Égalités / Politique

Dans les grandes villes, l'écologie doit mieux comprendre les besoins des quartiers populaires

Temps de lecture : 6 min

Les habitant·es des zones urbaines défavorisées souffrent plus de la pollution et leur empreinte carbone est plus basse que celle des classes aisées, mais l'écologie politique les culpabilise encore trop.

Dans les zones urbaines défavorisées, de nombreuses initiatives vertes portées par les habitant·es sont assez peu valorisées. | 
Iva Rajović via Unsplash
Dans les zones urbaines défavorisées, de nombreuses initiatives vertes portées par les habitant·es sont assez peu valorisées. |  Iva Rajović via Unsplash

C'est une scène qui est presque passée inaperçue dans la campagne pour les élections municipales à Lyon. Le 11 mars, quelques jours avant le premier tour du scrutin, le tête de liste d'Europe-Écologie-Les-Verts, Grégory Doucet, élu ce 28 juin maire de Lyon, recevait un accueil hostile lors d'un déplacement dans le quartier de la Guillotière.

Selon le magazine Lyon Mag qui avait assisté à la scène, une quinzaine de personnes avait encerclé le candidat écologiste et chantait: «On est là pour l'honneur de la Guillotière, pour un quartier populaire, même si les Verts ne le veulent pas, nous on est là.» Avant d'ajouter: «Vous venez ici pour virer les pauvres.» Tout proche du centre-ville, la Guillotière est un quartier populaire en cours de gentrification où vivent de nombreuses populations immigrées.

Si, Grégory Doucet est devenu haut la main maire de Lyon le 28 juin où Les Verts ont remporté sept des neuf arrondissements de la ville loin devant Les Républicains (LR) et La République en Marche (LREM), cette scène aperçue sur les bords du Rhône mérite qu'on s'y attarde en répondant à une question: l'écologie se soucie t-elle suffisamment des habitants des zones urbaines défavorisées?

Différentes approches de l'écologie

La gentrification est souvent un gros mot dans les quartiers populaires. La raison de cette méfiance puise ses racines dans les changements rapides de physionomie qu'ont connu les centres-villes des grandes agglomérations françaises depuis quelques décennies: des quartiers à l'état de friches ont été transformés pour attirer grâce à leurs zones piétonnes, à leurs bâtiments modernes, à leurs bureaux spacieux et lumineux et à leurs réseaux de mobilité douce des populations aisées et éduquées. Dans le même temps, le prix des logements a explosé.

«À Lyon, il y a l'exemple de Confluence. On a assisté à une politique de gentrification où la mise en avant écologique de ce quartier était destinée à attirer des ménages plutôt aisés. Les habitants de la Guillotière ont sûrement ça en tête. Mais il n'y a pas qu'une sorte de politique écologique. Avoir des jardins partagés, des pistes cyclables qui permettent de désenclaver un quartier, ce n'est pas ça qui va changer la population», analyse Hadrien Malier, doctorant en sociologie et spécialiste des questions environnementales dans les zones défavorisées.

Le quartier Confluence à Lyon le 24 septembre 2014. | Jean-Philippe Ksiazek / AFP

Priscilla Zamord était co-tête de liste de la liste verte Choisir l'écologie au premier tour à Rennes, qui a fusionné avec le Parti socialiste pour le second tour (victoire de la maire sortante PS Nathalie Appéré avec 65,35% des voix à Rennes). Issue d'un quartier populaire rennais, Priscilla Zamord a les deux pieds sur le terrain. «Il existe un imaginaire autour de l'écologie, qui a longtemps été perçue comme un combat pour protéger l'environnement, mais qui serait très loin des préoccupations des personnes en situation de vulnérabilité. Chez Les Verts on s'est rendu compte il y a quelques années que nous devions nous intéresser à une écologie plus populaire», dit-elle.

Le mode de vie des pauvres critiqué

Dans les quartiers ou banlieues défavorisées, l'écologie est souvent vue comme une injonction morale créée par les riches pour rejeter la faute sur les plus pauvres. Doctorante à l'université de Nanterre, Léa Billen prépare une thèse qui s'intéresse aux mobilisations écologiques dans les quartiers populaires. Elle se rend très régulièrement sur le terrain en région parisienne à Saint-Denis et dans la banlieue de Lyon à Vaulx-en-Velin pour interroger les habitant·es sur leur rapport à l'écologie.

La doctorante y dénonce ce qui représente à ses yeux une erreur politique: «J'ai pu observer des politiques écologistes culpabilisantes, comme les campagnes d'éducation pour les éco-gestes. C'est une écologie qui pointe du doigt le mode de vie des plus pauvres alors qu'ils vivent de façon plus sobre avec une empreinte carbone bien moins importante que celles des plus riches», affirme Léa Billen.

