Santé / Monde

L'«Anti-Mask League», une révolte contre le masque qui remonte à la grippe espagnole

Temps de lecture : 8 min

L'opposition actuelle à se couvrir le visage pour se protéger contre la transmission du virus a aussi son précédent historique: en 1918, San Francisco voyait même l'essor d'une ligue anti-masque.

Les membres de cette Ligue tiennent à leurs libertés individuelles et dénoncent le masque comme malsain et inutile. | Adam Nieścioruk via Unsplash
Les membres de cette Ligue tiennent à leurs libertés individuelles et dénoncent le masque comme malsain et inutile. | Adam Nieścioruk via Unsplash

Derrière les briques marron du supermarché Kroger de Green Hills, banlieue bourgeoise de Nashville, une femme masquée fait ses courses tranquillement. Sur son passage, un homme crache une insulte: «Liberal pussy!», qu'on aura du mal à traduire par autre chose que «tapette de gauchiste». L'assaillant ne sait probablement pas que sa cible est la petite fille d'une légende, Johnny Cash, chanteur country pas spécialement connu pour sa fragilité. Sur Twitter, la fille du musicien, Roseanne Cash, explose: «Elle a failli mourir du H1N1. Elle était en soins intensifs pendant une semaine, sous respirateur pendant trois jours. Elle NE PEUT PAS attraper le Covid. Elle essaie de survivre.»

À bas les masques

La scène aurait pu se dérouler ailleurs. Comme à Sunderland, dans le nord de l'Angleterre où la chanteuse Nadine Shah, rapporte avoir été raillée pour des raisons similaires alors qu'elle faisait la queue pour acheter une glace. Quelques jours plus tard, Boris Johnson annonce que le port du masque serait obligatoire dans les transports britanniques dès le 15 juin. Sur le Facebook de la BBC, on a pu lire un commentaire dénonçant «une mesure totalitaire» qui viserait à empêcher le peuple de s'unir.

En Suède, le masque n'est même pas conseillé au grand public. Selon l'épidémiologiste en chef du pays Anders Tegnell, «les connaissances scientifiques à ce propos sont très faibles», même si l'OMS recommande officiellement le port du masque. «Les gens ont tendance à minimiser la menace, explique à Psychological Science Jacqueline Gollan, professeure de psychiatrie et de sciences comportementales. Ce n'est pas concret, c'est abstrait. Et la prévention est quelque chose de difficile à mesurer.» Porter un morceau de tissu sur la bouche tient chaud, fait macérer les effluves d'une haleine douteuse et n'est tout simplement pas très confortable. En cas de doute au sujet de sa nécessité, pourquoi se forcer?

Aux États-Unis, la confusion est particulièrement compréhensible. Les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) estiment que les masques pourraient «ralentir la propagation du virus et empêcher ceux qui peuvent avoir le virus sans le savoir de le transmettre aux autres». Sauf que Mike Pence et Donald Trump n'en portent jamais. Pour le président du pays le plus touché par le Covid-19, le masque semble être un signe de faiblesse. Le 27 mai lors d'une conférence de presse, Trump se moque d'un journaliste qui refusait de retirer sa protection, avant de l'accuser de se la jouer «politiquement correct». La même semaine, il retweete un cliché de son opposant Joe Biden masqué lors d'une cérémonie commenté d'un trait d'ironie.

«Ça lui fait un meilleur look!»

Le candidat démocrate a contre-attaqué sur CNN, traitant le président «d'abruti complet», coupable d'un «comportement macho» responsable de la mort de nombre de ses concitoyen·nes. Toujours sur CNN, David Abrams, professeur de sciences comportementales, parle du masque comme d'un aveu de vulnérabilité. «Certains hommes voient le port du masque comme comme une atteinte à leurs masculinité, affine Steven Taylor, professeur de psychologie clinique de l'université de Colombie Britannique. Porter un masque est une forme de faiblesse. Alors ils le rejettent.» Une idée qui semble faire partie de la campagne de Donald Trump dont les fidèles supporters seraient, selon une étude, moins enclin·es à porter un masque. La mesure sanitaire est devenue une question politique. Et ce n'est pas une première.

