Société

Les «culs nus», les fers-de-lance du body positive

Temps de lecture : 5 min

À l'arrivée de l'été, un lot de contraintes s'abat sur les corps toujours trop peu bronzés, trop gras, pas assez musclés... Les naturistes semblent avoir trouvé la solution au problème.

Pour les naturistes, la nudité est avant tout un art de vivre libérateur. | Timothy Meinberg via Unsplash
Pour les naturistes, la nudité est avant tout un art de vivre libérateur. | Timothy Meinberg via Unsplash

Les normes du monde d'après ressemblent furieusement à celles du monde d'avant. L'été pointe à peine le bout de son nez, que les injonctions se multiplient. «Retrouver son corps sans trop d'effort», «Mincir et stabiliser son poids avec la médecine chinoise et autres» ou encore «Régimes: j'affine ma silhouette en 15 jours» s'affichent déjà sur les étagères des marchands de journaux. Rien de nouveau sous le soleil.

Cet été, comme d'habitude, les chaleurs estivales seront propices au dénudement des corps. Et, comme d'habitude, ils seront soumis au rouleau compresseur de la norme. Les jambes, les bras et les torses dénudés apporteront pour certain·es leur lot de complexes: près de sept Français·es sur dix seraient complexé·es par leur corps, d'après un sondage réalisé par Yougov pour le site de rencontres Meetic en 2016. Loin d'être une souffrance marginale donc.

Au sein de notre société du spectacle où l'image se superpose à l'image, les représentations corporelles sont omniprésentes et pourtant nullement représentatives de l'étendue des gabarits et des morphologies. Stéréotypés à l'envi, les corps sont largement homogénéisés, même si un vent de changement souffle de ce côté-ci.

Et si pour voir (enfin) l'étendue des physionomies, les accepter et s'accepter, il suffisait de se dévêtir complètement? C'est ce que pensent de plus en plus d'influenceur·euses et de militant·es féministes qui, pour changer nos regards, partagent de plus en plus vergetures et bourrelets sur les réseaux sociaux. Chez les naturistes, pour qui la nudité est avant tout un art de vivre libérateur, la prise de conscience n'est pas nouvelle. Cette communauté est convaincue que pour accepter l'étendue des corps, il faut les voir et les montrer.

Une thérapie

À écouter les adeptes, le naturisme est un moyen efficace d'invisibiliser sa classe sociale. «Cela efface les différences. Sans vêtement, on ne sait plus qui fait quelle profession et qui est riche ou pauvre. Cela n'a pas d'importance», soutient Viviane, présidente de la fédération française de naturisme. Pour cette naturiste, c'est loin d'être le seul bienfait de cette pratique. La nudité collective permettrait surtout de s'affranchir d'une posture comparative ou d'être dans le rejet voire la honte de soi. «Comme tout le monde est nu, on ne porte pas de jugement sur le corps des autres et les gens se sentent bien», argue Viviane.

«Avant de me mettre nue, j'étais complexée par rapport à mon poids. La communauté naturiste m'a tout de suite accueillie.»
Amélie

À la tête de cet organisme depuis l'année dernière, cette bénévole assure que de nombreux adeptes cherchent dans le naturisme une façon de faire la paix avec leur rondeur, leurs cicatrices ou une opération médicale visible. «J'avais un complexe vis-à-vis d'une certaine partie de mon corps et ça a été une thérapie pour moi», confirme Julien*. Ce Corse a découvert le naturisme il y a une quinzaine d'années et depuis, il a été conquis. «La convivialité, le respect de la nature… Tout ça m'a tout de suite convenu. C'est très naturel, il n'y a pas de sexisme, aucun sentiment sexuel et pas de moquerie. Juste le plaisir d'être nus et libres.»

