Société

La crise du Covid-19 a confirmé l'efficacité de la livraison de drogue à domicile

Temps de lecture : 5 min

Si les trafics ont chuté pendant le confinement, une pratique soulignée par Christophe Castaner a néanmoins été mise en lumière: la livraison de stupéfiants chez les consommateurs.

«Pour nous, le confinement a prouvé qu'on pouvait s'adapter à tout, malgré les risques», confie un dealer. | Sharon McCutcheon via Unsplash
«Pour nous, le confinement a prouvé qu'on pouvait s'adapter à tout, malgré les risques», confie un dealer. | Sharon McCutcheon via Unsplash

Dans un hall d'immeuble parisien, un jeune arborant l'équipement vert printemps d'une enseigne de livraison de repas sort d'une boîte un sachet rempli de cannabis. Une cliente, confinée depuis un mois, lui tend deux billets de 50 euros. Ce genre de scène est devenue commune à la faveur du confinement.

À la veille des annonces du gouvernement, le 17 mars, face au risque de pénurie, les dealers d'Île-de-France ont dû faire face à une demande exceptionnelle. «J'ai acheté 400 euros d'herbe le lundi», lance Paul, un consommateur de 25 ans, habitant dans les Hauts-de-Seine. Une aubaine pour les dealers. «On a fait des chiffres indécents, on a pris pas mal de risques mais avec brio», se félicite Hakim*, dealer parisien. Son réseau a enchaîné les livraisons dans la capitale et en proche banlieue pendant plus de 48 heures d'affilée.

Le 15 mai dernier, Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur, a annoncé au siège de l'Ofast (Office antistupéfiants) une baisse de 30 à 40% des trafics. Hakim estime que 90% des dealers qu'il connaît ont cessé leur activité durant les deux mois de confinement. Même constat pour Florian*, policier à la BAC de Paris: «C'est le calme plat sur le terrain.» Néanmoins, le ministre de l'Intérieur a mis en garde contre des «nouvelles pratiques», notamment la livraison à domicile.

Capture d'écran du message d'un dealer envoyé à sa clientèle.

Une méthode éprouvée

«J'ai rencontré mon fournisseur dans la rue en arrivant dans mon quartier, il y a plus d'un an. C'est toujours pareil: je le contacte par message et il me livre dans la journée, dans ma cage d'escalier», raconte Maud*, 22 ans, qui travaille dans la communication. Le principe de livraison à domicile est simple. La personne qui consomme passe commande par SMS ou par une application de messagerie chiffrée, comme WhatsApp, pour être livrée quelques heures plus tard.

À 27 ans, Hakim, deale depuis une dizaine d'années dans la capitale. Au début, il vendait de la cocaïne et des drogues de synthèse. Au moment de se lancer à 100% dans la vente de cannabis à domicile, il se fait fabriquer des cartes de visites, qu'il distribue aux soirées auxquelles il participe. «À Paris, d'expérience, c'est compliqué de monter un lieu de deal avec des guetteurs et toute l'organisation nécessaire. Alors on s'est tourné progressivement vers la livraison. C'est vraiment ma génération qui a lancé ça, il y a une dizaine d'années.»

Une formule qui a véritablement explosé cinq ans plus tard. Ces plateformes de commande ont d'abord concerné les consommateurs et consommatrices de drogues comme la cocaïne, des gens aisés ou habitant en centre-ville... Avant de s'élargir au cannabis.

«C'est ma génération qui a lancé la livraison il y a une dizaine d'années.»
Hakim, dealer

Pour «des personnes qui ne sont pas à l'aise à l'idée de se rendre dans les fours, ces lieux de deals établis dans des endroits un peu chauds», décrit le sociologue David Weinberger, chercheur à l'Institut national des hautes études sur la sécurité et la justice (Inhesj). Florian, policier de la BAC de Paris, a constaté cette généralisation: «Avant les consommateurs de tout Paris allaient à Saint-Ouen pour acheter leur dose.» Il observe, de fait, une désertion des lieux de deals habituels.