Des trous pour fumer

Octobre 1918. En pleine pandémie de grippe espagnole, la ville de San Francisco ferme bars, écoles, églises et commerces afin de limiter les interactions sociales. Le 22, une ordonnance signée par le maire James «Sunny Jim» Rolph, la première du genre en Californie, stipule qu'en public tout le monde se doit de porter un masque ou une autre forme de protection, recouvrant le nez et la bouche, «sauf pendant les repas». Les drugstores sont vite en rupture de stock. La Croix Rouge réclame des donations de tissus et fait appel à des bénévoles qui confectionnent des masques dans un gymnase de Berkeley. Levi's change ses poches de jean's en protections faciales.

Dans un papier intitulé «Unmasking History: Who Was Behind the Anti-Mask League Protests During the 1918 Influenza Epidemic in San Francisco?», l'auteur Brian Dolan développe: «Tout le monde ne s'y est pas tenu. La police donnait d'abord des pénalités de 5 dollars mais augmentait les amendes au fil des jours. Lors d'un samedi particulièrement désobéissant, 700 personnes furent arrêtées.» Les pénalités peuvent grimper jusqu'à 100 dollars et dix jours de cellule.

«Lorsqu'on tente de contrôler des individus qui attachent de la valeur à leurs libertés, comme aux États-Unis, on rencontre de la résistance.»
Dr Steven Taylor

Le Garland City Globe, un journal de l'Utah raconte qu'ailleurs dans le pays l'Américain·e moyen·ne porte le masque sur la nuque et ne le replace qu'à la vue d'un agent de police. D'autres y percent un trou, plus ou moins large selon leur préférence, pour la cigarette ou le cigare. À Tucson, Arizona, un banquier préfère l'incarcération à l'amende. «En psychologie, on appelle ça la “réactance”, explique le docteur Steven Taylor. Lorsqu'on tente de contrôler des individus issus d'une société particulièrement individualiste, qui attachent beaucoup de valeur à leurs libertés, comme aux États-Unis, on rencontre une forme de résistance. Une force qui se rebelle.»

Dans le San Francisco de 1918, le port du masque semble faire ses preuves. Le 13 novembre, trois semaines après le début du confinement, seuls six nouveaux cas sont répertoriés. La ville crie victoire. Le Board of Health assouplit le confinement des théâtres et autres «lieux d'amusement», des églises et des écoles. Le port du masque reste obligatoire jusqu'au 21 novembre. Le jour de la libération, le San Francisco Chronicle décrit une scène trempée d'exagération. À midi, un coup de sifflet donne le signal: des habitant·es arrachent leur masque en public, «manquant de s'arracher l'oreille» et piétinent cet objet liberticide. Certain·es miment un manque d'oxygène suivi de grandes inspirations, enfin libérées de contraintes.

Des femmes à la manœuvre

Début décembre, le virus touche 722 nouvelles victimes, puis 1.517 la semaine suivante. Mais certaines personnes ne veulent pas de ce retour du masque pour autant. Le 21 janvier 1919, le Stockton Daily Evening Record évoque l'organisation d'une force du nom d'«Anti-Mask League»: «Ses membres dénoncent le masque comme malsain et inutile, précise le journal local. À une réunion au Pacific Building, 350 dollars ont été levés pour aider le combat.» Selon le Modesto Herald, la ligue est formée le lendemain du retour du port du masque, le 18 janvier. Des pétitions sont distribuées. Elles réclament la démission du Dr William Hassler, chef médical de la ville, qui ne compte plus les lettres de menace de citoyen·nes l'accusant de leur avoir fait perdre de l'argent. En décembre, une bombe est retrouvée dans les escaliers de son bureau.

