Politique

Hélas, le vrai remaniement n'est pas pour demain

Temps de lecture : 5 min

Le remaniement est la pérennisation du statu quo politique sous l'apparence du changement. Tout changer, c'est autre chose.

Édouard Philippe et Jean Castex, lors de la passation de pouvoir à Matignon, le 3 juillet. | Ludovic Marin / AFP
Édouard Philippe et Jean Castex, lors de la passation de pouvoir à Matignon, le 3 juillet. | Ludovic Marin / AFP

Vous pouvez remplacer Monsieur X par Madame Y en espérant que les dieux de la parité poseront un regard favorable sur votre nouveau gouvernement; annoncer que les cartes sont rebattues et qu'il s'agit d'un nouveau départ à la fois écolo, social et économique; nommer à Matignon une vieille grenouille des cabinets ministériels en vous persuadant que l'opinion, cette inconnue aux millions de visages toujours fuyants, sera assez crédule pour voir en votre jeu de bonneteau un nouveau souffle.

Vous pouvez décréter que la droite c'est la gauche, vice-versa, que vous êtes Jupiter incarnant l'une et l'autre, en même temps, par la souplesse de votre pensée complexe et la puissance de votre verticalité.

Au nom de quoi faudrait-il vous en priver? La politique, en France comme ailleurs, n'est-elle pas l'art de raconter avec le plus grand sérieux que la Terre est plate, assis·e à un bureau sur lequel trône un globe terrestre? Vos prédécesseurs n'ont-ils pas osé promettre qu'ils changeraient la vie et réduiraient la fracture sociale? Qu'ensemble, tout deviendrait possible? Que le changement c'était maintenant?

Le goût de la lanterne magique

La politique française est une tragi-comédie absurde dans laquelle défilent des personnages en quête d'auteur, dont la longévité sur scène est plus ou moins grande selon leur ténacité, leur intelligence tactique, leur résistance aux coups bas et leur appétit pour le pouvoir.

Qu'ils ou elles se disent de gauche, de droite, des extrêmes ou du centre, toutes et tous prennent des airs pénétrés pour traquer la grandeur et le prestige évaporés de notre nation sur le déclin. Braves gens, n'en doutez pas: ces élu·es prédestiné·es seront les héros et les héroïnes d'une épopée nommée redressement national.

Pourquoi nous autres, pauvres mortel·les, oublions-nous à chaque élection et chaque remaniement que les promesses n'engagent que celles et ceux qui les reçoivent? Sommes-nous trop bêtes pour comprendre qu'aux alcools frelatés de nos candidat·es succède toujours une gueule de bois monumentale?

Ou bien, parfaitement conscient·es de cette causalité sans faille, avons-nous tellement le goût de l'illusion et de la lanterne magique que nous redescendons quand même à la caverne pour admirer les ombres qui s'y meuvent à la lumière de nos espoirs bientôt déçus?

Nous sommes constamment sommé.es de choisir entre deux médiocrités.

Voilà plusieurs années que le mirage a du plomb dans l'aile: l'injonction, le cri qui tue, l'engagement solennel, de moins en moins de Français·es s'y laissent prendre. Les «gilets jaunes», en un sens, incarnent une idéologie du désenchantement: on ne nous y prendra plus.

Mais la fameuse défiance vis-à-vis des élites, du «Tous pourris» au «Qu'ils s'en aillent tous», n'est-elle pas elle-même un autre discours performatif? Aux injonctions que produit à la chaîne le consensus mou de la raison réformiste, les «populismes» de tous poils ne se bornent-ils pas à substituer le rêve d'un grand soir qui n'est en réalité qu'un opium nostalgique, patriote à l'extrême droite et révolutionnaire à l'extrême gauche?

Entre l'inconséquence du pouvoir et celle des prétendant·es qui aspirent à le renverser, la grande tristesse est que nous sommes constamment sommé·es de choisir entre deux médiocrités.

La possibilité d'un antidote

Ainsi va la France, pauvre petit bouchon de liège brinquebalé sur le torrent du monde: le président de la République promet un gouvernement de mission et de rassemblement, feignant avec plus ou moins de conviction de ne pas entendre le vide qui résonne dans ses mots-baudruches; à peine a-t-il fini de s'exprimer qu'une meute pavlovienne d'éditorialistes remontés comme des pendules le prend en chasse à coup de formules et de petites phrases qui pourraient être assassines si on ne les avait entendues mille fois. Où est la sortie? L'alternative véritable? Comment se réveiller de ce Groundhog Day hexagonal? Ça ressemblerait à quoi, un remaniement sans triche?