La cité Pirelli, coincée entre le périphérique et les chics marchés aux puces de Saint-Ouen, était un lieu stratégique du trafic de cannabis du nord parisien. Aujourd'hui, les guetteurs ont disparu. «Maintenant, la livraison est présente même en banlieue», avance Hakim. Paul se fait ainsi livrer à domicile depuis plusieurs années.

Pour David Weinberger, cette nette évolution indique «la professionnalisation des méthodes de vente. Ça se voit en France comme partout dans le monde». «Pour nous, c'est plus facile, confie Florian. L'approche des fours nécessitait des semaines de préparation. Alors qu'aujourd'hui, on interpelle à la volée, dès lors qu'il y a flagrant délit.»

Une organisation minutieuse

Ce système désormais fortement implanté dans toutes les couches de la société, surtout à Paris, repose sur une organisation minutieuse. Hakim détaille: «Soit c'est moi qui réponds aux commandes, soit c'est l'opérateur. Le livreur n'a pas le numéro du client, pour éviter qu'en cas d'interpellation, il ne donne ses coordonnées et son adresse. Il n'a rien sur son téléphone. Parce que si les flics remontent jusqu'au client, lui peut nous balancer.»

À Paris, les deux-roues, plus passe-partout, ont la faveur des «coursiers». En banlieue, les livraisons par voiture sont privilégiées.

Le choix de la plateforme d'échanges n'est, elle non plus, pas laissée au hasard. Les commandes sont en général faites via WhatsApp. Pour l'expert David Weinberger, «ça suit les évolutions des usages généraux, Aujourd'hui c'est WhatsApp, demain une nouvelle messagerie à la mode. De manière générale les trafiquants essaient d'éviter les appels téléphoniques». Hakim confirme: «Il y a encore deux ans, je passais par les réseaux opérateurs mais maintenant la police a le droit de récupérer les données des appels. Je me suis mis à WhatsApp, où les conversations sont chiffrées de bout en bout. Mais avec son rachat par Facebook, les données sont moins bien protégées, donc je vais bientôt basculer sur une autre application, Signal.»

Deliveroo du mal

Le confinement a bousculé la livraison et ses modalités, éprouvant «l'ingéniosité criminelle», selon les mots du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner. Chaque déplacement devant alors être justifié avec une attestation, le risque pour les «coursiers» a augmenté. Les doses minimales de commande sont alors passées chez la plupart des distributeurs de 50 euros à 100 euros. «Pour 100 euros, on a diminué les doses, mais les clients n'ont rien dit. Dans l'inconscient collectif, c'était légitime d'augmenter les prix dans cette période», explique Hakim.

Capture d'écran du message d'un dealer envoyé à sa clientèle.

Afin de réduire drastiquement le risque de contrôle sur les routes, nombre de «coursiers» ont eu recours au même stratagème: se grimer en livreurs de repas, type Deliveroo ou Uber Eats. Quoi de mieux pour justifier un déplacement lié au travail qu'une grosse enseigne arborée sur le vélo? Interpol a d'ailleurs lancé mi-avril une alerte contre ce phénomène mondial. À la BAC de Paris, Florian en avait entendu parler avant le confinement: «Ça fait déjà un petit bout de temps que cette ruse est utilisée, un an, deux ans.»

Certains coursiers sont d'ailleurs de vrais livreurs, qui arrondissent leurs revenus en vendant de la drogue. Pierre* s'est ainsi vu offrir, il y a quelques années, de la drogue par un livreur de pizza. Mais c'est une minorité. La plupart travaillent exclusivement pour un réseau de livraison de stupéfiants. «Un livreur Uber Eats ou Deliveroo doit acheter lui-même son équipement aux couleurs de la société, c'est donc très facile à trouver d'occasion sur internet», confirme Hakim.

Une chose est sûre, le confinement a eu un impact sans précédent sur le trafic de drogue. Et a éprouvé le fonctionnement de la livraison à domicile, seule possibilité pour les dealers et les personnes qui consomment de continuer leurs échanges. «Pour nous les dealers, il y a un avant et un après confinement, tranche Hakim. Ça nous a prouvé qu'on pouvait s'adapter à tout, malgré les risques. Il y a des trucs et des astuces, qu'on gardera bien après le déconfinement.»

* Les prénoms ont été changés.

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