Culture

Uèle Lamore, celle qui décloisonne la musique

Temps de lecture : 8 min

Compositrice, cheffe d'orchestre et arrangeuse, l'artiste vient de sortir son premier single, où les frontières n'existent plus –comme dans le reste de son travail.

«C'est ça qui est difficile à faire comprendre en France: tu peux être une entité productrice de musique et faire plusieurs choses en même temps.» | Daphné Giquel
«C'est ça qui est difficile à faire comprendre en France: tu peux être une entité productrice de musique et faire plusieurs choses en même temps.» | Daphné Giquel

Je n'ai pas coutume de réaliser le portrait d'un·e artiste avant qu'un premier album soit disponible: il faut suffisamment de matière pour raconter. Dans le cas de cette jeune femme de 26 ans, il a été facile de faire une entorse à mon habitude quand j'ai découvert tout ce qu'elle avait déjà entrepris avant la sortie de son premier EP, prévue en septembre.

Après avoir étudié la musique et la direction orchestrale aux États-Unis, Uèle Lamore crée à son retour en France en 2017 l'Orchestre Orage, le premier de musiques actuelles dans l'Hexagone. Elle a également composé et dirigé la bande-son de la cérémonie d'ouverture du festival Séries Mania en 2019.

C'est aussi elle qui signe la BO du premier film d'Aïssa Maïga à venir, et côté arrangements, elle a travaillé avec Agar Agar, le London Contemporary Orchestra ou encore Étienne Daho.

Du flamenco aux Strokes

Véritable touche-à-tout et guitariste accomplie, c'est par le violon que Uèle Lamore commence l'apprentissage de la musique, à l'âge de 5 ans. «J'en garde un mauvais souvenir, se rappelle-t-elle. Ma prof était très dure et il fallait attendre au moins cinq ans avant de sortir un bon son.»

Elle arrête après deux années et se dirige vers la guitare, «avec laquelle on arrive plus rapidement à faire des mélodies audibles, même si c'est difficile d'avoir un très bon niveau». Selon elle, elle n'a jamais réussi à atteindre ce dernier palier: «J'ai toujours été une bonne guitariste, mais jamais un monstre.»

Accompagnée par des professeurs particuliers et par ses ami·es, l'option conservatoire ne s'est jamais présentée. «J'avais déjà beaucoup d'activités extrascolaires –skate, escrime, un nouvel art martial tous les six mois– et je ne suis même pas sûre qu'il y en avait un à Vitry», expose-t-elle.

Dans cette ville du Val-de-Marne où elle grandit, il y avait tout le temps de la musique. Que ce soit sa mère, une styliste centrafricaine, son père, un peintre et sculpteur américain, ou encore son grand frère, qui «faisait un peu de rap français avec son crew», tout le monde l'affectionne: «C'était une maison où la musique était un aspect important de la vie de tous les jours.»

À 8 ans, Uèle Lamore décide d'apprendre le flamenco. «À cette époque, c'était impossible de trouver un prof de flamenco pour enfants, donc je me suis mise à la guitare classique, explique-t-elle. Je jouais des morceaux rébarbatifs et je ne m'amusais pas.»

Elle écoute alors beaucoup Jimi Hendrix, Led Zeppelin, Bob Marley, The Strokes puis Arctic Monkeys. «Toute cette époque du rock anglais indé, c'était le bonheur absolu pour les guitaristes. J'ai passé tout le confinement à écouter les Strokes, je me demandais si ça avait pris un gros coup de vieux, mais c'est toujours trop stylé.»

L'ouverture américaine

Si elle apprend à lire la musique grâce à la guitare classique, c'est son oreille qui lui servira pour l'électrique. «Par contre, quand je suis arrivée à l'université pour mes études de musique, j'avais beaucoup de retard en lecture, confie-t-elle. J'ai énormément travaillé pour devenir un laser de lecture!»

Après son bac, elle part étudier à Los Angeles; en France, les cursus proposés ne lui convenaient pas. «Je voulais une formation très ouverte où je pouvais apprendre à la fois la production, la théorie et les instruments. Ici, c'est impossible. Tu ne peux faire que d'un seul instrument, c'est très cloisonné et très technique, notamment en musicologie.»

