la différence? Ça dépend essentiellement du comportement de la personne. Beaucoup de gens veulent nous faire passer pour des racistes. Mais quand la situation est tendue, les flics réagissent par rapport au comportement de ceux qui se trouvent en face. On a entendu des gens dire: «Hé, si vous suivez les instructions données par les policiers, ça devrait aller.» À mon avis, c'est plutôt un bon conseil.

«Je reconnais que, à comportement égal, un Noir peut être perçu comme plus agressif qu'un Blanc.»
Ron*, ancien policier

[Le meurtre de George Floyd] est différent de cas passés, où les policiers étaient en train de tenter de maîtriser quelqu'un qui ne se laissait pas faire. Ici, il n'y avait pas de tension. Chauvin était clairement calme, ce n'est pas comme si le gars était en train de se débattre.

Je reconnais que, à comportement égal, un Noir peut être perçu comme plus agressif qu'un Blanc. Des recherches ont montré que même les policiers afro-américains percevaient les hommes afro-américains comme plus agressifs. D'où ça vient, cet a priori? Des stéréotypes, des interactions. Personnellement, je défends l'idée selon laquelle chaque agent affecté à ce que l'on appelle un «quartier de minorité» devrait être régulièrement affecté à un autre quartier, avec le même profil ethnique, mais différent sur le plan économique, avec un taux de criminalité moindre, afin qu'il puisse avoir aussi une bonne image de telle ou telle minorité, pour que cela remplace ce qu'il a vu ailleurs. Parce que comment se forment les préjugés? Là, il s'agirait de remplacer les stéréotypes que vous avez sur un groupe de gens par des images plus positives. Quand vous avez un policier affecté dans un quartier très violent et que toutes les personnes qui y habitent sont noires ou latino-américaines, naturellement, qu'est-ce qui va se passer? Quelle va être sa pensée?

J'ai des amis qui ont perdu des amis à cause de ça. On en est là. Il a fallu que j'aie une longue conversation à ce propos avec ma fille, qui va au lycée. Des amies lui ont demandé d'aller manifester avec elles. Sa réaction a été de dire (et je suis à 100% d'accord avec elle): «Je suis contre le racisme et contre ce qui s'est passé, mais pourquoi manifester contre la police?» Si je ne croyais pas que l'on peut changer les choses en bien, je serais sans doute quelqu'un de très déprimé.

Natalie*, la trentaine, policière en Virginie

Avec mes collègues, nous sommes tous sur la même longueur d'onde au sujet de George Floyd. Ce qui me révolte le plus, ce sont les trois autres policiers qui sont restés là à ne rien faire sans stopper Chauvin. Beaucoup de flics sont dégoûtés à cause de ça, parce que ça donne une mauvaise image de nous tous. Après, les gens n'ont plus confiance en la police. On peut difficilement leur reprocher.

Être flic, aujourd'hui… c'est pas bon. Lorsque j'essaie de défendre les policiers sur Twitter (où j'aime bien aller pour parler de séries TV et d'émissions queer), personne ne répond. Tout le monde s'énerve: «Nique la police, démantelez la police.» Et moi, je suis là: «Coucou, moi aussi je suis queer. Et je suis de la police. Et je tiens à dire que ce qu'ont fait ces flics est mal. On n'est pas tous comme ça.»

Dans la vraie vie, tous ces trucs du style «nique la police», ça touche quand même. C'est très divertissant quand des gens balancent ça et que, cinq minutes après, ils nous appellent à l'aide. J'ai vu le cas plusieurs fois. Ils sont là: «Fuck la police!» et pas plus tard que le lendemain, ils nous appellent à l'aide. J'ai envie de leur dire: «Ah, vous ne niquez plus la police maintenant?» Les gens ne nous apprécient que quand ils ont besoin de nous.

«Si je suis autorisée à faire usage de force létale, ce qui implique une situation de vie ou de mort, je peux faire tout le nécessaire (et, croyez-moi, je le ferai) pour faire cesser cette menace.»
Natalie*, la trentaine, policière en Virginie

Je comprends Black Lives Matter. Tout le monde est d'accord avec ça. La question ne se pose même pas pour moi. Et elle ne devrait se poser pour personne. Mais quand vous mettez le feu et que vous commencez à voler des trucs qui ne sont pas à vous, ça devient problématique. On comprend que vous n'êtes pas tous comme ça, mais vous restez là à ne rien faire –je suis certaine que vous avez vu ces mèmes que les gens ont envoyé disant que si vous avez 1.000 bons flics plus 10 mauvais flics, ça fait 1.010 mauvais flics, parce qu'on laisse les mauvais agir. On pourrait faire la même chose avec 1.000 manifestants et 10 agitateurs.

