Société / Tech & internet

Des milliers de femmes s'insurgent contre Nicky Cosmetics et ses influenceuses de télé-réalité

Temps de lecture : 7 min

Sur les réseaux sociaux, elles sont nombreuses à se plaindre de pertes de cheveux, douleurs et démangeaisons après plusieurs utilisations d'un shampoing de la marque.

Le site 60 millions de consommateurs avait déjà épinglé Nicky Cosmetics, en janvier dernier. | Capture d'écran Instagram 60millionsdeconsommateurs
Le site 60 millions de consommateurs avait déjà épinglé Nicky Cosmetics, en janvier dernier. | Capture d'écran Instagram 60millionsdeconsommateurs

En larmes, sur son compte Instagram, une jeune coiffeuse de l'Hérault dénonce. Elle dit recevoir des dizaines de commentaires négatifs sur la page Facebook de son salon de coiffure. Marion est sous le choc. «Ce sont des gens qui ne sont jamais venus, ils disent que c'est sale, que des salariés font n'importe quoi! Ce sont des comptes d'hommes, alors que je suis seule à y travailler et en plus je ne coiffe pas les hommes, c'est incohérent.» Elle déclare recevoir des avis négatifs toutes les dix minutes, un véritable harcèlement sur les réseaux sociaux. Mais pourquoi cette jeune coiffeuse qui a ouvert son salon il y a trois ans subit un tel acharnement?

| Capture d'écran Facebook

D'après elle, cela vient d'un article qu'elle a publié sur son site, Le-salon-vagabond. Elle y met en cause la marque Nicky Cosmetics. Marion affirme que son shampoing est dangereux. Elle cite pour preuves 60 millions de consommateurs, des retours d'expériences de ses clientes et des échanges avec d'autres salons de coiffure. C'est d'ailleurs une autre professionnelle, Amélie, qui avait mis le feu aux poudres. Après avoir posté des clichés de cheveux de client·es et dénoncé Nicky Cosmetics sur Facebook, la publication avait fait un buzz et Amélie avait reçu une mise en demeure. Marion a donc décidé d'écrire un article car elle voulait «alerter les consommateurs et les clientes. J'ai des responsabilités, quand je fais des couleurs, les cheveux peuvent casser à cause de la marque. Moi, je ne veux pas avoir de problème». La jeune femme se dit maintenant harcelée d'appels. Une capture d'écran de son téléphone le prouve, dès 5h20 du matin, son téléphone a sonné toutes les 2 à 5 minutes, toute la journée. Elle nous assure avoir porté plainte.

Derrière la marque, une agence de marketing digital controversée

Nicky Cosmetics rayonne sur les réseaux sociaux. Elle se vante aujourd'hui d'avoir plus 280 milles abonné·es. Créée par l'agence de marketing digital We Events, elle a envahi les comptes de très jeunes internautes à coup de story quotidiennes de stars de la TV réalité aux millions d'abonnés. On y voit par exemple Jazz Correia, les «Marseillais» Maeva Ghennam et Julien Tanti ou encore la célèbre Nabila Benattia promouvoir les différents cosmétiques. Rachetée par AW Web, filiale du groupe AWPG, détenue par l'animateur télé Arthur, la société We Events a déjà fait parler d'elle par l'un de ses fondateurs, Wesley Nakache. D'anciennes publications racistes du jeune homme avait créé la polémique le 20 juin dernier poussant la société à le retirer de ses fonctions.

Sur un groupe Facebook, on dénombre plus de 3.000 utilisatrices en colère. Nous avons contacté plusieurs dizaines de jeunes femmes qui protestent contre Nicky Cosmetics. Leurs témoignages sont quasiment tous identiques et loin des promesses déclarées par les influenceur et influenceuses de télé-réalité. À l'origine de ce groupe, une jeune femme qui dit l'avoir créé pour «pour dénoncer le service après vente car beaucoup de personnes recevaient les colis dans un état défectueux, les délais de livraisons étaient interminables sans aucunes réponses aux clientes. Puis les avis ont commencé à prendre de l'ampleur».

| Capture d'écran Facebook

Laura, 31 ans, du Tarn dit avoir utilisé ces produits pendant environ un an. Puis un jour, elle subit une perte de cheveux. «Ils se craquaient en racine, j'ai perdu ma masse, ils ne bouclaient plus, ils sont devenus ternes, poisseux, j'avais des démangeaisons…» Jusque-là, la jeune femme ne s'alarme pas, puis viennent «des grosses douleurs au crâne, comme des brûlures et au-dessus des tempes, des trous. J'ai commencé à regarder les témoignages et bingo, je n'étais pas seule». Depuis l'arrêt du produit, les douleurs ont cessé et ses cheveux «ont repoussé et reprennent vie. À présent, je ne mets plus rien de chimique sur mon crâne. J'avoue que j'ai un traumatisme de ce côté-là... Avoir les tempes dégarnies à 31 ans quand on est une femme, en plus des douleurs, ça marque un peu». Son témoignage s'ajoute à celui d'Isabelle, 28 ans, du Var, qui perdait «énormément de cheveux par poignée. J'avais mal. Mes cheveux sont actuellement horribles, secs, incoiffables».