Ce plaisir se retrouve tant chez les hommes que chez les femmes. Amélie* était mal à l'aise sur les plages traditionnelles. Elle se sentait reluquée, dévisagée, comparée. Puis un beau jour ensoleillé, elle a décidé d'enlever son maillot. «J'avais entendu parler de la bienveillance de cette communauté. Avant de me mettre nue, j'étais complexée par rapport à mon poids. La communauté naturiste m'a tout de suite accueillie. Je ne m'y suis jamais sentie jugée et ça m'a permis de faire la paix avec mon corps », s'enthousiasme-t-elle.

«Un système de valeurs derrière le naturisme»

Mais le naturisme ne se résume pas seulement au fait de se dénuder. Pour Viviane, c'est un peu plus que cela: «C'est aussi une philosophie de vie qui promeut la protection de l'environnement et une forme de retour à la nature.» D'où le nom: le naturisme. CQFD. En Allemagne, pays où la pratique est plus courante qu'en France, on nomme cet art de vivre par le mot Freikörperkultur, qui signifie «la culture du corps libre». Une façon de montrer qu'il s'agit avant tout d'une recherche de liberté.

«Il y a toujours eu un système de valeurs derrière le naturisme. Aujourd'hui, il tend vers l'idée d'acception de soi et de son corps», confirme Arnaud Baubérot, auteur d'une thèse sur l'histoire du mouvement, de son émergence aux années 1930. Et selon lui, de nombreuses personnes y trouvent leur compte. «C'est un discours performatif qui aide les gens qui ne sont pas dans la norme à se sentir plus à l'aise

Mais si les «culs nus» sont aujourd'hui un des fers-de-lance du body positive, ils ne l'ont, inconsciemment, pas toujours été, précise le maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Paris-Est Créteil. Au contraire. «D'une certaine façon et sans que ce soit le but initial, le naturisme a participé à la construction de certains stéréotypes qu'ils ont contribué à porter comme les corps musclés et bronzés. Ils ont accompagné l'apparition de ces normes en les promouvant.»

Désacralisation de la nudité

Si la nudité collective permet aux naturistes de surmonter certains de leurs complexes en les affichant au lieu de les dissimuler, elle peut également être une arme féministe. «Au début du siècle dernier, les codes vestimentaires étaient contraignants pour tout le monde, même pour les hommes. Mais les schémas patriarcaux ont fait que les normes ont toujours été plus fortes envers les femmes. Elles ont longtemps été contraintes de porter des robes jusqu'aux chevilles. On ne voyait que leurs mains et leur visage», décrypte Arnaud Baubérot.

«Beaucoup de femmes me disent qu'elles sont moins dévisagées sur la plage quand elles sont nues, que quand elles sont habillées.»
Viviane, présidente de la fédération française de naturisme

Encore aujourd'hui, le corps féminin est largement normé, une revue de presse de magazines féminins ou un rapide passage sur Instagram suffisent pour s'en rendre compte. Ce n'est pas pour rien si les Femen utilisent la nudité pour leur combat politique. Dans l'imaginaire collectif, le corps féminin reste encore plus sexualisé que le corps masculin. La preuve: une manifestation de femmes aux seins découverts pose beaucoup plus problème que s'il s'agissait de poitrines d'hommes. Une pincée de naturisme et le tour est joué? «C'est certain que le fait d'être tout le temps nu permet de désexualiser les corps», explique Viviane.

Paradoxalement, c'est en étant nues que des naturistes se sentent le plus en sécurité et le plus libres. «Beaucoup de femmes me disent qu'elles sont moins dévisagées sur la plage quand elles sont nues, que quand elles sont habillées», estime Viviane. Amélie, naturiste depuis dix ans, va même jusqu'à qualifier ce mode de vie de féministe car «il libère les femmes des nombreuses contraintes qui pèsent sur leur corps et les aide à décomplexer». En parodiant Jean-Paul Sartre, on pourrait presque conclure que le naturisme est un féminisme.

*Les prénoms ont été changés à la demande des interviewé·es.

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