Une manifestante vient de recevoir du gaz poivre dans les yeux de la part des forces de l'ordre, lors d'une manifestation à Lafayette Square, à Washington D.C., le 22 juin 2020. | Tasos Katopodis / Getty Images North America / AFP

J'ai vu que des policiers ont fait des choses qui n'étaient vraiment pas nécessaires, lors des manifestations. Je veux dire, je comprends que tu doives faire bouger cette femme assise en face de toi, mais tu n'as pas besoin de la frapper au visage. Lorsqu'il s'agit d'adopter des réformes [sur l'usage de la force par la police], la plupart ont des exceptions. Par exemple, la plupart des services limitent déjà les tirs sur des véhicules en mouvement. Mais si vous essayez de me rouler dessus avec une voiture, ce qui pourrait me tuer, je suis autorisée à avoir recours à la force létale afin de protéger ma vie ou celle d'une autre personne. En Virginie, nous pouvons recourir à cette même force létale si nous avons des raisons de croire que la personne qui s'enfuit vient de commettre un crime et qu'elle constitue une menace imminente pour nous ou pour une autre personne. Et si je suis autorisée à faire usage de force létale, ce qui implique une situation de vie ou de mort, où je crains pour ma propre vie ou celle d'un autre, je peux faire tout le nécessaire (et, croyez-moi, je le ferai) pour faire cesser cette menace. Autrement dit, j'ai le droit de tirer, poignarder, frapper, étrangler, étouffer. Tout est possible quand on en arrive à ce point.

Ramiro Martinez, 41 ans, inspecteur à Temple, au Texas

Par rapport à mes débuts, j'ai assisté, durant ces dix-sept dernières années, à un grand changement dans les attitudes et dans la culture du métier de policier. Il y a eu du bon comme du mauvais. Aujourd'hui, nous sommes vraiment sous les projecteurs plus souvent que nous ne l'étions auparavant. J'aimerais que les services de police soient un petit peu plus transparents, notamment sur la manière dont nous contrôlons nos troupes. Il y a cette légende selon laquelle les policiers se défendraient les uns les autres et passeraient les choses sous silence. Durant toutes les années que j'ai passées sur le terrain, j'ai vu de nombreux policiers être renvoyés ou suspendus pour différentes infractions ou violations du code de déontologie. Et je pense que si le public pouvait le voir et que nous communiquions plus à ce sujet, cela contribuerait à montrer à notre communauté que nous ne tolérons pas ce genre de comportement.

Quand on voit [des agents de police frapper des gens] dans les journaux, on se contente de s'asseoir et de discuter entre nous: «Encore? C'est pas vrai?» Lorsque j'entends parler de policiers qui frappent des hommes menottés à terre avec le visage qui cogne le sol… Je voudrais me porter garant de tous les gars du bureau, parce qu'aucun de nous ne traiterait qui que ce soit de cette manière.

«On a beau être flic, on n'en est pas moins humain.»
Ramiro Martinez, 41 ans, inspecteur de police au Texas

Quant au mouvement Black Lives Matter, je l'entends bien. Là où je n'adhère plus, c'est quand j'entends les discours anti-flics et les appels à démanteler la police. Un mouvement qui scande: «Nous voulons les flics morts, maintenant», ou «Un bon flic est un flic mort», je ne peux pas rester sans rien faire. [Lorsque nous lui avons demandé où il avait entendu de tels slogans, Martinez a cité une vidéo de 2015, dans laquelle des manifestant·es du Minnesota scandaient vouloir faire «frire les porcs comme du bacon», ndla]. On a beau être flic, on n'en est pas moins humain.

Des policiers et des policières devant un tag réclamant l'abolition de la police, à New York, le 1er juin 2020. | David Dee Delgado / Getty Images North America / AFP

J'ai grandi dans un quartier pauvre. Mon père était immigré et nous vivions à six dans un logement qui ne comptait qu'une seule salle de bains. Si je suis là aujourd'hui, c'est parce que j'ai travaillé dur. Et on me dit maintenant que je ne peux pas comprendre parce que je ne suis pas noir. Mais, ceux qui me disent ça sont des amis noirs qui ont grandi dans des quartiers riches, des amis qui ont été élevés par des parents qui avaient réussi. On peut revenir en arrière et regarder ce qui se passait il y a un siècle. Bien sûr, si les choses étaient comme à cette époque, je serais en train de manifester. Mais j'ai vu un président noir.