Dotée d'un passeport américain, elle s'envole grâce à des bourses pour un pays qu'elle connaît déjà en partie. «J'allais tous les ans à New York, car le meilleur ami de ma mère vivait là-bas. Avec mon père, on avait aussi déjà parcouru le Sud des États-Unis», indique-t-elle.

En cours, Uèle Lamore se prend d'amitié pour des multi-instrumentistes qui aimaient la musique et s'intéressaient à plein de choses sans avoir des «objectifs très clairs». Mais vite, elle décide de devenir guitariste.

Si elle n'était «pas très forte» en première année, elle salue le système éducatif très encourageant: «Lorsque tu montres que tu as vraiment envie d'y arriver, les professeurs t'aident et te donnent les moyens pour.» Rien à voir avec la France, où «la légende de l'artiste qui ne travaille jamais et qui est un génie» est toujours bien ancrée.

«J'étais un peu une Poufsouffle dans “Harry Potter”. C'était la spécialité la plus nerd et la moins sexy.»
Uèle Lamore

Quand elle termine ses études à 20 ans, Uèle Lamore désire encore apprendre. Elle passe des auditions pour la faculté de Boston, sans «grand espoir», mais parvient à y décrocher une bourse. «J'en avais marre de la guitare, j'ai choisi la composition classique car je n'y connaissais rien», reconnaît-elle.

Dans ce nouveau cursus, un cours de direction orchestrale est obligatoire: «Ça m'a tout de suite plu. C'était très intéressant de comprendre le cheminement de la musique du Moyen Âge jusqu'à maintenant.» La musicienne complète ses connaissances. «J'étais un peu une Poufsouffle dans Harry Potter, plaisante-t-elle. C'était la spécialité la plus nerd et la moins sexy qu'on pouvait choisir. Il y avait de la poussière sur les bureaux.»

Entourée de «geeks de classique», cet enseignement lui permet d'appréhender la musique dans sa globalité et d'en comprendre tous les rouages. «J'ai appris le fonctionnement de tous les instruments, les limites de leurs jeux et j'en ai découvert des nouveaux, notamment dans les cuivres, les claviers et les percussions.»

Uèle Lamore prend dans la foulée des cours de piano, après s'être essayée à la trompette en Californie. Mais c'est devant son ordinateur, à écrire de la musique, qu'elle se sent le plus à l'aise. Elle admet: «Ça va être le stress quand je vais commencer les lives, je vais devoir apprendre toutes mes partitions.»

Un premier disque qui transporte

Son premier EP Tracks, prévu à la rentrée, a été écrit pendant la période propice du confinement. «Ça faisait six mois que je n'avais pas eu le temps d'écrire autre chose que des projets commandés», précise-t-elle.

Cet opus est une invitation au voyage, puisqu'on y découvrira une multitude de sons enregistrés au Japon en décembre 2019, notamment dans les transports: «Les métros et les bus ont une musique d'arrivée géniale, un peu kawaï [mignonne, ndlr]

Uèle Lamore a choisi cette direction car elle était «bloquée» à Vitry pendant le confinement et que la période lui a donné envie de s'évader. «Kyoto et ma banlieue sont les deux endroits que j'aime le plus. Les trains en disent long sur la société. J'ai grandi avec eux en vivant à Vitry, quand je devais prendre le RER pour aller à Paris.»

L'artiste se souvient que sur le trajet, le paysage changeait en s'approchant de la capitale, qu'il y avait notamment plus de magasins et une impression de no man's land lors du retour. «C'est un moyen de transition et de scission, constate-t-elle. Paris est très cloisonnée, contrairement à d'autres grandes villes. Le périphérique, c'est une vraie ligne de séparation.»

Résultat, Tracks tend vers le minimalisme, et chaque morceau fait référence à un endroit précis qu'elle décrit –contrairement à son album, qu'elle souhaite très narratif: «J'ai pris un point de vue qui raconte une continuité musicale. Je voulais qu'on sache immédiatement à l'écoute que les titres faisaient partie de l'album.»

