Culture

Les saines colères de Benjamin Biolay

Temps de lecture : 6 min

Avec son nouvel album, «Grand Prix», la grande gueule de la chanson française malgré lui nous emmène en F1 après nous avoir accueilli chez lui à coups de lives Insta pendant le confinement.

Le confinement pour Benjamin Biolay? «Une vraie Fête de la musique pendant deux mois» à l'issue de laquelle il livre un album en hommage aux bolides. | Martha Bevacqua
Le confinement pour Benjamin Biolay? «Une vraie Fête de la musique pendant deux mois» à l'issue de laquelle il livre un album en hommage aux bolides. | Martha Bevacqua

Des millions de Français·es ont passé quelque cinquante-six jours confiné·es entre quatre murs ou dans leur jardin, à Paris ou à la campagne. Les artistes n'ont pas fait exception. Dans ce marasme sanitaire, nombre de chanteurs et chanteuses ont ouvert en grand les portes de leur appartement pour nous proposer des concerts privés. De la gouaille, une grande gueule et des tubes à la chaîne, Benjamin Biolay a fait partie de ceux «qui font entrer les fans dans le salon». «Je n'avais pas le choix, j'avais ma pauvre guitare, mon téléphone. C'était une pulsion, je me suis dit que j'allais continuer à jouer, sinon j'allais devenir complètement fou», nous raconte-t-il quand on le rencontre en pleine vague de chaleur pour parler de Grand Prix, son neuvième et dernier album en date.

On voudrait bien parler de musique, mais alors que la France peine à se relever des mois de crise sanitaire et économique qui viennent de s'écouler, on a surtout envie d'avoir son avis sur les remous actuels. Comment on en vient à laisser les fans pénétrer son intimité, par exemple.

Pendant le confinement, Instagram est devenu une salle de concert géante, mais sans se limiter à ça. Les lives quotidiens de Benjamin Biolay, il les faisait d'abord pour lui: «Je me suis dit que ça allait intéresser une poignée de gens, qu'ils allaient se dire: “Qu'est-ce qu'il fait l'autre débile?” Et puis après, c'est devenu important pour moi parce que ça l'était pour les autres.» Rapidement, il se prend au jeu, il se lève le matin en se demandant quelle chanson il va reprendre et, à la fois, il jouit de la liberté que ça procure: «Pas de pression, pas d'horaire, une vraie Fête de la musique pendant deux mois.» Depuis qu'il a fait entrer les fans chez lui, Benjamin Biolay a déménagé.

Instagram, la nouvelle arme

«Pas fan des réseaux sociaux», le musicien n'hésite pourtant jamais avant de s'emparer de son compte Instagram pour rentrer «gentiment dans les gens», «les mettre à l'amende deux secondes». «Quand j'ai une vraie colère, ça ne se passe pas en ligne. Si quelqu'un me blesse vraiment, je l'appelle, on passe à un autre niveau.» Quand on lui rappelle ses prises de positions sur le réseau pendant les dernières présidentielles, il se marre. «J'avais emplâtré l'autre là, Dupont-Aignan, il méritait.» Lapidaire et précis. Comme ses posts sur le réseau social, où, dit-il, «tu peux montrer qui tu es vraiment, tu peux te cramer en un seconde, c'est merveilleux, vertigineux!»

S'il y relaie sa promo, comme le veut sa maison de disques, il le fait «à sa sauce». «Instagram, c'est une radio libre.» Lui, il s'en fout, il n'a pas peur de se faire griller, «les tempêtes de merde, ça passe toujours». Il s'allume une clope. «Il faudrait reconnaître le droit à la connerie aux artistes. J'ai pas fait l'ENA, j'ai pas de cabinet qui me donne des putains d'éléments de langage.» C'est précisément ce qui l'intéresse, qu'Instagram permette de fendre l'armure.

Depuis plusieurs semaines, artistes, militant·es ou personnalités du milieu sportif prennent clairement position contre les violences policières en soutenant ouvertement le mouvement Black Lives Matter. «Regarde le pilote Lewis Hamilton, son compte Instagram, c'était le truc le plus fade du monde depuis mille ans, je me demandais comment il pouvait être aussi blaireau. Pourtant, c'est l'un des premiers à avoir lâché la vidéo de George Floyd. Il s'est réveillé, il n'en a plus rien à foutre de ce que lui dicte Mercedes ou la fédération. Et là c'est fantastique. Il a dû se dire: “Je pose mes couilles sur la table, j'en ai ras-le-bol”.»

«On se prépare à ce que l'État nous dise “non” pour les tournées. Ils diront qu'ils ont été trop subtils, que c'est nous qui n'avons rien compris.»
Benjamin Biolay, auteur-compositeur-interprète

Hypersensible à l'actualité, le chanteur se réjouirait presque des scènes de liesse qui ont eu lieu à l'occasion de la Fête de la musique, même s'il a trouvé ça «lamentable d'un point de vue sanitaire». «Les gens n'en peuvent plus, c'est normal. En plus, c'est des mômes, ils ne se sentent pas touchés comme nous.» Dans le viseur, le gouvernement et plus précisément le préfet de Police. «Il y a assurément un petit défi entre les Parisiens et le préfet de police. Une défiance s'est installée et c'est assez rare qu'elle soit incarnée. Là tout le monde sait que c'est Didier Lallement. C'est de la provoc' évidente», détaille-t-il non sans rappeler que les Français·es se sont cogné·es dix-huit mois de «gilets jaunes», les grèves, la réforme des retraites, la convocation aux urnes «et le soir même, on nous engueule parce qu'on est allés voter!».

