Égalités / Société

Culotte menstruelle: laisse couler ton sang

Temps de lecture : 10 min

Elle est confortable, écologique et inoffensive. Dernière arrivée sur le marché, la culotte menstruelle s'impose comme alternative aux protections périodiques jetables en brisant le tabou des règles.

Adieu phtalates, dioxynes, pesticides des tampons et serviettes hygiéniques. | Patrick Kool via Unsplash
Adieu phtalates, dioxynes, pesticides des tampons et serviettes hygiéniques. | Patrick Kool via Unsplash

«C'est pas trop tôt! On manquait singulièrement d'innovation dans le domaine des protections périodiques!, lance Élise Thiébaut, autrice du livre Ceci est mon sang. La culotte menstruelle permet de dédramatiser les règles et apporte enfin une réponse à cette question peu prise en compte mais qui prend la tête: est-ce que j'ai une tache?» La question de la tache n'empoisonne pas uniquement le cycle des adolescentes. «Ce n'est pas normal à 30 ans de se demander encore si on a une tache!», s'écrie Claudette Lovencin, cofondatrice de Fempo.

Outre cette considération, la composition des serviettes et tampons jetables est dénoncée depuis plusieurs années maintenant. Phtalates, dioxynes, pesticides... En 2019 encore, 60 Millions de consommateurs épinglait de nombreuses marques, y compris certaines estampillées bio, révélant la présence de ces produits potentiellement toxiques pour la santé. Et pour l'environnement. Selon le site de statistiques Planetoscope, une personne menstruée a besoin 520 fois dans sa vie d'une serviette ou d'un tampon. «À l'échelle mondiale, cela représente une consommation de 1.447 serviettes hygiéniques chaque seconde, soit 45 milliards par an.»

Après les serviettes lavables et les coupes menstruelles, les culottes menstruelles ont conquis de nombreuses adeptes en un temps record. Pionnière en la matière, la marque new-yorkaise Thinx commercialise ses culottes hyper absorbantes, lavables et réutilisables depuis 2014. En France, c'est la marque Fempo qui a dégaîné en premier, en 2017, suivi par Réjeanne en 2018. Depuis, elles se sont multipliées. Moodz, Louloucup, Elia Lingerie, Sisters Republic, Blooming, Aglaé, Plim, So cup...

«Tant mieux, parce qu'il y a plus de choix pour les femmes», commente Elsa Mechulan, fondatrice de Loulou Cup, qui, après les coupes menstruelles, s'est lancée sur le marché désormais très concurrentiel des culottes en janvier 2020. «On passe 25% de notre temps à avoir nos règles. Il ne faut pas voir sa culotte comme un tampon ou une serviette mais comme une culotte de lingerie. Pour la lingerie, on n'achète pas toujours la même marque. Là, c'est pareil. Les culottes présentent par ailleurs plusieurs niveaux d'absorption et peuvent être utilisées durant le cycle mais aussi à la place d'un protège-slip», poursuit l'entrepreneuse.

Un besoin de transparence

Les promesses de ces marques? Jusqu'à douze heures d'absorption, en fonction de la culotte choisie et de son flux, pas d'odeur et pas de sensation d'humidité. En plus de l'esthétisme. La culotte menstruelle est composée de trois couches. Prenons l'exemple de Fempo, composée d'une doublure 100% coton en contact avec le sexe, une couche absorbante en bambou, une troisième couche imperméable en polyester et PUL, un tissu imperméable. L'extérieur est lui en Lycra. L'ensemble des textiles utilisés par Fempo est certifié OEKO-TEX® | STANDARD 100. «Cette certification assure la conformité légale des produits textiles contrôlés. Elle certifie en outre qu'un produit distingué avec le STANDARD 100 a été contrôlé de manière fiable quant aux substances nocives», peut-on lire sur le site du label.

Les marques réputées possèdent toutes ce label ou, mieux, proposent une gamme en coton bio. «Le made in France et les marques qui détaillent en toute transparence la conception et la composition de leurs culottes sont de bons critères pour choisir sa culotte. Nul besoin de contenir des nanoparticules d'argent. L'eucalyptus ou le bambou sont naturellement antibactériens, donc pas cette oxydation, cette odeur qu'on retrouve avec les protections jetables. Seulement l'odeur du sang», argumente Anaelle Sorignet, coach et testeuse de nombreuses marques de culottes pour son blog écologiste et féministe, La révolution des tortues. Les nanoparticules d'argent, qu'elle dénonce, sont des substances utilisées pour leurs caractéristiques antibactériennes et antifongiques, mais régulièrement mises en cause pour leurs impacts sanitaires et environnementaux. Elles se trouveraient dans la composition des culottes de Thinx, selon un article de Cheek magazine publié en 2017.

«La composition des culottes est un bon critère de choix. Nul besoin des nanoparticules d'argent. L'eucalyptus ou le bambou sont naturellement antibactériens.»
Anaelle Sorignet, coach et testeuse de marques

On utilise la culotte menstruelle durant son cycle, bien sûr, mais aussi en cas de spotting, de pertes blanches, de fuites urinaires ou en suites de couches. Désormais, la majorité des marques a développé sa gamme pour adolescentes. Donc, dès 12 ou 13 ans, on peut utiliser ces culottes pour le reste de sa vie.

