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Les femmes trans, grandes perdantes de la présidence Trump

Temps de lecture : 8 min

Dès son premier jour à la Maison-Blanche en janvier 2017, l'administration Trump a détricoté quatre années d'avancées pour les droits des personnes trans aux États-Unis.

Leona Lo, une femme trans activiste et artiste, se prépare pour une performance dans un club de New York. | Stan Honda / AFP
Leona Lo, une femme trans activiste et artiste, se prépare pour une performance dans un club de New York. | Stan Honda / AFP

Dans un tweet daté du 11 mai 2020, le candidat démocrate à la Maison-Blanche Joe Biden a déclaré qu'il était «de notre obligation morale de mettre fin à cette épidémie et d'assurer que tout le monde puisse vivre ouvertement et fièrement, délivré de la peur».

Son intervention n'était pas motivée par le Covid-19, mais par un article du Time sur le meurtre de quatre personnes trans à Porto Rico –une prise de position en rupture directe avec son opposant pour l'élection de novembre prochain.

Il a d'abord eu Layla, Serena. Puis Nina Pop, jeune femme trans de 28 ans, retrouvée morte dans son appartement début mai. Selon les associations, son meurtre serait (au moins) le dix-neuvième de l'année 2020 visant des personnes trans aux États-Unis.

Un nombre en hausse, dont on ne sait vraiment s'il est représentatif d'une tendance ou la conséquence d'une meilleure qualification des faits. Car les autorités prennent de plus en plus conscience du caractère haineux de ces crimes, qui visent le plus souvent des femmes trans noires ou plus largement racisées.

Cette triste augmentation vient contrebalancer le bilan plutôt positif de la visibilité trans dans le pays. Depuis une vingtaine d'années, la question de la transidentité est en effet entrée dans la sphère publique. Elle a été mise sur le devant de la scène politique mais aussi médiatique, avec des programmes plus inclusifs qu'avant.

D'après une étude datée de 2016, entre 0,25% et 1% de la population américaine s'identifie comme trans, soit 1,4 million de personnes. Une population qui croît à la même vitesse que la population globale, et qui peut de plus en plus vivre librement.

Pour Mara Keisling, directrice exécutive du fond d'action au National Center for Transgender Equality (NCTE), il s'agit d'une véritable avancée. «De plus en plus de monde connaît une personne trans dans son entourage», se réjouit-elle.

En 2015, le NCTE, principal groupe de défense des droits des trans aux États-Unis, a mené une étude d'ampleur inédite, la Transgender Survey, qui donnait la parole à près de 28.000 personnes trans dans le pays et sur les territoires américains (incluant Porto Rico).

De nombreuses statistiques permettent ainsi de quantifier et de qualifier le quotidien des personnes trans et de donner une meilleure vision des discriminations quotidiennes qu'elles subissent, dans l'accès aux soins, à l'éducation ou au travail.

L'enquête du NCTE est également une source précieuse pour évaluer la violence, l'insécurité et l'exclusion qui frappent cette communauté. Effectuée il y a cinq ans, elle témoigne de la situation des personnes trans dans les années Obama, favorable au développement de leurs droits.

Les avancées des années Obama

Sur le plan politique comme culturel, les années 2009-2016 ont marqué un réel progrès pour les droits des personnes LBGT+ aux États-Unis. De la légalisation du mariage pour les couples de même sexe au coming out trans de Caitlyn Jenner, ces huit années ont profondément amélioré la visibilité de presque neuf millions d'Américain·e·s.

«Chaque Américain·e –gay, hétéro, lesbienne, bisexuel·le, transgenre– mérite d'être traité·e équitablement aux yeux de la loi et de notre société. C'est une proposition assez simple», déclarait Barack Obama le 1er octobre 2011.

La proposition du président américain était rendue d'autant plus simple qu'un an et demi plus tôt, son ministère des Affaires étrangères mettait fin à l'obligation pour les personnes trans d'en passer par des opérations chirurgicales pour obtenir un passeport en adéquation avec leur genre. Ces procédures, souvent onéreuses, ne sont pas anodines et peuvent mettre en danger la santé des patient·es.

