Monde

La fin de l'eldorado pour les entreprises Internet en Chine

Reporters sans frontières, mis à jour le 27.03.2010 à 18 h 13

Avec le départ de Google, les investisseurs occidentaux craignent pour leur avenir. Et la menace d'une industrie web chinoise autonome plane dans l'air.

Les investisseurs occidentaux ont du souci à se faire. Le départ en fanfare de Google.cn et les mesures de rétorsion que les autorités chinoises commencent à employer à son encontre, leur envoient un signal inquiétant. Un pays comme la Chine ne peut offrir au plus grand moteur de recherche mondial les conditions nécessaires pour fonctionner. Un comble!

Pékin règle ses comptes avec Google depuis que l'entreprise a cessé de s'autocensurer. Les utilisateurs de Google.cn sont désormais redirigés vers une version non censurée en caractère chinois simplifiés, google.com.hk, basée à Hong-Kong. Les filtres du Grand Pare-Feu ont commencé à appliquer une censure intermittente sur les liens proposés par Google et qui traitent de sujets sensibles. China Unicom n'est plus intéressé par Android, le système d'exploitation des téléphones mobiles proposé par Google, et China Mobile pourrait annuler ses accords avec la firme américaine pour utiliser sa recherche en ligne.

Google continue pour le moment de censurer ses résultats pour ses partenaires comme la plateforme Sina, le temps qu'une solution de rechange soit trouvée. L'avenir de ses activités de recherche, de développement, et de ventes de publicités reste incertain pour le moment. Les réactions sur place sont partagées, mais nombreux sont ceux qui déplorent le départ de Google et les conséquences négatives qu'il devrait avoir sur l'innovation et le dynamisme du secteur.

Microsoft à l'affût

L'affaire Google n'est plus un acte isolé. Elle a ouvert la voie. La collaboration avec les censeurs du web chinois n'est plus la règle pour les entreprises occidentales. Dernier rebondissement en date: l'entreprise GoDaddy, le plus grand bureau d'enregistrement de noms de domaine, vient de décider de réduire ses activités en Chine et de cesser de proposer des noms de domaines .cn à ses clients. Elle aussi se dit excédée par les cyber-attaques et les mesures de contrôle des censeurs. Pour ouvrir un site Internet en Chine, il faut désormais se présenter en personne aux autorités compétentes avec pièce et photos d'identité.

En revanche, Yahoo! et Microsoft n'ont visiblement pas l'intention de se retirer du marché alors que la Chine compte le plus grand nombre d'internautes au monde - plus de 380 millions. Le moteur de recherche de Microsoft, Bing, soumis aux règles de censure des autorités, a pour ambition de prendre la place de Google sur le marché chinois, et l'entreprise semble prête à tout pour atteindre cet objectif. Elle s'est désolidarisée de Google, minimisant l'impact des cyber-attaques contre son concurrent, tandis que Bill Gates a affirmé que la censure d'Internet n'était pas si difficile à contourner.

Un sentiment de malaise perdure au sein des entreprises occidentales, et s'est renforcé ces derniers mois. Une enquête réalisée récemment par la Chambre américaine de Commerce en Chine révèle que 38 % de ses membres se sentent de moins en moins les bienvenus sur le marché chinois, contre 23 % en 2008.

Les autorités chinoises - qui font du développement économique une priorité - tentent de limiter cette perception et d'éviter un désastre en terme de relations publiques. Le Premier ministre, Wen Jiabao, a tenu à rassurer les hommes d'affaires occidentaux, le 22 mars, juste avant l'annonce de Google, déclarant «important de renforcer la confiance des étrangers en Chine». Les médias d'Etat ont de leur côté accusé Google d'être instrumentalisé politiquement par Washington.

«Protectionnisme déguisé»

Google et des représentants des milieux d'affaires américains ont répliqué. Il ne s'agit plus de se limiter au thème des droits de l'homme et de la liberté d'expression. Désormais, la bataille contre la censure se mène au nom de la lutte contre les entraves au commerce. Car la censure d'Internet a aussi des répercussions sur les échanges économiques. Un représentant de Google, Alan Davidson, a déclaré au Congrès américain, le 24 mars, lors d'une audience sur le sujet: «Quand un gouvernement étranger met en œuvre une politique de censure d'une façon qui favorise des sociétés internet locales, cela va à l'encontre des principes de base du commerce international de non-discrimination et d'équité.»

Des propos réitérés par le co-fondateur de Google, Sergey Brin, lors d'un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian: «Puisque les services et l'information sont nos exportations qui ont le plus de succès, si les régulations en Chine nous interdisent de fait d'être compétitifs, alors elles constituent une barrière commerciale».

Pour reprendre la formule utilisée par le Wall Street Journal, la censure en ligne représente une forme de «protectionnisme déguisé». Les visiteurs de Google.com ont été redirigés vers Baidu plus d'une fois. Facebook, bloqué en Chine, est passé d'un million d'utilisateurs en juillet 2009 à 14 000 fin 2009. Ses équivalents chinois, Renren.com et 51.com notamment, dominent désormais le marché. Un équivalent local de Twitter a été lancé, une fois le site de micro-blogging bloqué. YouTube a lui aussi ses clones chinois, tels que Tudou.com et Youkube.com.

Le directeur de l'Association américaine du secteur informatique, la CCIA, Edward Black, a enfoncé le clou : «Filtrer les contenus et les services américains a pour effet de filtrer la concurrence américaine et combattre cela devrait figurer en tête des priorités de notre politique commerciale». Il préconise d'intégrer la défense de la liberté d'internet dans les accords commerciaux et précise qu'il revient aux Etats de défendre les droits de l'homme pour soutenir les entreprises et leur éviter de se plier aux lois liberticides de certains Etats, ou de quitter un marché par défaut.

L'intervention de l'Organisation mondiale du Commerce est plus que jamais nécessaire afin d'arbitrer le clash potentiel entre les politiques commerciales américaines et chinoises sur le thème de la censure du Net, et de rappeler à la Chine ses promesses formulées en 2001, au moment de son entrée dans l'organisation.

Lucie Morillon
Responsable du bureau Nouveaux médias de Reporters sans frontières

Image de une: Un passant dépasse le siège de Google China / REUTERS, Jason Lee

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