Sur fond de féminisme, de body positivité, de messages inclusifs, les marques, souvent emmenées par de jeunes entrepreneuses optimistes et volontaristes, veulent proposer aux femmes des produits adaptés à leurs besoins et à leurs exigences sanitaires et environnementales. «Les seules solutions qu'on avait quand nous étions adolescentes, c'était ces protections hygiéniques jetables, bourrées de produits chimiques à l'origine de nombreuses allergies, de mycoses et même parfois responsable du syndrome du choc toxique», explique Wye Morter, cofondatrice de Réjeanne. Pas satisfaites des protections hygiéniques disponibles sur le marché, Wye Morter et Alexandra Rychner ont lancé cette marque de culottes. «La coupe menstruelle a enfoncé les premières portes. On n'était plus obligé d'acheter des protections chimiques et jetables, c'était un bon début pour les femmes et les règles.» C'est sur Ulule que l'aventure a commencé, un crowdfunding qui a permis d'écouler plus de 7.000 culottes sur un objectif initial de 100.

La coupe menstruelle remise en cause

La marque Fempo, lancée par Claudette Lovencin et Fanny Abes, a été initiée avec un questionnaire sur les réseaux sociaux. «Plus de 3.000 personnes ont répondu en trois jours. Et dans les réponses, y avait un malaise. En gros, 70% des femmes étaient insatisfaites de leurs protections pour des raisons de confort, d'autres s'inquiétaient pour leur santé, se posaient des questions quant à la composition des produits, souffraient de mycoses, d'irritations. La troisième préoccupation était liée aux questions écologiques», se souvient Claudette Lovencin. Les fondatrices de Fempo ou Réjeanne se sont très vite rendues compte qu'elles n'étaient pas seules à avoir besoin d'une nouvelle génération de protections hygiéniques. La coupe menstruelle avait déjà bousculé la donne mais n'était pas toujours satisfaisante. Certaines femmes ne sont pas à l'aise avec les protections intravaginales ni la manipulation de la cup. «La cup est faussement pratique, il faut des toilettes avec un robinet sous la main et ce n'est pas le cas partout», commente Anaelle Sorignet.

En outre, la coupe a eu mauvaise presse. En mai, la DGCCRF a émis de nouvelles recommandations, basées sur un avis rendu par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, sur l'utilisation de la coupe menstruelle. Sa composition n'est toutefois pas remise en cause mais uniquement sa mauvaise utilisation, pouvant être à l'origine du syndrome du choc toxique. L'ANSES s'est prononcée pour que soient inscrits sur les emballages des coupes, «le temps de port maximal de la coupe (6 à 8 heures) et le fait que la coupe doit être portée uniquement pendant les règles et vidée régulièrement (toutes les 4 à 6 heures), un avertissement sur le fait que les femmes ayant déjà eu un syndrome de choc toxique ne doivent pas utiliser de protection intime interne, une recommandation d'utiliser la nuit une protection externe, afin de diminuer le risque de développer un syndrome de choc toxique».

«Ça change la vie», lit-on souvent sur les pages des comptes Instagram et Facebook de Fempo, Réjeanne, Moodz et les autres.

«Le gros avantage de la culotte par rapport à la serviette, c'est que ça ne bouge pas. Il n'y a pas de sensation de deuxième couche. Quand on fait du vélo, la serviette gigote. Là, ça ne bouge pas. Culottes menstruelles ou culottes normales, sous mes jeans, et je ne sens pas la différence. Ta culotte, tu la mets, tu l'oublies et tu l'enlèves le soir. Pour moi, c'est une révolution, au moins pour la nuit. Je n'envisage aucune autre protection que ça», commente Anaelle Sorignet. Et pour les personnes qui ont un flux plus hémorragique, il est possible d'utiliser une protection en complément pour les deuxième et troisième jours, comme une coupe ou une serviette lavable. «Il n'y a pas de règles pour les règles. Ce qui compte, c'est la diversité des propositions et la possibilité de choisir», lance Wye Morter.

Un défaut: le prix

Malgré ses vertus, la culotte menstruelle compte encore des réfractaires. Son principal défaut? Elle coûte cher. Comptez entre 28 et 45 euros pour l'achat d'une pièce. Chez Réjeanne, certains modèles flirtent avec la soixantaine d'euros –avec des culottes en plumetis ou dentelle, c'est aussi l'un des partis pris de la marque, proposer de jolies culottes réalisées dans l'usine morbihannaise de l'ancienne marque de lingerie Chantelle.