Depuis le 30 mai 2010, il est donc possible pour toute personne trans de se procurer une pièce d'identité avec le prénom et le genre qui lui correspond. Cette mesure est essentielle, puisqu'elle rend possible le fait de voter, de voyager, d'accéder à l'emploi ou de contracter des assurances maladie.

«Nous savons que nous sommes en train de gagner, les choses ont tellement changé ces vingt dernières années. Nous sommes probablement le mouvement de justice sociale le plus rapide de l'histoire de ce pays. Il faut continuer d'avancer pour continuer de gagner», analyse Mara Keisling.

Avec l'Obamacare, sa réforme du système de protection sociale, le duo Obama-Biden a également permis aux personnes trans de bénéficier d'un meilleur accès aux soins de santé de base comme aux soins spécifiques à leur transition.

Cette loi phare a aussitôt été remise en cause par le successeur du président démocrate: durant toute sa campagne de 2016, Trump a fait de l'abolition de l'Obamacare l'une de ses priorités. À quelques mois de la fin de son mandat, et malgré deux votes, son retrait est toujours à l'étude au sein de la Cour suprême.

«Obama était le meilleur président pour la communauté transgenre, contrairement à cette présidence cataclysmique», souligne Mara. Pendant les deux mandats Obama, les membres du National Center for Transgender Equality étaient en lien étroit avec la Maison-Blanche et le Congrès. La militante a elle-même rencontré à plusieurs reprises le vice-président Biden, «un être humain respectable, [...] qui s'intéresse aux gens».

Le backlash des années Trump

Mais les années Trump ont imposé un dur retour à la réalité, indique Holly Goldmann, directrice des affaires externes de Casa Ruby, un centre multiculturel LGBT+ basé à Washington. Après l'élection de Trump, «une vague de peur» s'est emparée des communautés LGBT+, dont «le point culminant a été le military ban», négocié en 2017 et adopté en mars 2018.

Le ministère de la Défense exclut désormais certaines personnes trans et non-binaires des rangs de l'armée et de la sûreté nationale, arguant qu'un nombre de morts plus important serait recensé au sein de ces effectifs.

La bataille législative autour de ce sujet s'ajoute à celle, idéologique, initiée dès le premier jour de mandat du président Trump par la suppression de toutes les mentions de personnes LGBT+ des sites de la Maison-Blanche et de certaines agences fédérales.

Ce n'était là qu'une mise en bouche pour une politique qui s'est poursuivie tout au long de son mandat, avec des coups de poing médiatiques assénés à la communauté trans.

Les personnes trans représentent tout ce que Trump déteste et méprise.

Le NCTE recense sur son site toutes les mesures défavorables aux personnes trans appliquées depuis le 20 janvier 2017 par l'administration Trump. Leurs droits sont remis en cause même en ces temps de crise du Covid-19: la suppression, le 12 juin dernier, des lois anti-discrimination en matière de santé peut entraîner le refus de soins médicaux à cause de la transidentité.

Mais pourquoi un tel acharnement contre cette communauté? Pour Mara Keisling, les personnes trans représentent tout ce que Trump déteste et méprise: ce sont principalement des femmes, en majorité racisées, souvent immigrées et appartenant aux catégories les plus pauvres de la population.

Une quadruple peine, à laquelle les femmes trans doivent encore ajouter l'insécurité. D'après la Transgender Survey de 2017, 68% des homicides anti-LGBT recensés dans le pays avaient eu pour cibles des personnes trans ou considérées comme non conformes au genre socialement attendu (source GLAAD, National Coalition of Anti-Violence programs). Et la majorité (61%) étaient des femmes racisées, à l'image de Nina, Layla ou Serena.

Pour Holly Goldmann, depuis l'élection de Trump, «les crimes haineux ont été absolument horribles, l'année dernière étant la pire». D'après les décomptes des associations et des journaux américains, au moins vingt-six personnes trans ou non-binaires ont été assassinées aux États-Unis en 2019, en faisant la communauté la plus sujette à subir des crimes haineux.

D'après un rapport du FBI, 2018 a été l'année la plus macabre pour les crimes ciblés, dont 157 étaient motivés par une idéologie anti-trans. Une hausse inquiétante que beaucoup associent aux discours du président Trump, plus que complaisant avec l'extrême droite américaine.