Biolay, lui aussi, attend l'État au tournant. Il devrait arpenter les routes de France dès le 21 octobre prochain, mais en fait il «ne sait pas». «On se prépare à ce que l'État nous dise “non”. Ils diront qu'ils ont été trop subtils, que c'est nous qui n'avons rien compris.» Du haut de ses 47 ans, et presque vingt de carrière, on sent bien que Benjamin Biolay ne va brosser personne dans le sens du poil.

Exit la réputation du bad boy de la chanson française et du playboy. «Je m'en fous», avoue-t-il sans peine. «Personne dans ma maison de disques ne bosse sur le redressement de mon image.» «En revanche, plus ça va, plus je pense à ce que mes enfants vont penser de moi. Je me dis que je vais arrêter de dire des énormes conneries.» Des «conneries» relayées par des journalistes qui ont «une vraie volonté de faire du clic, parfois même de nuire». La faute à son côté «bon client», créé à «ses dépends». «On dirait que je suis la plus grande gueule du siècle parce que je suis un des seuls qui ne ment pas. Il m'arrive parfois de faire l'erreur de dire la vérité.»

Un hommage rock à la Formule 1

Difficile de ne pas parler de musique quand Benjamin Biolay débarque avec un nouvel album, profondément rock. Encore que «rock, c'est un adjectif aléatoire. On peut être rock sans avoir touché une guitare de sa vie. Moi je trouve que Christophe était rock. Le rock'n roll est mort de sa belle mort et il est parfois ressuscité». Depuis la fin de sa période de création, il écoute «du classique, du piano solo. Des trucs que je connaissais et qui me faisaient chier». Il classe Puccini dans la pop et évoque l'opéra comme un art d'autrefois, parle du Brésil avec désir, rêve «d'y poser ses valises et ses chansons et d'y faire du rock local».

Mais pour l'heure, dans le monde de Biolay, Buenos Aires est au centre de tout. Parlez-lui en, vous verrez désir et fougue naître dans son regard. Une certaine lassitude aussi. Le Covid-19 a foutu ses plans en l'air. Pire, il le retient loin de sa deuxième maison. Il parle de sa fille qui y vit, de la douleur de ne pouvoir aller la voir faute d'avion, «son plus grand cauchemar». Il attend les directives du gouvernement qui fait «de l'anti-Bolsonaro». «On en revient à une question récurrente et vieille comme le monde: quand un mec est élu, pourquoi fait-il de l'anti-machin, pourquoi ne fait-il pas son truc à lui? Ça m'a toujours sidéré.»

Là-bas aussi, la crise du Covid bat son plein. Il raconte sa ville où «toutes les inégalités sociales sont multipliées, c'est un cauchemar. Il y a des gens dans les favelas locales qui sont murés, sans eau ni électricité. Le gouvernement a peur qu'ils polluent les grands centres». Comme en France et dans le reste du monde, la fracture sociale est exacerbée, notamment pour les populations migrantes: «Les Vénézuéliens qui sont venus à Buenos Aires pour être chauffeurs Uber ou livreurs, ils sont confinés comment? Où sont-ils? Pourquoi on n'en parle pas? C'est l'enfer.»

Retour sur la musique, même si l'Argentine reste en filigrane. Il a voulu s'éloigner de son dernier diptyque Palermo Hollywood et Volver. «Le secret, c'est de jamais se faire chier. Si tu refais les mêmes choses, si tu t'ennuies une seconde, le public se fait chier pendant une heure. Ça me paraît évident. Dès que je sens que je suis encore sur l'album d'avant, je jette.» Se pose alors la question de la recherche absolue de l'éternelle virginité: «Un album, ça doit tout le temps être une première fois. À chaque nouvelle sortie je me dis que c'est mon premier album, je ne pense pas aux fans ni à l'attente.» Il sort donc un nouvel album concept, hommage à la Formule 1 pensé comme «un petit film imaginaire avec repérages, essais caméra et costumes». Ça lui permet «d'être honnête dans les textes».

Dans les volutes de fumée de cigarette, il dit regretter ne pas avoir eu la chance de voir les Beatles sur scène ou Lauryn Hill à la grande époque des Fugees.

On parle de concerts foirés et foireux, des artistes qu'on ne verra jamais en concert, des chansons trop courtes écrites dans la fureur comme «des manifestes» et du rock dont il s'est abreuvé pendant le confinement rendant subitement sa vie «pleine de musique à nouveau», des horizons lointains qu'on aimerait revoir un jour pour enfin poser la question brûlante. Quand il n'y aura plus de peines, de regrets et d'amours déchues à écrire et à raconter, que chantera Biolay? «Je serai député!» Vivement.

Newsletters

L'info continue

L'info continue

À quoi rêvent les statues en tombant de leur piédestal?

À quoi rêvent les statues en tombant de leur piédestal?

La ville postcoloniale et son imaginaire sont à inventer.

Quelle mémoire reste-t-il des années 1990?

Quelle mémoire reste-t-il des années 1990?

Un ouvrage explore sous toutes ses coutures la fin du siècle dernier, période où le désenchantement individuel résonne avec le sentiment de fureur impuissante qui parcourt la société.

Newsletters