Culture

Il faut oublier Turner-le-classique pour voir Turner-le-précurseur

Philippe Douroux, mis à jour le 28.03.2010 à 12 h 43

Comment ne pas reconnaître dans Turner le peintre qui ouvre la voie à l'expressionnisme et à l'école de New York?

L'exposition Turner au Grand Palais rend hommage à la peinture classique, à l'académisme et d'abord à la peinture française comme s'il fallait presque nécessairement que Paris soit remis au centre de toute création picturale. C'est une chose entendue: John Mallord William Turner a plus que tout admiré Claude Lorrain ou Poussin. Il a repris les thèmes du néo-classicisme et du romantisme avec paysages, arbres sombres, châteaux que l'on suppose hantés et en sortant du Grand Palais, on sait d'où il vient. On ne sait en revanche pas où il va et la perspective qu'il ouvre sur l'avenir.

Quant à savoir si Turner est un précurseur annonçant l'Impressionisme, l'Expressionisme voire l'expressionisme abstait, la question n'est même pas posée. La question a été réglée en France depuis longtemps. C'est non. Si Claude Monet installe son chevalet à Londres pour peindre Impression, soleil levant en 1873, ouvrant la voie de l'Impressionisme, il n'aurait pas vu L'Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, le 16 octobre 1834 (1834), Mer déchaînée avec épave en feu (1835-1840), ou Pluie, vapeur et vitesse - le Great Western Railway (1844). Ces oeuvres, où le sujet s'efface, s'estompe, pour donner plus de force à la peur, à l'épouvante, au sentiment laissé par la scène, n'auraient été visibles à Londres qu'au tournant du siècle, à partir de 1901.

Monet sur le même chemin que Turner

Pas vu pas pris. Puisque Claude Monet ne les a pas vues, il n'a pas pu s'en inspirer. Monet reste ainsi l'inspirateur de l'art moderne, de l'art contemporain avec les Nymphéas et les tableaux peints dans le jardin de Giverny à la fin de sa vie. Avec le Pont japonais, dominante rouge (vers 1923), ou les différentes versions de La Maison de Giverny vue du jardin aux roses (1922) le sujet disparaît dans une tentative poignante de montrer ce qu'il a dans le ventre plutôt que ce qu'il a sous les yeux. A ce moment de sa vie, on ne sait plus très bien ce qu'il voit de son sujet et de sa peinture après avoir été opéré de la cataracte, mais on ressent quelque chose de poignant.

Pourquoi attribuer à Monet la paternité de la peinture moderne et de l'expresionisme quand il reprend le chemin emprunté par Turner? Les plus grands peintres ouvrent et ferment des portes. Ils ouvrent des perspectives, apportent des moyens pour avancer. Même les conservateurs britanniques semblent refuser l'idée d'un Turner ouvrant la voie.  D'abord, l'exposition vient de la Tate Gallery à Londres. Et, sur les bord de la Tamise, on peut voir en ce moment, dans une salle du troisième étage de la Tate Modern, quatre tableaux se faisant face. Des Nymphéas de Monet datés de 1916, un petit Rothko (sans titre 176 x 100 approx. 1950-1952), un long Jackson Pollock (n°9A 1948) et un Joan Mitchell (n°12 1951-1952). Un cartel l'affirme à l'entrée: la peinture Monet et sa peinture «semi-abstraite» est celui qui précède l'école de New York.

Le Musée Marmottan avait organisé il y a deux ans une exposition baptisée «Voyage à Giverny - De Monet à Joan Mitchell». la filiation de l'un à l'autre était évidente. Mais, on éprouvait déjà le besoin de mettre une borne «Turner» au milieu beau milieu du XIX° siècle et d'allonger ainsi la perspective avec Les côte de Folkstone (1845) ou la Mer déchaînée avec épave en feu (1835-1840). Si Monet ou Joan Mitchell peignent autre chose que les paysages ou les fleurs qu'ils ont sous les yeux, Turner permet de ressentir la peur, l'angoisse que provoque la force de la mer démontée, la vigueur de l'incendie qui ravage la Chambre des Lords, ou encore l'irréalité mécanique du train à vapeur sortant du brouillard. Comme le remarquent Damien Sausset et Térésa Faucon dans leur Turner (les ABCdaires, Flamarion), le fils d'un barbier de Londres, dont on ne connaît ni le lieu ni la date de la naissance avec certitude, a peint «le rien» ou «le vide» décrivant cette aspiration que cherche à provoquer le peintre.

Le peintre du «rien» et du «vide»

Alors, comment ne pas voir dans Turner le peintre qui ouvre la porte à l'expressionisme en général (Nolde entre autres) et l'Expressionisme abstrait de l'école de New York en particulier? Dans l'Histoire de l'art, Ernest H. Gombrich invite à comparer Navire de guerre et différents vaisseaux dans la brise (1640-1645) du peintre hollandais Simon de Vlieger au Vapeur dans une tempête de neige (1842). Le premier connaissait avec exactitude les détails des gréments qu'il reproduisait avec minutie, quand Turner nous laisse «percevoir la force du vent et le choc des lames». Un peu plus loin il ajoute: «Chez Turner, la nature exprime les émotions de l'homme devant les puissances qui le dépassent, et notre admiration va à l'artiste qui a su évoquer avec autant de vigueur le jeu des forces élémentaires.»

Curieusement, l'affiche de l'exposition du Grand Palais montre bien que l'on ne peut en rester au Turner classique d'avant 1835. Il s'agit d'un paysage de plage où l'on aperçoit des femmes ramassant des coquillages, mais les éléments concrets ont été éliminés par le recadrage qui invite l'œil à se concentrer sur l'embrasement du soleil. Les personnages disparus, «le vide» s'installe. Turner est bien un tournant, il y a Turner-le-classique et Turner-l'expressionniste. Il oblige le spectateur à admettre que la peinture et les peintres avancent en dépassant leurs prédécesseurs, en l'occurrence le Canaletto, Rembrandt, le Lorrain ou Poussin.

Il faudra un jour, à Paris, mettre en perspective Turner, Monet et Pollock. Mais il faudrait trouver un autre endroit que cet invraisemblable Grand Palais qui offre un espace riquiqui et labyrinthique sans lumière, sans hauteur et sans profondeur.

Philippe Douroux

Photo: Pluie, vapeur et vitesse (1844)

Turner et ses peintres, au Grand Palais. Jusqu'au 24 mai 2010.
Métro Champs Elysée-Clémenceau.
Ouverture : Du vendredi au lundi de 9h à 22h, le mardi de 9h à 14h, le mercredi de 10h à 22h, le jeudi de 10h à 20h
Fermé le 1er mai.
Prix d'entrée: Plein tarif: 11€ - Tarif réduit: 8€ (13-25 ans, famille nombreuse, demandeur d'emploi) - Gratuit pour les moins de 13 ans, les bénéficiaires du RSA et du minimum vieillesse.

Philippe Douroux
Philippe Douroux (31 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte