Politique

L'écologie, une voie d'accès aux pouvoirs pour la gauche?

Temps de lecture : 7 min

Si le mariage de la gauche et de l'écologie a changé les règles du jeu lors des élections municipales, cette nouvelle offre politique doit encore faire ses preuves.

Après la grâce de ces élections municipales, restent les élections décisives de 2022, présidentielle, puis législatives... | Gonz DDL via Unsplash 
Après la grâce de ces élections municipales, restent les élections décisives de 2022, présidentielle, puis législatives... | Gonz DDL via Unsplash 

La vague verte qui s'est manifestée lors du second tour des municipales a soudainement actualisé la poussée de l'écologie politique en permettant l'accès au pouvoir des Verts dans une série de villes de première importance: Lyon (ville et métropole), Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Tours, etc. Bien des évènements survenus depuis le début de l'année 2019 avaient annoncé cette mutation: la multiplication des alertes scientifiques à propos du changement climatique et de ses conséquences délétères, l'émergence d'un nouvel activisme environnemental avec les actions spectaculaires d'Extinction Rebellion, les succès des listes écologistes lors des élections Européennes, et pour finir, les annonces solennelles de la Convention Citoyenne pour le Climat qui semblent annoncer que le temps de l'écologie est enfin advenu.

Sans préjuger d'une nouvelle fin de l'histoire qui verrait l'enjeu environnemental devenu le clivage majeur de la politique, reprenons un à un les éléments de preuve à l'appui de cette mutation politique.

La montée de la préoccupation environnementale

Beaucoup d'indicateurs indiquent clairement que les Français·es sont de plus en plus préoccupé·es par l'état de l'environnement. L'enquête annuelle de l'ADEME administrée en juillet 2019 indique par exemple que «L'environnement» est le problème le plus important (comparé à un total de douze autres enjeux) pour 16% des Français·es, à égalité avec «L'emploi». Dans les huit vagues d'enquête précédentes (c'est-à-dire depuis 2011) «L'environnement» stagnait en moyenne à 6%. Plus précisément c'est la question du «Changement climatique» que 34% des personnes interrogées identifient comme la principale préoccupation, suivi à 21% par «La dégradation de la faune et de la flore». Le contexte de la crise sanitaire tend probablement à accentuer la sensibilité environnementale puisque l'on admet communément que l'origine de la Covid-19 se situe dans un réservoir de virus animal et que notre usage imprudent de la nature (expansion des villes, déforestation) est la cause première de sa diffusion.

Ces évolutions ravivent une question posée depuis longtemps dans le débat public: faut-il «donner la priorité à la protection de l'environnement même si cela ralentit la croissance économique, et si certains perdent leur emploi» ou bien «donner la priorité à la croissance économique même si l'environnement en souffre d'une manière ou d'une autre»? La question a été posée en ces termes dans la dernière enquête sur les valeurs des Français et Françaises.

À la date de l'enquête (2018), la préférence était donnée à l'environnement: 50% contre 34% pour la croissance, et l'analyse montre que le choix de l'environnement est plus accentué parmi les classes privilégiées par le revenu et le niveau d'études, et à gauche du spectre politique. Il est vrai que, pour les défenseurs de l'environnement, cette opposition est artificielle, voire de nature idéologique, car une autre croissance, vertueuse, est possible notamment par le développement des énergies renouvelables. De quelle côté penchent aujourd'hui les Français·es sur cette opposition? Sans doute du côté de la défense de l'environnement si la tendance observée en 2018 se confirme. Pourtant, dans les décennies précédentes, on a souvent observé un déclin de la demande d'environnement dans les périodes d'aggravation de la crise économique. Cette règle peut-elle à nouveau s'appliquer lorsque la gravité de la situation économique d'ici quelques mois –faillite d'entreprises, envolée du chômage– sera plus visible qu'aujourd'hui?

Les succès électoraux des écologistes

Les écologistes d'EELV ont engrangé de vrais succès électoraux depuis 2019. Essayons cependant de les apprécier plus précisément. Le résultat obtenu lors des Européennes par EELV, 13,5%, est impressionnant comparé à une moyenne d'environ 10% dans la série des élections européennes. Il s'approche du meilleur résultat obtenu par les Verts à l'élection européenne de 2009: 16,3%. Mais la vraie nouveauté réside moins dans le niveau absolu de ce score que dans la comparaison avec ceux du Parti socialiste: en 2009, les Verts talonnaient un Parti socialiste qui le devançait de quelques dixièmes de pourcentages (16,5% pour le PS contre 16,3% pour EELV). Pour l'élection de 2019, les 13,5% obtenus par les Verts doivent être comparés aux 6,2% obtenus par la liste socialiste. Pour la première fois, l'écologie politique est largement en tête des formations de gauche. Or, depuis que l'écologie est entrée dans le champ politique elle a toujours été contrainte de rechercher des accords électoraux avec un partenaire puis puissant, le Parti socialiste, notamment lors des élections décisives que sont les législatives.

La logique du scrutin majoritaire à deux tours imposait en effet aux écologistes un accord électoral leur assurant un monopole de candidature dans quelques dizaines de circonscriptions. Mais le versant programmatique accompagnant ces accords électoraux n'a guère permis aux Verts de peser sur les politiques publiques d'environnement. Pour les élections locales, (municipales, régionales) la souplesse d'un mode de scrutin mixte a cependant permis aux Verts de passer des accords plus satisfaisants avec le Parti socialiste, et, par-là, de participer, en position minoritaire, à des exécutifs locaux dirigés par des socialistes. Le nouveau rapport de force révélé par les élections européennes a changé les règles du jeu, et les conséquences en sont apparues dès les municipales qui viennent de se dérouler. Dans une trentaine de villes importantes (plus de 30.000 habitants) EELV a pu imposer des unions des forces de gauche, avec pour la première fois des têtes de liste écologistes. C'est la configuration choisie, notamment à Bordeaux, mais aussi, à Agen, Tours, ou Besançon.

Au premier tour des élections municipales, ces listes ont recueilli en moyenne 21% des suffrages exprimés. C'est moins que dans l'ensemble des villes où la gauche s'est unie avec des têtes de listes socialistes (26% en moyenne) mais cette différence tient pour beaucoup à la présence dans ces communes de maires socialistes sortant·es. Les Verts se sont aussi présentés en liste autonome dans environ 120 villes ou secteurs de villes (Paris, Lyon Marseille) et là, ils ont totalisé 14,7% des suffrages exprimés, soit environ cinq points de pourcentage de plus qu'en 2014. Au total, c'est à dire sur l'ensemble de la France urbaine, le progrès est sensible. Le second tour a très largement confirmé les succès des listes écologistes, en confiant le pouvoir municipal aux Verts ou à des coalitions rose / vert dans un nombre respectable de grandes villes. Seule réserve à retenir pour apprécier ces résultats: le taux d'abstention très élevé en raison de la pandémie peut faire penser que l'électorat plus âgé, peu enclin à voter pour les écologistes a, par défaut, favorisé les bons scores de ces derniers.

La recomposition de la gauche

La recomposition de la gauche est aussi de nature idéologique. Historiquement, la gauche, dans ses différentes composantes non écologistes est longtemps restée sourde à la montée des préoccupations environnementales. À l'origine, on se souvient du moment où le rapport du Club de Rome (1972) est combattu par une partie de la gauche qui le taxe du péché de malthusianisme. Tout au long des années 1980, 1990 et au-delà, le Parti socialiste n'a véritablement prêté attention aux enjeux environnementaux que dans les périodes électorales, sous la menace d'un vote écologiste qui captait une fraction de son électorat. Sans doute y a-t-il bien eu des alliances entre socialistes et Verts (la Gauche plurielle en 1997, l'alliance PS / EELV de 2012) mais ces périodes d'union entre appareils n'ont guère changé la tiédeur des convictions environnementales du Parti socialiste.

Au moment des élections présidentielle et législatives de 2017, tout change dans un PS bousculé par la montée du macronisme. Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, en l'absence de candidat·e écologiste, rivalise de propositions écolos avec Jean-Luc Mélenchon. Aujourd'hui, le Parti socialiste, sous-titré «Social-Écologie», semble approuver sans réticence l'ensemble des prises de position des écologistes. Très récemment, son jugement sur les 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat confirme un alignement de principe sur les thèses écologistes.

Si le Parti socialiste accepte globalement l'héritage écologiste, les écologistes, de leur côté, semblent en accord avec la plupart des positions de la gauche sur les enjeux culturels et sociaux. Sur le libéralisme culturel (tolérance dans le domaine de la sexualité, universalisme, bienveillance à l'égard des courants d'immigration etc.), les Verts ont toujours surpassé le Parti socialiste. Sur les enjeux du libéralisme économique, ils partagent également les convictions de la gauche, souvent dans sa version la plus radicale (celle des Insoumis, et des Frondeurs du Parti socialiste). En somme, le mariage entre gauche et écologistes ne pose guère de problèmes puisque, sur le seul enjeu qui les opposait, l'environnement, le PS a rendu les armes et que la deuxième gauche, celle qui ne rejetait pas en bloc le libéralisme semble avoir disparu du paysage politique. Par la grâce de ces élections municipales, la scène politique présente à nouveau un monde bipolaire opposant une gauche écologisée à une droite demeurée productiviste (incluant, du point de vue des écologistes, Les Marcheurs), à condition d'oublier la présence du troisième pôle, représenté par le RN. Quelles sont les chances de succès électoral d'une gauche ainsi recomposée?

Par chance pour cette nouvelle gauche, le calendrier électoral lui offre en 2021, deux échéances qui permettent de tester à nouveau l'efficacité de cette nouvelle offre politique. Les élections régionales, avec un mode de scrutin analogue au mode municipal, devraient permettre des alliances de premier ou de second tour à une gauche écologisée. Le mode de scrutin majoritaire à deux tours des élections départementales est beaucoup moins souple mais, si l'entente entre gauche et écologistes demeure, on peut imaginer un partage des départements avec des candidatures uniques pour partie des socialistes et pour partie des écologistes.

Restent les élections décisives de 2022, présidentielle, puis législatives. Pour la présidentielle, la règle de sélection pour le second tour des deux candidat·es en tête au premier tour ne laisse guère de chances à une gauche éparpillée en deux ou trois candidat·es. Mais comment désigner un·e candidat·e unique? La Parti socialiste sera-t-il à cette date toujours dans un tel état de faiblesse qu'il devra s'incliner devant un·e candidat·e issu·e d'une primaire au sein d'EELV? Ou bien peut-on imaginer une primaire de l'ensemble de la gauche, écologie comprise? Même si l'un de ces processus aboutissait à une candidature commune aux Verts et aux socialistes, il est bien peu probable que La France insoumise, en la personne de Jean-Luc Mélenchon, accepte de se ranger derrière cette union. L'écologie a sans doute trouvé une voie d'accès aux pouvoirs locaux. En ce qui concerne la conquête du pouvoir national, la méthode reste à inventer.

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