J'ai dû me battre. Des amis à moi, avec qui j'ai grandi, disent que je suis raciste parce que j'ai voté Trump, mais je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'il dit. J'ai dû prier. J'ai dû demander conseil à mon pasteur. Après dix-sept ans d'exercice, je suis sur le point de dire: «J'arrête», et de donner ma démission. Je n'aurais jamais pensé en arriver là, je pensais rester policier une trentaine d'années. Mais j'ai envie d'une nouvelle carrière. J'ai été très clair avec mes enfants: je ne veux pas qu'ils suivent ma voie. Je veux qu'ils fassent autre chose. Parce que ça ne peut qu'empirer. Ils sont en train de décider de [démanteler] la police de Minneapolis. Je ne veux pas que mes garçons vivent ça.

Katie Miller, 30 ans, ancienne policière à Washington D.C.

J'ai remarqué que beaucoup de mes anciens collègues de Washington ont condamné catégoriquement les actes de Derek Chauvin, réaction que je n'avais jamais vue par le passé, en toute honnêteté. Habituellement, ils montrent toujours une petite hésitation, genre: «Attendons de voir ce que dit l'enquête.» Mais là, quand on a vu la vidéo, j'ai su, et tous mes anciens collègues ont su, que ce qu'ils voyaient suffisait à le condamner sur le plan moral et qu'il était évident que des poursuites pénales seraient engagées. Je n'avais jamais assisté à une telle indignation affirmée parmi les policiers auparavant, et je trouve ça vraiment très encourageant.

Quand j'étais dans la police, nous discutions souvent des fusillades qui avaient eu lieu, et on se contentait de comprendre les circonstances dans lesquelles elles avaient eu lieu et ce qui avait mal tourné. Il était possible d'exprimer un léger désaccord quant à la manière dont le policier avait géré la situation. Le meurtre de Tamir Rice en est un bon exemple. Il y a eu une erreur tactique et c'est pour ça que la voiture de police est arrivée sur les traces d'une personne au sujet de laquelle les policiers ne savaient rien du tout. Pourquoi faire cela et mettre son partenaire en pleine ligne de mire sans être couvert? En face d'une personne qui serait en possession d'une arme? D'un point de vue policier, c'est du mauvais travail. Mais il y avait un autre aspect à cette discussion que les policiers noirs ont soulevé: aurait-on accordé le bénéfice du doute à Rice s'il avait été un enfant blanc et non un jeune noir?

«De nombreux mouvements sociaux dans l'histoire peuvent démontrer que les manifestations de ce type sont nécessaires pour faire évoluer la police aux États-Unis.»
Katie Miller, 30 ans, ancienne policière à Washington D.C.

Certaines violences découlent du fait que les services de police manquent d'effectifs. S'il n'y a pas assez de personnes travaillant dans votre commissariat, les appels d'urgence n'en finissent pas. Ils ne font que s'accumuler. Lorsque l'on est de soirée ou de week-end, on travaille huit ou dix heures d'affilée, à répondre aux appels, les uns après les autres. Il s'installe une sorte de mentalité de la suractivité. Je pense que cela va à l'encontre d'un grand nombre de tactiques qui sont préconisées, comme la désescalade. La désescalade prend du temps. Cela signifie que l'on a besoin de calmer les choses. Lorsque vous arrivez sur une scène et que quelqu'un est énervé, plutôt que d'avoir à vous préoccuper des trois ou quatre appels en attente pendant que vous vous occupez de l'affaire présente, vous devez être en mesure de rester, avoir de l'espace et ne pas subir de pression pour pouvoir dire: «Je vais prendre mon temps et parler à cette personne pour bien comprendre quel est le problème.» Un commissariat qui dispose de suffisamment de policiers peut se permettre d'adopter des approches plus douces face à ces questions. Aussi, si l'on souhaite que les appels à réduire les financements ou diminuer les budgets de la police aillent dans le meilleur intérêt possible des communautés, je pense qu'ils doivent s'accompagner d'un changement radical de ce que nous demandons à la police de faire.

