Égalités / Société

Racisme: le parallèle avec les États-Unis n'est pas absurde

Temps de lecture : 6 min

Le pays a été peuplé par des Européen·nes qui y ont exporté des théories nées sur notre continent.

La statue de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) située devant le Palais Bourbon, à Paris. | Joel Saget / AFP
La statue de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) située devant le Palais Bourbon, à Paris. | Joel Saget / AFP

Depuis la tragique disparition de George Floyd, un homme noir atrocement torturé par un policier blanc aux États-Unis, le débat sur le racisme connaît un nouveau souffle en France où des manifestations rassemblent des dizaines de milliers personnes qui réclament notamment la fin des violences racistes dans la police française.

Nombreuses sont les voix qui s'élèvent contre ce parallèle dressé entre le racisme systémique des États-Unis, et ce qui ne serait que la somme d'actes isolés en France. Comparer notre grande France à un pays si raciste? Une idée vraisemblablement infamante à laquelle s'oppose notamment Christophe Castaner, qui nie fermement toute ressemblance.

Il est fascinant de voir comme nos médias et nos politiques sont capables d'observer et de décrire avec la plus grande des précisions les dynamiques raciales liées à l'histoire états-unienne, tout en brandissant dès lors qu'il s'agit du racisme français le totem d'un universalisme niant tout caractère systémique.

Pourtant, ce n'est pas la première fois que des jeunes s'emparent des rues françaises pour dénoncer les violences policières en se référant au contexte nord-américain. En 1983, Toumi Djaïdja, 19 ans, sombre dans le coma après s'être interposé entre un chien policier et un enfant. À son réveil, le miraculé décide d'organiser une marche pacifique contre le racisme. La «Marche pour l'égalité et contre le racisme» (racialisée par les médias qui la rebaptisent «Marche des beurs»), qui réunit 100.000 personnes à Paris, s'inspire explicitement d'un autre événement qui a eu lieu vingt ans plus tôt: la Marche sur Washington de 1963 à l'issue de laquelle Martin Luther King prononcera son fameux discours «I have a dream». Toumi Djaïdja, qui est d'origine algérienne, revendique toujours cet héritage et cette inspiration des mouvements noirs opprimés de l'autre côté de l'Atlantique. Ni à l'époque, ni aujourd'hui, il n'est venu à l'idée de quiconque de l'accuser «d'américaniser» le débat français...

La diffusion internationale de l'idéologie raciste

Certes nos pays sont différents, le racisme étant consubstantiel de l'existence même des États-Unis. Leur territoire s'est constitué sur le génocide des populations natives et la déportation massive d'Africain·es réduit·es à l'esclavage, dont la main-d'œuvre gratuite a constitué l'enrichissement du pays. Et si aujourd'hui les violences policières tuent davantage outre-Atlantique, c'est parce que la violence y est plus endémique. Que l'on soit noir·e ou blanc·he, on court plus de risques de mourir par balles aux États-Unis que dans n'importe quelle autre démocratie.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue le fait que les États-Unis ont été peuplés par des Européen·nes qui y ont exporté des théories nées sur notre continent.

La France a amplement participé à la diffusion internationale de l'idéologie raciste, puisqu'elle s'est aussi déployée sur le continent américain où plusieurs des territoires qui la constituent aujourd'hui sont toujours géographiquement situés. Les Antilles françaises ont été un véritable laboratoire de l'organisation concentrationnaire et déshumanisante de l'esclavage, et nombre de nos concitoyen·nes sont des descendant·es de personnes torturées par l'esclavage. Si la France est aujourd'hui le seul pays au monde qui soit présent sur cinq continents, c'est bien parce qu'elle a de manière très singulière institutionnalisé sa propre version du racisme.

Contrairement aux États-Unis, ces drames meurtriers se sont déroulés loin de la «métropole», il est donc plus aisé de les nier et de les tenir à distance au nom d'un universalisme de façade. Mais ces dénégations omettent un autre aspect de l'histoire des relations raciales en France: le sol hexagonal est aussi depuis bien longtemps le théâtre d'un racisme d'État.

En 1776, le Dictionnaire de l'Académie française définit le mot «Noir» comme «le nom qu'on donne en général à tous les esclaves noirs aux travaux des colonies».

Au-delà de la rédaction par Colbert du Code noir qui circonscrivait l'esclavage aux terres colonisées, le droit français a su constituer des catégories sans avoir à s'inspirer de quiconque.

Après les invasions coloniales transatlantiques, la France formule promptement la question raciale dans ses propres termes. En 1776, le Dictionnaire de l'Académie française définit le mot «Noir» comme «le nom qu'on donne en général à tous les esclaves noirs aux travaux des colonies». La racialisation de l'esclavage est alors explicite, «noir» étant la couleur de l'être dominé, position désormais inscrite dans le vocabulaire officiel.

Dans un récent article, l'universitaire Grégory Pierrot revient sur les racines historiques du racisme systémique. Il rappelle par exemple qu'en 1777, Louis XVI signait une Déclaration pour la police des Noirs pour encadrer de manière très sévère la présence des «noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur» sur le sol métropolitain, les Noir·es ne disposant pas des documents approuvés risquant d'être emprisonné·es dans des «dépôts de Noirs».