Je relis Montaigne, ces jours-ci. Quand on est, comme moi, intoxiqué par les syllogismes crapoteux des talk-shows et des réseaux sociaux, où le langage est une rixe et où seule la logique du dernier mot fait loi, la clarté de son discours est aussi douloureuse que salutaire: «Il n'y a rien de barbare et de sauvage, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.» Dans cette maxime, écrite au souvenir d'une rencontre à Rouen, de nombreuses années auparavant, avec trois Amérindiens tupinambas, j'entends à la fois le grand poison français et la possibilité d'un antidote.

Ces dernières semaines, le pays s'est déchiré sur les questions du racisme made in France et des violences policières. Emmanuel Macron, qu'on voit rarement désorienté, nous a expliqué dans le même souffle que le racisme, c'était très mal, mais que l'antiracisme aussi. S'est-il aperçu que cette polémique n'est que le énième avatar d'un antagonisme qui ne cesse de se régénérer (le communautarisme musulman vs l'universalisme laïc, pas plus tard qu'à l'automne) sans faire avancer personne et en pompant l'énergie de tout le monde?

Du dialogue et du débat

Nos différences sont multiples: générationnelles, socio-économiques, culturelles, ethniques, religieuses, de genre –que sais-je. Qu'elles évoluent en clivages politiques n'est pas un problème en soi; c'est l'oubli que ces clivages ont souvent leur origine dans nos biais individuels ou collectifs qui est dangereux pour le contrat social et le pacte républicain.

Voir midi à sa porte est parfaitement normal, peut-être même inévitable. Refuser de l'admettre, en revanche, met à mal le vivre-ensemble. Je suis le premier à avoir des opinions tranchées, à considérer que j'ai raison. Quand je rencontre une contradiction, un objet intellectuel ou langagier «qui n'est pas de mon usage», je dois faire un effort pour ne pas désigner cet objet comme une «barbarie» – ce n'est pas l'envie qui me manque.

Cet effort n'est autre qu'une révolution copernicienne dans la sphère politique: comprendre qu'on n'est pas le centre de l'univers et voir le monde avec d'autres yeux que les siens. Il y a là une éthique du dialogue et du débat, fondée sur la patience et l'esprit critique, qui renvoie moins à la tolérance anglo-saxonne, définie par un Locke, qu'à l'humanisme de la Renaissance, bien de chez nous.

Montaigne nous enseigne que toute politique a une valeur relative: elle est un arbitrage sur un objet qui ne saurait avoir une seule vérité, mais sur lequel on peut avoir au contraire une multitude de points de vue, eux-mêmes fonctions d'expériences, d'intérêts, de calculs. Pas un enjeu du débat public n'échappe à cette définition (si tel était le cas, il s'agirait d'un absolu et nous serions alors dans le domaine de la croyance et du dogme), ni les dossiers techniques ni les sujets plus philosophiques: gestion de la crise sanitaire, réforme des retraites, limitation de vitesse sur les routes secondaires, mais aussi laïcité ou universalisme.

Vive le chambardement sans fin

Le vrai remaniement n'est pas une question d'hommes et de femmes –sauf à considérer la parité et la diversité des membres du gouvernement. Il est éventuellement une question institutionnelle (faut-il ou non changer de régime?), mais surtout une manière d'envisager la France et de nous envisager nous-mêmes.

Re-manier: manier encore, faire bouger, déplacer, déranger. La république est dans ce mouvement permanent, ce questionnement qui ne la laisse jamais en repos. Être républicain·e consiste d'abord à accepter le chambardement sans fin de ce qu'on tenait pour acquis, l'absence de vérités définitives, d'essences qui figent les identités.

C'est un processus difficile, au sens où il ne cesse de nous remettre en cause: je n'ai pas forcément raison parce que je pense ce que je pense. Mais c'est un processus infiniment précieux par sa dimension pacificatrice: en république, nous partageons ce sur quoi nous ne sommes pas d'accord. Nos conflits sont la matière même de notre lien.

Dans un pays miné par l'insécurité culturelle, la phobie du remplacement postcolonial, la sagesse humaniste et relativiste de Montaigne me semble plus à-propos que l'universalisme faux-jeton des Lumières. Hélas, je crains que le remaniement à laquelle sa pensée nous invite ne soit pas près d'avoir lieu.

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