Culture

Les voix hors normes de «Celles qui chantent» et de «Malmkrog»

Temps de lecture : 6 min

Les quatre courts métrages réunis sur grand écran à l'enseigne de La 3e Scène et la vaste reconstitution historique de Cristi Puiu sont autant de petits et gros cailloux sur le chemin des salles.

Les Divas du Taguerabt de Karim Moussaoui. | Les Films Pelléas
Les Divas du Taguerabt de Karim Moussaoui. | Les Films Pelléas

Tout Simplement Noir est assurément l'événement-phare des sorties de la semaine. Mais le déconfinement progressif des grands écrans n'est pas affaire que de distance entre spectateurs et spectatrices, il se traduit aussi par l'intérêt des films proposés, et se poursuit avec deux autres propositions très dignes d'attention.

Celles qui chantent, quatuor ou quintet?

La question est classique concernant les films composés de plusieurs courts métrages, ici signés, par ordre d'apparition à l'écran, Sergei Loznitsa, Karim Moussaoui, Julie Deliquet et Jafar Panahi: au total, cela fait-il quatre ou cinq films?

Ces réalisations s'inscrivent dans un programme remarquable baptisé «La 3e Scène». Initié par l'Opéra de Paris avec le producteur Philippe Martin (Les Films Pelléas), il propose la mise en ligne de courts métrages ayant un rapport plus ou moins direct avec les mondes de l'opéra, du chant et de la danse. Le succès des Indes galantes version krump réalisé par Clément Cogitore a offert une considérable visibilité à ce programme où figurent également d'autres formidables cinéastes (Mathieu Amalric, Bertrand Bonello, Apichatpong Weerasethakul, Jean-Gabriel Périot…) mais aussi des chorégraphes (William Forsythe), des plasticien·nes (Claude Levêque)…

La réunion de quatre nouveaux titres de la série en un programme destiné à la salle a le mérite de mieux mettre en lumière ce projet, mais déroge à ce qui était en principe sa carte d'identité, l'offre en ligne. Celles qui chantent se compose donc de quatre propositions conçues indépendamment à l'origine, et qui se font écho de manière inégale, et pas toujours convaincante.

La plus singulière de ces propositions, Violetta, est signée de la réalisatrice et surtout metteuse en scène de théâtre (et désormais directrice du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis) Julie Deliquet. On y accompagne alternativement le parcours de la soprano Aleksandra Kurzak interprétant à Bastille La Traviata mise en scène par Benoît Jacquot et le parcours d'une jeune femme (jouée par l'actrice Magaly Godenaire) atteinte d'un cancer dans un service d'oncologie.

Les scènes sont, à l'opéra comme à l'hôpital, d'une grande justesse, et d'une émotion certaine. Pourtant, malgré le point commun de la maladie qui frappe l'héroïne de Verdi comme le personnage de fiction imaginée par la réalisatrice, on peine à percevoir ce qui se jouerait dans leur mise en parallèle.

Trois fois, le surgissement de voix hors normes

Hidden de Jafar Panahi apparaît comme une variation sur les thèmes qu'a brillamment mis en scène le cinéaste iranien notamment dans Trois Visages: doute sur la véracité des messages sur les réseaux sociaux engendrant un jeu entre fiction et «réalité», oppression des femmes empêchées d'exprimer leur talent, jeu du réalisateur avec son propre personnage à l'écran.

Cadrage par le pare-brise, image dans l'image et film dans le film, le dispositif cher à Panahi pour donner accès à l'invisible. | Les Films Pelleas

Ce sont les ingrédients adroitement agencés de ce court métrage situé au Kurdistan iranien. Mais vient le moment, splendide, où cette voix féminine privée de visage s'élève de derrière un rideau, et emporte tout.

Parmi les nombreux et considérables talents du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa figurent son art du montage des documents d'archives. Il en donne une démonstration virtuose, et éclairante, en assemblant les images de présences de personnalités à l'Opéra de Paris dans les années 1950 et 1960.

Du général De Gaulle à Brigitte Bardot, du Shah d'Iran à Nehru, de Bourvil à Kroutchev et de Charlie Chaplin à Houphoüet Boigny, sans oublier d'innombrables têtes couronnées, c'est le bottin mondain d'une époque qui, devant des foules toujours enthousiastes, défile sur les marches de Garnier grâce aux enregistrements des actualités filmées d'alors.

La foule fascinée par le défilé des vedettes et des princesses. | Les Films Pelleas

Une nuit à l'opéra devient ainsi, non sans humour, une interrogation sur ce que fut l'idée du glamour en des temps aujourd'hui révolus –et par contraste aussi sur ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Il est également stimulant de se demander ce que voient du film des personnes appartenant à plusieurs générations, ayant avec ces célébrités majeures d'il y a un demi-siècle des relations variables –ou plus aucune relation.