Je pense que les flics qui surveillent les manifestations sont sur les rotules, c'est certain. La plupart d'entre eux n'ont eu aucun jour de congé depuis que le mouvement a commencé. Donc, je pense qu'il y a un sentiment d'épuisement. Mais je pense que de nombreux mouvements sociaux dans l'histoire peuvent démontrer que les manifestations de ce type sont nécessaires pour faire évoluer la police aux États-Unis.

«Avec les gens de ma famille, je crois qu'il y a cette idée selon laquelle il faut être du côté de la police, en particulier parce que j'en faisais partie.»
Katie Miller, 30 ans, ancienne policière à Washington D.C.

Je crois aussi qu'il y a un certain nombre de problèmes que les policiers de «la vieille école» ne voient pas exactement du même œil que la nouvelle génération. Quand j'étais policière, j'avais un ami qui était nouveau dans la police. Lors d'une intervention, quelqu'un s'était approché de lui et l'avait poussé en lui mettant l'index sur la poitrine de manière irrespectueuse. La réponse de mon ami avait été de ne rien faire. Le lendemain, lors de l'appel, qui est le moment où tout le monde peut dire ce qu'il pense sur ce qui s'est passé la veille, quelqu'un s'est levé et lui a dit quelque chose du genre: «Ok, t'es un policier, mais avant tout, t'es un homme. Et en tant qu'homme, ne laisse jamais un autre homme te toucher de la sorte.» Il y avait un énorme fossé de générations. C'était comme s'il y avait quelque chose dans le travail de cet homme qui était directement lié à son identité de genre. J'imagine qu'il représente une forme de police plutôt inflexible, pour le dire gentiment.

Quand vous entrez dans la salle où se fait l'appel, tout est organisé en fonction de l'ancienneté. Les nouveaux doivent s'asseoir devant et ceux qui sont là depuis des dizaines d'années font plus ou moins ce qu'ils veulent dans le fond. Ils fument et plaisantent, pendant que ceux qui sont assis à l'avant sont en uniforme et prennent sagement des notes. Ils ont les chaussures encore bien cirées et tout. Parmi les policiers les plus âgés, beaucoup étaient en fonction lorsque le crack a très durement frappé Washington D.C. Ils aiment beaucoup rappeler que la ville était alors surnommée la «capitale du meurtre». Par exemple, s'ils sont en train de former quelqu'un, ils diront: «Bon, il va falloir que tu m'écoutes bien, parce que, tu sais, moi, je travaillais ici quand la ville était la capitale américaine du meurtre.» On sent qu'il y a une certaine fierté associée à ça. On sent aussi que c'est une manière de nous dire que, contrairement à eux, nous sommes un peu des bébés, habitués à un mode de vie plus sûr, chouchoutés et dorlotés.

Avec les gens de ma famille, je crois qu'il y a cette idée selon laquelle il faut être du côté de la police, en particulier parce que j'en faisais partie. Ils veulent me soutenir, donc ils pensent naturellement que c'est de ce côté que je suis et qu'ils doivent être. Il m'a fallu montrer beaucoup de patience auprès de ma famille et de mes amis pour qu'ils comprennent que la question n'était pas nécessairement aussi binaire. Avec les gens de ma famille, nous avons parlé des manifestations, en particulier des manifestants violents. Je peux me permettre de dire franchement pourquoi ce n'est pas quelque chose qui me dérange terriblement. C'est malheureux, mais si l'on adopte un point de vue plus général, c'est compréhensible (et efficace, pour être honnête). Je pense que pour ma famille, c'est un message d'autant plus facile à accepter qu'il vient de moi et que j'ai été dans la police.

Des manifestant·es brandissent des portraits de George Floyd, lors d'une marche à travers Greenwich Village, à New York, le 19 juin 2020. | Bryan R. Smith / AFP

À mes yeux, le plus important, c'est la réflexion que cela suscite vraiment au sein de la police, parce que si les choses se sont passées comme elles se sont passées et si l'on se demande pourquoi c'est arrivé à George Floyd, pourquoi Chauvin s'est senti autorisé à traiter cet homme de cette façon… Cela renvoie sans doute à une forme de racisme. Les policiers doivent souvent prendre des décisions en une fraction de seconde. Dans ce cas, s'il y a un parti-pris implicite, il va se manifester. Il y a une différence entre une formation sur les préjugés et le fait de faire son introspection et se rendre compte qu'une partie de soi-même est raciste, quelle que soit la formation que l'on a reçue ou l'idée que l'on se fait de soi-même. C'est une transformation a priori plus abstraite, mais, je le pense, beaucoup plus importante qui est en train de se faire. Du moins, c'est ce que j'espère.