Les grands combats de la présidentielle

Face à cette inaction de l'État pour les protéger, les personnes trans s'organisent au niveau local, afin de garantir leurs droits et leur sécurité.

«Beaucoup d'efforts ont été faits pour protéger la communauté. [...] Les gouverneurs [de Californie] Brown puis Newsom ont été très progressistes et protecteurs, ils ont veillé à repousser les législations fédérales restrictives», expose Aria Sa'id, cofondatrice du Transgender District à San Francisco.

Depuis l'élection de Donald Trump, elle a observé à San Francisco et plus largement en Californie une vraie union démocrate: «Maintenant, il y a une telle volonté de se distinguer de Trump qu'ils votent des lois qu'ils n'auraient pas voté avant.»

Cet élan de solidarité reste néanmoins très ancré en Californie, bastion démocrate, à des années-lumière des États plus conservateurs. «À la Nouvelle-Orléans [en Louisiane], une femme trans arrêtée pour racolage va être jugée avec la même dureté qu'un agresseur d'enfants», commente Aria.

Un patchwork dans les lois locales qui met très souvent la question des droits des personnes trans au cœur des débats, comme pour l'accès aux toilettes en Caroline du Nord.

Connu sous les noms de «Bathroom Bill» («loi des toilettes») ou HB2, un décret y impose aux personnes trans de fréquenter les toilettes selon le sexe inscrit sur leur certificat de naissance. En vigueur depuis 2016, la mesure aura fait perdre à la Caroline du Nord près de 4 milliards de dollars, après le boycott de nombreuses marques et institutions, dont la NBA.

Il est dans l'intérêt des personnes LGBT+ que les lois garantissant leurs droits soient votées au niveau fédéral. Sans les rendre immuables, cela permet au moins de compliquer le processus de leur annulation –et c'est exactement ce qu'a en tête le candidat démocrate Joe Biden.

Dans un plan en cinquante points, l'ancien vice-président entend pérenniser les droits des personnes LGBT+ aux États-Unis. Pour Holly Goldmann, de la Casa Ruby, le geste est positif: «Il montre qu'on a des alliés.»

Même constat pour Mara Keisling. Le NCTE décortique les programmes des candidat·es pour formuler un avis sur leur traitement des personnes trans et leurs droits. La militante a elle-même mené des entretiens vidéo avec les neuf candidat·es à l'investiture démocrate: «Tous avaient un mot pour la communauté trans, faisaient preuve d'une empathie incroyable. Tous connaissent des personnes trans dans leur entourage, Biden compris.»

Mais encore faudrait-il que les personnes concernées puissent voter. Dans la Transgender Survey de 2015, seules 11% des personnes trans interrogées déclaraient détenir des papiers d'identité à jour, correspondant à leur genre et prénom; 32% d'entre elles auraient même déjà subi une agression verbale ou un déni de service à cause d'un problème de papiers. C'est pourquoi toutes les associations contactées se battent pour la mise en place du vote par correspondance, notamment en Californie.

Quant aux partis et groupes politiques, beaucoup s'ouvrent aux problématiques LGBT+ pour séduire un électorat plus large, voire portent les candidatures de personnes trans.

D'après la liste publiée par l'universitaire Logan S. Casey, 37 candidat·es trans et non-binaires se sont présenté·es ou se présentent à des élections américaines en 2020. Un nombre dont se félicite Mara, actuellement en train d'étudier les candidatures à soutenir.

Le moral est donc encore là: malgré les rosseries de la présidence, la communauté trans des États-Unis ne lâche pas. «Nous sommes le groupe le plus résilient du monde», assure Aria Sa'id. Une force et un courage à toute épreuve qui emmène certain·es de ses membres devant la Cour Suprême.

C'est le cas d'Aimee Stephens, licenciée après avoir fait son coming out trans en 2013. La plus haute instance du pays lui a donné raison le 15 juin dernier. Aimee n'a malheureusement pas pu célébrer sa victoire: cette figure de la lutte pour les droits des personnes trans s'est éteinte en mai, des suites d'une maladie rénale.

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