À nouveau, une grande voix vient transcender de manière sublime ce qui s'est ainsi construit par touches. La voix à jamais sauvage malgré toute la pompe, le lustre et les lustres, de Maria Callas démentant irrévocablement qu'Una voce poco fa.

Mais le plus beau, le plus étrange, le plus à la fois inscrit dans une réalité concrète et ouvert sur un au-delà est le film de Karim Moussaoui, Les Divas du Taguerabt. Après s'être interrogé sur le sens d'un opéra (la Chine vient d'en offrir un aux habitant·es d'Alger) dans son pays, le réalisateur d'En attendant les hirondelles part dans le désert, du côté de Timimoun.

Il cherche au fond de grottes ces femmes qui seraient détentrices d'un chant ancestral et mystérieux. Au terme d'une quête à la fois ironique et subtilement attentive, son aboutissement est bouleversant.

Un peu bancal, mais avec par trois fois ce grand pas de côté offert par l'irruption de voix hors normes, l'assemblage des quatre films réunit ainsi assez de talents et d'originalité pour mériter un détour par la salle. Qui est aussi, en principe, le lieu d'une bien meilleure écoute que ce qu'offrent les ordinateurs domestiques. Peut-être la meilleure raison de la sortie au cinéma de ces propositions.

Malmkrog, cruel banquet des vanités

Inclassable et déroutant, exagéré et passionnant, hors normes lui aussi, le nouveau film de Cristi Puiu est une œuvre-fleuve (3h20) d'une majesté tellurique, bien que presqu'entièrement situé en intérieur. Cet intérieur est celui du manoir, dans les montagnes enneigées de Transylvanie, appartenant à un aristocrate et intellectuel qui accueille quelques invité·es de marque.

L'épouse d'un général russe intraitable sur les valeurs nationalistes et militaires, un politicien français rêvant d'une paix éclairée grâce à une Europe unie dominant le monde, une jeune mystique orthodoxe, une musicienne française libre penseuse débattent et s'affrontent, se séduisent et se défient.

Le cinéaste roumain précurseur de la Nouvelle Vague de son pays au début des années 2000 adapte une œuvre d'un penseur qui fut en son temps, la deuxième moitié du XIXe siècle, tenu pour le plus grand philosophe russe, Vladimir Soloviev. Ses Trois entretiens. Sur la guerre, la morale et la religion (1900) deviennent le matériau d'une sorte de jeu cruel et subtil.

Entre Tchekhov et Buñuel, Malmkrog accompagne les méandres de conversations à thèmes politiques et métaphysiques entre aristocrates et artistes installé·es dans l'Empire russe d'Europe centrale, mais s'exprimant en français sur les sujets sérieux –et en russe avec les domestiques.

L'art virtuose de la mise en scène de Puiu consiste en effet à inscrire ces débats volontiers abstraits dans des contextes très charnels, très matériels, où la violence des rapports de classe tout autant que la sophistication gastronomique, la matérialité des costumes et des mobiliers ainsi que la splendeur glacée de la nature environnante sont des protagonistes à part entière.

Tapie dans la bombonnière des aristocrates, toute la violence de l'Histoire. | Shellac

Depuis ce très grand film qu'était son précédent long métrage, Sierranevada, on avait vu Cristi Puiu chercher dans les discours politiques et philosophiques du passé les formules révélatrices des aberrations et des horreurs contemporaines[1]. Si les corps, les gestes et les matières comptent, ce sont les mots qui deviennent les principes actifs les plus puissants d'un drame à la fois très situé dans le temps et l'espace, et aux échos si actuels.

Arpégeant débats abstraits et violence sociale, inconscience pusillanime, arrogance et désespoir, ce film au titre quasi-imprononçable (le nom de la localité où est supposément située l'action) devient un questionnement ludique et troublant sur les ressources mêmes de la rhétorique, les pouvoirs et les abîmes du discours.

S'ils ont entièrement changé de formulation, ces pouvoirs et ces abimes hantent inexorablement le monde d'aujourd'hui. Loin d'un exercice de style gratuit, le décalage à la fois temporel et stylistique opéré avec un aplomb de grand danseur par Cristi Puiu en désigne les violences et les absurdités, avec toutes les puissances d'une fable mêlant angoisse et ironie.

1 — Approche qu'il avait esquissé dès 2013 dans son court métrage pour le film collectif Les Ponts de Sarajevo à propos de la situation dans les Balkans. Retourner à l'article

Celles qui chantent

de Sergei Loznitsa, Karim Moussaoui, Julie Deliquet, Jafar Panahi

Durée: 1h15

Séances

Sortie le 8 juillet 2020

Malmkrog

de Cristi Puiu, avec Agathe Bosch, Frédéric Schulz Richard, Diana Skatalauskaité, Ugo Broussot, Marina Palii

Durée: 3h20

Séances

Sortie le 8 juillet 2020

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