Jillian Hanlon, 54 ans, policière à New York

Je suis plus optimiste au sujet de l'avenir de ce pays aujourd'hui que je ne l'ai été durant ces trois dernières années. Parce que jusqu'ici, c'était surtout l'apathie qui régnait. C'était scandale après scandale, au point que les gens s'y habituaient et s'en lassaient. [La mort de George Floyd] a tellement choqué les consciences que ça a sorti les gens de cette torpeur.

Je suis une policière transgenre de gauche. Vous n'allez pas en trouver beaucoup des comme moi. On sait bien que les métiers de la sécurité publique ont tendance à attirer des gens aux idées plutôt conservatrices. Et le fait d'avoir des idées conservatrices veut notamment dire que vous n'aimez pas trop ce qui change, ce qui est nouveau. Par conséquent, si on vous apprend que la police a toujours raison et que d'un seul coup, je vous dis: «Tu sais, je crois qu'on ne devrait pas tirer dans le dos des gamins noirs quand ils s'enfuient», ça devient une menace. Ça devient: «Attends… T'es sûre que tu es des nôtres?» Ça ne veut pas dire que les policiers se disent: «Ouais, on devrait avoir le droit de tirer sur les gamins noirs sans que ça nous pose de problème.» C'est plutôt: «Oui, c'est vrai, c'est pas bien, mais regarde le contexte, aussi.»

«Je suis une policière transgenre de gauche. Vous n'allez pas en trouver beaucoup des comme moi.»
Jillian Hanlon, 54 ans, policière à New York

Des policiers s'agenouillent pour montrer leur solidarité avec le mouvement Black Lives Matter et rendre hommage à George Floyd, à DeepWater Park, à Pasadena, au Texas, le 7 juin 2020. | Mark Felix / AFP

Je me suis disputée un jour avec un collègue au sujet du Narcan [un traitement d'urgence en cas d'overdose aux opioïdes, ndla]. Il était du genre: «Mieux vaudrait laisser ces déchets crever.» Mais la formation sur le Narcan repose en partie sur le fait d'humaniser les gens. L'une des intervenantes de la formation était une mère de famille. Elle avait eu trois enfants, dont deux étaient morts d'overdose aux opioïdes. Le troisième avait également des problèmes de dépendance et faisait régulièrement des overdoses. Elle avait dit aux policiers: «Je vous en prie, c'est mon dernier bébé. Ne le laissez pas mourir.» Ça a totalement changé la manière de voir de mon collègue. Un jour, plus tard, il est venu me voir et m'a dit: «J'ai eu tort. Ça m'a frappé quand je suis rentré chez moi. J'ai des enfants. Je ne peux pas m'imaginer les perdre.»

«Il va falloir aussi changer la culture de la police, parce que cette culture du silence nous apporte beaucoup d'ennuis.»
Jillian Hanlon, 54 ans, policière à New York

Je pense que les manifestations pourraient avoir un effet similaire. Cependant, c'est un peu à double tranchant. Parce que si on regarde un peu ce qui s'est passé à Minneapolis et à Saint Paul, les policiers ont eu recours à la force pour réprimer les manifestants. Je crois que, à l'heure actuelle, ils ont surtout l'impression d'être assiégés. Ils sont en colère, effrayés et ils tapent dans le tas.

Il va falloir aussi changer la culture de la police, parce que cette culture du silence nous apporte beaucoup d'ennuis. Ça nous permet de justifier des comportements que nous n'autoriserions à personne d'autre. Ces policiers de Buffalo [qui ont projeté au sol Martin Gugino, un activiste de 75 ans]… lorsqu'un autre policier a tenté de lui venir en aide, il a été repoussé. Quel est le message que cela envoie? C'est clair, le message, c'est: «Nous on vit, vous, vous pouvez mourir.» Comment prétendre être un bon flic si vous encouragez quelqu'un qui commet des violences non nécessaires entraînant des blessures graves? C'est un problème de culture policière. Les structures organisationnelles de la police sont des pyramides très étroites. On peut former les policiers à sortir des problèmes de culture policière, mais il faut que ça vienne du sommet.

*Le nom a été changé.

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