Ainsi la France, que l'on prétend aveugle à la race, a créé en Algérie la condition subalterne de «Français·es musulman·es» et conçu un Code de l'indigénat qui distinguait les «citoyen·nes» français·es des «sujets» colonisés.

Si des intellectuels noirs français et américains ont organisé le «Congrès des écrivains et artistes noirs» en 1956 réunissant, à la Sorbonne, Français et Américains, c'est bien qu'il y avait la conscience d'une condition noire commune de part et d'autre de l'Atlantique. L'affiche de cet évènement unique où se trouvaient de brillants esprits tels qu'Aimé Césaire ou Richard Wright, né sous l'égide de la maison d'édition Présence Africaine, et dont l'affiche avait été réalisée par Pablo Picasso, avait reçu le soutien des penseurs incontournables de l'époque tels que Jean-Paul Sartre, André Gide ou encore Claude Lévi-Strauss.

Aussi, l'argument consistant à répéter qu'au XXe siècle les Afro-Américain·es fuyant la ségrégation dans leur pays accouraient pour se réfugier dans une France plus accueillante est totalement fallacieux. En effet, la France qui applaudissait Joséphine Baker (tout de même sertie d'une ceinture de bananes) et se déhanchait au rythme du jazz de Sidney Bechet était aussi celle qui opprimait ses populations colonisées et les exhibait à Paris dans des zoos humains. Cette fascination pour les Noir·es américain·es cohabitait parfaitement avec la pratique de travaux forcés (abolis en 1946, soit près de cent ans après l'abolition de l'esclavage) dans les colonies.

L'impensé d'un racisme historiquement français

Aujourd'hui encore, notre pays témoigne davantage de respect pour les Afro-Américain·es que les Noir·es français·es ou africain·es. Dans mon documentaire Les Marches de la Liberté, le romancier américain Jake Lamar décrivait le racisme beaucoup plus «subtil» en France, en comparaison d'un racisme américain plus binaire. Il évoquait les contrôles au faciès dont il faisait régulièrement l'objet: «Quand ils voient mes papiers, je suis américain et il n'y a plus de problème. Ce n'est pas aussi simple pour mes amis d'origine maghrébine, africaine ou caribéenne.»

En réalité, le mot «racisé» (qui désigne les personnes non blanches victimes de la racialisation de la société qui les définit à leur désavantage) que l'on fustige comme une dangereuse nouveauté a été utilisé par Colette Guillaumin dans son livre L'idéologie raciste paru en 1972. La sociologue féministe qui a produit un ouvrage de référence sur la question raciale en France il y a près de cinquante ans est décédée en 2017, dans une relative indifférence. Ses travaux, comme ceux d'Albert Memmi (Le Racisme, Portrait du colonisé) décédé cette année, sont totalement invisibilisés des débats actuels alors même qu'ils sont axés sur la production du racisme français.

L'écrvain tunisien Albert Memmi à Paris, en 2005. | Boyan Topaloff / AFP

Le psychiatre et philosophe Frantz Fanon, dont le travail sur le racisme est incontournable, est un des intellectuels français dont la pensée circule le plus dans le monde. Pourtant, le cinquantenaire de sa mort en 2011 n'a fait l'objet d'aucune commémoration nationale digne de ce nom. Pire, en 2019, Alain Juppé a fait barrage à l'attribution de son nom à une rue de Bordeaux. Comment expliquer que Fanon, qui réfléchissait depuis le colonialisme français, soit autant mobilisé dans la pensée noire américaine et presque ignoré dans son propre pays?

Lors d'un débat qui m'opposait à Raphaël Stainville sur LCI au sujet d'un lycée Colbert rebaptisé Rosa Parks du nom de la célèbre militante afro-américaine, mon contradicteur dénonçait le fait qu'«on importe dans l'histoire de nos lycées des débats étrangers à la manière dont la France a pu se construire». Selon ses termes, l'idée même d'un racisme historiquement français était impensable, déni très caractéristique d'une perception tronquée de notre histoire.

Nous sommes capables de citer Angela Davis, James Baldwin ou Malcolm X, mais leurs équivalent·es français·es semblent totalement méconnu·es. Pourquoi préférons-nous baptiser nos parcs et nos stations Rosa Parks, Nelson Mandela ou Martin Luther King plutôt que Louis Delgrès, Solitude, Toumi Djaïdja ou Toussaint Louverture?

Il n'est pas question ici d'organiser le concours du pays le plus raciste, mais bel et bien de rappeler qu'en matière de racisme, la France n'a rien à envier aux États-Unis. Le racisme français est également le fruit d'une histoire d'atrocités entremêlant violences et domination, et il s'inscrit tout autant dans notre quotidien et dans nos pratiques institutionnelles. Nier la parenté entre les différentes formes de racisme qui perdurent au sein des anciennes puissances esclavagistes et coloniales n'est qu'une posture qui, en fait, nous empêche de reconnaître une réalité peu gratifiante qu'il est temps d'affronter.

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