«On pourrait récompenser les populations qui ont un mode de vie moins nocif pour l'environnement plutôt que de les culpabiliser.»
Hadrien Malier, doctorant en sociologie

Les éco-gestes sont ces petits gestes du quotidien qui consistent à économiser l'eau, penser à éteindre la lumière ou faire le tri des déchets. À première vue, cela semble être une bonne idée de communiquer dessus. «Depuis quelques années, on a vu de très nombreuses politiques municipales qui ont insisté sur la responsabilisation des classes populaires aux problématiques de l'environnement. En fait, avec cette perspective on passe à côté d'un autre constat: les classes populaires ont le mode de vie qui pollue le moins, comme Thomas Piketty le démontre dans ses travaux, par exemple. Une vraie politique environnementale pourrait donc être de récompenser les populations qui ont un mode de vie moins nocif pour l'environnement plutôt que de les culpabiliser», tance Hadrien Malier.

À Besançon, la campagne des municipales a été marquée par la colère des habitant·es du quartier des Vaîtes. Dans ce quartier situé sur une colline à l'est de la ville, la mairie a confié la construction d'un écoquartier de 1.150 logements à Territoire 25, un aménageur. Problème: les nouveaux immeubles doivent sortir de terre sur un espace vert où s'étendent des potagers partagés. L'association Jardins des Vaîtes a saisi le tribunal administratif qui a décidé de stopper les travaux en mai, au motif que ce projet n'a aucun intérêt public à être entrepris et que la faune et la flore qui s'y trouvent doivent être protégées. Ce dossier avait représenté une petite épine dans la campagne de la nouvelle maire écologiste de Besançon, Anne Vignot. Elle avait d'abord soutenu la construction de ce quartier avant de faire machine arrière.

Valoriser les initiatives écologiques dans les quartiers populaires

Dans les zones urbaines défavorisées, de nombreuses initiatives vertes portées par les habitant·es sont assez peu valorisées. À Vaulx-en-Velin, Léa Billen, qui porte également la casquette de cofondatrice de l'Institut transition, une équipe où se retrouvent des acteurs de tous bords engagés dans «une transition écologique et solidaire», observe une initiative écologique mise en place par les habitant·es de la cité du Mat du Taureau.

Au cœur d'un espace urbain en plein travaux depuis des années, des citoyen·nes ont planté une allée de roses puis construit leur four à pain avant d'installer une table de pique-nique. «Concernant l'alimentation, il y a souvent un discours qui avance que la nourriture bio est trop chère. Mais il y a d'autres bio possibles, par exemple via les jardins familiaux partagés qui existent depuis des années. Il faut valoriser cela», juge Léa Billen.

Cette valorisation des projets de développement durable dans les banlieues, c'est exactement ce que souhaite Priscilla Zamord, la candidate écologiste à Rennes. «Dans notre projet politique, il faut s'autoriser à mettre en valeur les travaux des habitants. Il y a eu une rupture de dialogue entre les citoyens et les politiques. L'échange passe par l'écoute et je n'ai aucun problème à parler d'empathie. Une puissance citoyenne est en train de monter. Notre travail, c'est de l'accompagner», pense-t-elle.

«Faire rester les habitants d'un quartier en gentrification»

À Lyon, le VIIe arrondissement où se situe en grande partie le quartier de la Guillotière a finalement vu une large victoire des Verts au second des municipales. La tête de liste Fanny Dubot y a récolté 61,01% des voix, très loin devant Jean-Yves Sécheresse (20,19%), le candidat LREM soutenu par le maire sortant Gérard Collomb.

Fanny Dubot était présente avec Grégory Doucet le soir où le candidat à la mairie de Lyon avait été pris à partie par des habitant·es de la Guillotière. Elle défend évidemment les mesures promises par son parti pour conserver une mixité sociale dans les quartiers du centre-ville de Lyon. «Je ne pense pas du tout que les politiques écologistes cherchent à chasser les classes populaires de la ville. Nous allons au contraire augmenter le budget de l'Office de foncier solidaire», dit-elle. Cet organisme a été créé par la métropole de Lyon au printemps 2019 afin de permettre aux personnes les moins aisées d'acheter des logements accessibles en divisant par deux le prix de l'immobilier de ces logements solidaires pour atteindre 2.780 euros le mètre carré dans le centre de la métropole et 2.230 euros sur le reste du territoire.

La Grande rue de la Guillotière dans le quartier éponyme. | Nouill via Wikimedia

«Nous avons vraiment le souci de faire rester les habitants d'un quartier en gentrification comme la Guillotière. L'idée pour le VIIe arrondissement, où il y a aussi l'ancien quartier industriel de Gerland, n'est pas de refaire la même chose qu'à Confluence qui est d'ailleurs un quartier avec des bâtiments très écologiques mais où il y a une très forte densité de l'habitat et un manque de végétalisation», conclut la nouvelle maire du VIIe arrondissement de la ville.

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