«La seule manière d'apprendre à diriger, surtout dans ma branche, c'est de le faire.»
Uèle Lamore

Uèle Lamore sait ce qu'elle veut. «Elle tranche très vite, c'est un atout dans un groupe pour être efficace, avance Kiala Ogawa, moitié de Kodäma, avec qui l'Orchestre Orage a travaillé. Mais elle peut aussi être très drôle et sensible. On l'entend dans sa musique. Quand elle a une idée en tête, elle y va jusqu'au bout, ce qui rassure aussi les musiciens.»

C'est peut-être entre autres grâce à ses nombreuses expériences, très diversifiées. Après un dernier apprentissage en direction orchestrale aux Pays-Bas à la fin de ses études, elle rentre en France et cofonde sans tarder l'Orchestre Orage avec trois amis: «C'était plus facile que ce que je pensais, car il y a beaucoup d'aides publiques. Il faut juste savoir où les chercher.»

L'artiste recrute facilement des musicien·nes qui ont le son et la mentalité qu'elle recherche. «J'applique un esprit dans l'orchestre qu'on retrouve généralement dans les groupes de musique, poursuit-elle. Il faut que tout le monde soit à l'aise, une ambiance détendue, sans histoires d'ego, tout en travaillant efficacement.»

Alors que les orchestres classiques sont très hiérarchisés, cette manière de travailler à l'horizontale lui convient mieux. «J'ai l'impression qu'on obtient de meilleurs résultats ainsi. Je ne trouve pas qu'il y ait des musiciens plus importants que d'autres au sein d'un orchestre», tranche-t-elle.

Une fois le cadre posé, Uèle Lamore apprend la pratique. «La seule manière d'apprendre à diriger, surtout dans ma branche, c'est de le faire. Il faut faire des concerts et des répétitions. Avec Orage, le plus compliqué, c'était surtout la logistique. Comment amènes-tu trente personnes avec leurs instruments à l'autre bout de Paris? Avec l'habitude, tu trouves des astuces.»

L'orchestre travaille rapidement avec la scène indépendante française –Agar Agar et Grand Blanc ou Kodäma et Midori, côté jazz. «C'était la première fois qu'on travaillait avec un orchestre, se remémore Kiala Ogawa. Je me suis rendu compte que son job n'était pas que d'écrire des partitions mais de gérer toute l'organisation, ce qui est très difficile. À l'époque, elle avait 23 ans, et c'était impressionnant pour son âge.»

Bien plus qu'une cheffe

C'est pour cette casquette de cheffe d'orchestre qu'Uèle Lamore a d'abord été médiatisée; elle fait partie des rares femmes à exercer cette profession en France –vingt-et-une en tout.

«C'est l'un de mes taffs. J'aime diriger, mais écrire de la musique pour un orchestre m'intéresse moins. Celle que j'aime créer, c'est surtout de la musique électronique. C'est ça qui est difficile à faire comprendre en France: tu peux être une entité productrice de musique et faire plusieurs choses en même temps», souligne-t-elle.

En guise d'exemple, elle cite volontiers Damon Albarn, notamment connu pour être le chanteur, musicien et compositeur de Blur, Gorillaz et The Good, the Bad and the Queen. Pour l'artiste, ses travaux de compositrice, arrangeuse et cheffe d'orchestre se situent au même plan.

Évidemment, les méthodes de travail diffèrent en fonction des projets: «Quand je fais des arrangements comme pour Étienne Daho, c'est peut-être le plus fatigant. C'est très technique, l'écriture de partitions prend du temps et demande de la patience. Dans ces moments-là, je sais qu'il faut que je reste chez moi, qu'il ne faut pas que je sorte et que je sois très monastique. Alors que quand je dois composer, je dois sortir et voir d'autres personnes pour éviter d'être bloquée», détaille-t-elle. À l'heure actuelle, on a surtout l'impression que rien ne l'immobilisera.

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