«Le premier meeting a lieu au Dreamland Rink, une patinoire du centre-ville, précise l'historienne Nicole Meldahl. L'intervenant principal n'est autre que Eugene Schmitz, maire de 1902 à 1906, dit Handsome Gene. Il a perdu son mandat après le tremblement de terre de 1906, qui avait mis au jour tout un tas de magouilles. Des histoires d'extorsion, notamment.» Grâce à son aura et ses relations, Schmitz évite la prison, continue à être politiquement actif et attend son heure. «Les mouvements sociaux américains ont souvent été l'œuvre de femmes qui s'associaient à des figures de proue masculines, raconte Meldahl. Le Temperance Movement, par exemple. C'est aussi le cas de l'Anti-Mask League dont le cœur était dirigé par des femmes.» En l'occurence principalement des dames des couches aisées de la société. Le 19 janvier, le Chronicle relate l'arrestation sur Haight Street de «deux femmes bien habillées» mais sans masques, escortées vers un drugstore pour qu'elles puissent en acquérir.

Originaire de l'Utah, détentrice d'un diplôme de psychologie, ancienne suffragette et activiste, tel est le CV de la présidente de la League, Emma Harrington. Le San Francisco Call la décrit comme une des meilleures auratrices de la ville, sans distinction de genre. «Elle émerge alors que les femmes ont à cette époque plus de libertés, continue Meldahl. Vous avez vu Downton Abbey? C'était comme ça. La Californie était aussi en avance, les femmes votaient depuis 1911.» Épouse d'un fonctionnaire du département électoral, Harrington est même la première femme de l'histoire à voter dans la région. Selon Brian Dolan, cet événement serre de carburant à ses propres ambitions politiques. Elle se fait une championne des droits des travailleurs et des réformes civiques. «Voilà pourquoi elle s'aligne avec Handsome Gene et Charles A. Nelson, les deux seuls superviseurs à avoir voté contre le masque.»

La question du masque sert de plateforme à des ambitions individuelles. Au meeting, les intervenant·es font dans l'emphase: le peuple doit avoir le droit de s'exprimer, la démocratie doit triompher. «Après plusieurs réunions, Nelson a demandé que l'on annule l'ordonnance. Sauf que c'était du vent. La seule manière d'y parvenir est de proposer une autre ordonnance. Il ne l'a pas fait.» Le 1er février, néanmoins, la League triomphe. Le port du masque est abandonné. Le Dr Hassler assure que sa décision est due à l'amélioration de la situation sanitaire, une partie de la population étant immunisée, sans avouer ni nier que les rallyes organisés par l'Anti-Mask League purent avoir un quelconque impact sur sa décision.

«Les adultes n'existent pas»

Historienne de la santé publique à l'université de Berkeley, Elena Conis estime que l'opposition aux règles sanitaires ne s'explique que par une poignée de raisons: «Soit les gens pensent que le risque n'est pas très haut pour eux. Soit ils pensent que le risque de la maladie est un risque qu'ils sont prêts à courir. Soit ils ont une telle foi en leurs libertés publiques individuelles que cela altère toute directive de santé publique.» Pour Elena Conis, ce sont de telles motivations qui ont poussé l'Anti-Mask League à agir. Nicole Meldahl acquiesce. «Notre manière de réagir aux crises à très peu changé. On a juste des outils et des canaux de communication différents. Récemment, une dame me disait qu'elle comprenait les risques mais que, pour des raisons économiques, il fallait viser l'immunité collective. Voilà pourquoi elle ne portait pas de masque.»

Le docteur Steven Taylor relève, lui, que le masque est parfois perçu comme une coutume asiatique que certain·es Américain·es racistes refusent donc d'adopter. Il paraphrase ensuite André Malraux, qui aurait un jour demandé à un homme d'église ce qu'il avait appris des confessions de générations de femmes et d'hommes. «Il avait répondu qu'il avait découvert que les adultes n'existent pas. Sur cette question du masque comme tant d'autre, nombre d'adultes se comportent comme des enfants.» Des enfants qui choisissent à qui obéir –ou désobéir. Taylor laisse échapper un petit rire fatigué. «Ce qui est marrant, c'est que si le gouvernement lançait une campagne pour dire que le port du masque est un geste patriotique, un devoir envers sont pays, qui aide à protéger les plus vulnérables et que cela suffirait à changer les choses, de nombreux opposants au masque commenceraient à en porter. Je crains que ce soit même la seule manière de les convaincre

Et cela ne semble pas près d'arriver.

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