Sachant qu'il faut en moyenne cinq culottes pour tourner confortablement sur un cycle menstruel, le coût du stock nécessaire peut alors avoisiner 150 euros, voire 200. Une somme élevée pour des personnes en situation de précarité, bien sûr, mais aussi pour des femmes plus aisées qui ne veulent pas débourser autant d'un coup pour leurs menstruations. «Je constate que le prix de 30 euros la culotte est un énorme frein pour la plupart des femmes. C'est un investissement pour démarrer. Je comprends que ce soit une barrière, moi je me les suis fait offrir à Noël et ça me change la vie!», plaide Anaelle Sorignet.

En l'absence de chiffres fiables en France, Les Décodeurs du Monde ont réalisé une estimation du coût moyen des règles pour une personne menstruée, tout au long de sa vie. La moyenne s'établit à 7,5 euros par cycle, soit 90 euros par an et 270 euros sur trois ans. Si vous achetez cinq culottes (mais quatre peuvent suffire) à 30 euros, votre budget s'établit alors à 150 euros. La comparaison est vite faite!

Cachez cette culotte

Outre le porte-monnaie, il existe des barrières psychologiques à l'utilisation des culottes menstruelles. La vue du sang qui s'écoule des culottes au rinçage –on peut ensuite les laver à la main ou en machine– peut être un frein. De même que les faire sécher à l'air libre, ce qui est pourtant un impératif.

Le sèche-linge nuit aux capacités d'absorption de la culotte. «Je ne veux pas laver ça devant mon mari, je ne veux pas que mes enfants les voient dans la salle de bain.» «Certaines femmes ne veulent surtout pas que le reste de la famille sache qu'elles ont leurs règles. Ce qu'elles veulent, c'est jeter leurs protections souillées le plus rapidement possible à la poubelle», analyse Louise Brunet, naturopathe et autrice du blog Sois bio et bats-toi. «Il y a encore encore un gros tabou autour des règles, c'est la raison principale qui freine les femmes», analyse celle qui pour son blog a testé de nombreuses marques de culottes.

«Sentir le sang qui coule, tout le monde n'est pas habitué. Ça prend un peu de temps mais en un ou deux cycles, cette sensation étrange passe.»
Claudette Lovencin, cofondatrice de Fempo

Pour d'autres femmes, de la génération 1960-1970, le fait de devoir laver sa culotte est un véritable retour en arrière. «Pour elles, ce n'est pas féministe et ça ne correspond pas à l'idée qu'elles se font de la liberté de la femme. Pourquoi s'embêterait-on à laver nos protections hygiéniques? Selon cette génération, le tampon est un progrès et la culotte un recul. Pourquoi s'imposer ce retour en arrière? Ce sont deux mondes qui s'affrontent», poursuit Louise, s'appuyant sur les réactions qu'elle peut lire sur son blog.

Dernier barrage, pour les adeptes des protections intravaginales, sentir le sang s'écouler dans sa culotte. «Il faut apprivoiser la culotte. Sentir le sang qui coule, tout le monde n'est pas habitué, ça prend un peu de temps mais en un ou deux cycles, cette sensation étrange passe», assure Claudette Lovencin de Fempo. «Je trouve plutôt rassurant le fait de reprendre conscience de ce qui est en train de se produire dans son corps. Avec les tampons, on n'a aucune idée de ce qui se passe. C'est étrange. Quand on se rend compte que la culotte est fiable, la sensation d'écoulement, on s'en fout», abonde Anaëlle Sorignet. «Avec les culottes, on sort de l'image du déchet, analyse Élise Thiébaut. Elles normalisent enfin ce qui se passe dans les corps des personnes qui ont leurs règles!»

Une arme contre la précarité menstruelle

Tara Heuzé, fondatrice de l'association Règles élémentaire, engagée contre la précarité menstruelle, voit l'avènement des culottes de règles comme une aubaine: «Il s'agit le plus souvent de jeunes marques très engagées avec des valeurs fortes. De nombreuses marques souhaitent s'associer avec nous ou avec d'autres associations et engager des actions qui participent à leur business plan. Leur communication repose sur l'idée de briser le tabou des règles et c'est aussi ce que nous voulons.»

Ces partenariats leur permettent d'organiser des ateliers de sensibilisation auprès de femmes précaires. Objectif: les informer sur les protections hygiéniques réutilisables, la cup, la serviette lavable ou la culotte menstruelle. Les femmes peuvent repartir avec la protection de leur choix. Modibodi, Smoon, Elia Lingerie, Saforelle, Pourprees, Blooming, Réjeanne, Fridas, Dans ma culotte, Lyeva... Règles élémentaires a établi un partenariat avec dix marques de culottes menstruelles.

«Si la coupe menstruelle a le meilleur ratio durée/coût, elle suscite encore de nombreuses barrières psychologiques, culturelles, religieuses ou sociales... La culotte est un produit phare, la chouchoute de nos ateliers. Notre objectif est de mettre fin à la dépendance au don, en plus d'un réel enjeu écologique et sanitaire. Avec des culottes, qui peuvent durer entre deux et cinq ans, on peut permettre aux femmes de vivre dignement leurs règles et de se soucier d'autre chose.» Mais quand le stock de culottes aura disparu? «On en redemandera aux marques et on en aura. Nous soutenir, c'est inscrit dans leur ADN.»

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