| Capture d'écran Facebook

Même chose pour Audrey, elle a foncé chez le coiffeur pour tout couper dès qu'elle a vu une «perte de cheveux en masse». Elle parle de migraine: «Au début, je pensais que c'était dû à mes lentilles, je suis allée chez l'ophtalmo. Rien.» Après l'arrêt de l'utilisation du produit pour cheveux, les douleurs ont disparu. Quant à Aurélie, 31 ans, du Sud-Est, elle se disait d'abord très satisfaite: «J'ai tout de suite adoré, étant enceinte et ayant fait des décolorations et colorations, mes cheveux avaient complètement changé de texture. Je les perdais énormément mais je ne m'étais pas posé trop de questions sur le moment.» Puis après un passage chez sa coiffeuse, elle déchante. «Ils étaient tout cassant, il a fallu beaucoup couper. Ma coiffeuse a cru à un problème de santé et m'a dit d'aller faire une prise de sang, mais rien à signaler. Je suis alors tombée sur ce groupe Facebook où des milliers de filles ont le même problème que moi. On m'a confirmé que les produits chimiques étaient mauvais. Depuis, je prends une autre marque et tout va bien.»

Certaines interpellent alors l'entreprise via des commentaires négatifs. Toutes disent que leurs propos sont instantanément supprimés. Coralie a été contactée en retour par Nicky Cosmetics, qui lui a alors envoyé un code promotionnel de 50%. Un autre compte Facebook, «Nicky pour les fans», celui-ci en faveur de la marque, semble même changer de cap. L'administratrice du groupe l'avoue publiquement: «J'ai le crâne qui brûle dès que je le touche et ça me démange…je ne sais plus quoi penser.»

Déjà interpellé par 60 millions de consommateurs

Au mois de janvier dernier, le site 60 millions de consommateurs épingle ces cosmétiques. Il relevait la présence de produits nocifs, allergisants, irritants, et des molécules interdites en Europe. La composition des crèmes révèle des mélanges de méthylchloroisothiazolinone (MCIT) et de méthylisothiazolinone (MIT). Ces conservateurs sont interdits depuis 2016 pour les cosmétiques sans rinçage.

Contactée, Nicky Cosmetics dément. Pour eux, les compositions sont vérifiées, ils plaident pour une erreur de composition affichée sur le site ou une «erreur d'étiquetage». La marque prétend avoir «retiré ces produits du marché quelques jours après, par mesure de sécurité». Mais le site va plus loin et révèle la présence de 7 allergènes dans une crème sans rinçage. Sur Twitter, @doubleshitfuck (le compte n'existe plus aujourd'hui), le chasseur d'influenceurs et influenceuses et de produits issus du dropshipping a alerté pendant de longs mois sur les dangerosité des crèmes et shampoings de Nicky Cosmetics. C'est aussi le cas de checkstore.fr qui met en garde contre le marketing d'influence des entreprises We Events ou encore Shauna Event.

Il y a peu, le site dénonçait les patchs brûleurs de graisses «Slimmee». Un produit mis en avant par les mêmes stars des réseaux sociaux, disponible sur la plateforme chinoise Aliexpress pour beaucoup moins cher. Inefficace, le patch irait jusqu'à brûler la peau de certaines personnes. Le site a publié des photos d'une utilisatrice, la peau rougie. Nous avons trouvé une autre utilisatrice, Laura, qui présente les mêmes symptômes.

Le rôle des influenceuses

Nicky Cosmetics a communiqué sur ses réseaux. Pour la marque, les propos de la jeune coiffeuse de l'Hérault sont des fake news. Elle prétend que celle-ci cherche à distribuer des cosmétiques concurrents et publie délibérément de fausses informations. Concernant les faux avis sur le salon de Marion, elle dément toute responsabilité. FrenchCom, qui gère les intérêts du groupe, a annoncé avoir déposé une plainte pénale.

Contactée par Slate, Nicky Cosmetics réitère ses propos. La société dit avoir rencontré un problème de «mélange de conservateurs présents dans les formules». Elle assure que désormais tous les «produits sont conformes à la réglementation». Quant à nos témoignages, le directeur général Ron Boccara dit avoir noté «un mésusage de certains produits» et assure qu'il va désormais «mieux communiquer» sur leur utilisation. Il ajoute que «le confinement a été une période très stressante et certaines personnes, plus sensibles que d'autres, ont pu voir un effet sur leur chevelure et leurs phanères». Les brûlures observées seraient dues aux produits «décolorants, colorants, défrisants qui eux classiquement provoquent ce type de réaction». Nicky Cosmetics affirme également ne jamais supprimer d'avis négatif. La marque est certaine que leurs représentants influenceurs et influenceuses utilisent leurs produits quotidiennement «si elles ne les utilisaient pas, nous n'aurions sans doute pas des commandes si régulières».

| Capture d'écran Instagram

D'après notre enquête sur Nicky Cosmetics ou encore Slimmee, toutes les utilisatrices avouent avoir été séduites par le discours des influenceurs et influenceuses qui en font la promotion. À coup de superlatifs, les stars de la télé-réalité séduisent. Maeva Ghennam appelle sa communauté «mes amours» et déclare utiliser tous les produits qu'elle promeut. On note des patchs Slimmee, des gélules coupe-faim, une ceinture stimulante pour abdos, des produits qui selon elle sont «révolutionnaires», «marchent trop bien, sans faire le moindre effort, sans faire de sport». Elle enchaîne avec la promotion du cosmétique Neila-Store, quelques heures après avoir fait celle de... Nicky Cosmetics. Avec une plastique qui fait rêver les adolescentes et ses millions de followers, Maeva et ses homologues influent les modes de consommation d'un très jeune public. Alors, peut-on vraiment confier à ses célébrités le soin de recommander ces produits?

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