Culture

Johnny Depp ou la confusion du genre

Eric Hynes, mis à jour le 27.03.2010 à 18 h 15

Du pirate maniéré au chapelier précieux, en passant par le célibataire reclus et le dandy victorien, l'acteur chérit les rôles du troisième type «sexuellement ambigus».

A-t-on jamais vu superstar mener aussi folle carrière? L'ex-idole des jeunes, aujourd'hui maître incontesté du sex-appeal, a toujours endossé des rôles peu conventionnels, à savoir dans son cas, «sexuellement ambigus». Si dans la vraie vie, sa sexualité n'a jamais été matière à débat (après quelques liaisons fort médiatisées avec des starlettes comme Winona Ryder ou Kate Moss, il roucoule avec Vanessa Paradis depuis la fin des années 1990), Depp incarne à l'écran des personnages à la sensualité toujours remarquablement mouvante qui, plutôt que de gommer ses traits féminins, les soulignent à dessein. Rôle après rôle, l'acteur semble monter à lui seul un véritable cabaret de travestis.

Non qu'il se soit spécialisé dans le registre homosexuel; toute sa subtilité réside dans un jeu qui ne le place ni d'un côté ni de l'autre. Hétéro travesti, coiffeur gothique chic, pirate maniéré, célibataire reclus, dandy victorien... tous ces personnages cultivent l'ambigüité, peaufinent l'entre-deux genres. Même quand l'orientation sexuelle est claire, l'identité reste trouble et la relation amoureuse, avortée. Dans Le Chocolat, Depp est davantage objet que sujet de désir, davantage Kim Novak que Cary Grant. Agent infiltré du FBI dans Donnie Brasco, il néglige sa femme (interprétée par Anne Heche) pour son mentor secret, Al Pacino ; dans Dead Man, ainsi que dans Las Vegas Parano, il crée des liens fusionnels avec des hommes.

Avec plus de cinquante films à la boutonnière, l'acteur compte bien sûr quelques exceptions. L'an dernier, dans Public Enemies, Depp entrait ainsi dans la peau de l'anti-héros par excellence, John Dillinger, et tenait peut-être là le rôle le plus hétéro en vingt-cinq ans de carrière, en faisant preuve d'un désir brûlant pour Marion Cotillard. Et maintenant? Alice au pays des merveilles, où on le retrouve sous les traits du Chapelier fou, l'un des plus gays lurons de l'histoire de la littérature occidentale, avec tignasse orange vif, visage violemment fardé et dents du bonheur.

Johnny Depp a bâti sa célébrité sur le type de rôles que d'autres évitent soigneusement ou, au contraire, exploitent opportunément. Plus populaire que jamais, il malaxe les notions de genre et de succès tout en restant une valeur sûre pour des studios comme Disney. Comment a-t-il réussi ce tour de force?

Cry-Baby (1990)

Au départ, cela avait tout du casting automatique. Star préférée de ces demoiselles depuis 21 Jump Street, série effrontée de la Fox sur des flics des stups infiltrés, Johnny Depp fut naturellement choisi pour jouer un joli cœur au passé pas très net dans le Cry-Baby de John Waters. Mais, avec le recul, ce rôle fut pour Depp le premier des nombreux bons coups de sa carrière. Languide sous sa banane gominée, armé de pommettes irrésistibles, aussi démantibulé que le petit frère d'Elvis, Depp déboulonne allègrement, avec la bénédiction de Waters, le phénomène de l'idolâtrie populaire, en faisant de Cry-Baby une caricature du jeune tombeur au visage d'ange et à l'assurance virile. Il est James Dean, Sal Mineo et Natalie Wood tout à la fois, incroyablement, follement sexy. Dans la scène phare de la soirée pyjama en prison, Waters fait chanter à Cry-Baby (la voix de fausset n'est pas celle de Depp) une sérénade à la fois innocente et provocante.


Edward aux mains d'argent (1990)

Le premier film de Depp sous la direction de Tim Burton, Edward aux mains d'argent, donnera le ton de leur riche collaboration à venir. Créature digne de Frankenstein, Edward quitte un jour son château abandonné pour visiter la banlieue pimpante; c'est un orphelin raide et sensible au teint maladif, un hors-de-tout aux abords effrayants sous lesquels bat un cœur pur. Les personnages d'Ed Wood, d'Ichabod Crane et de Willy Wonka conçus par Burton dérivent tous d'Edward et ont en commun avec lui une sensibilité intrinsèquement adolescente. Dans le lot, l'innocence sexuelle d'Edward est celle qui fait le plus sens, en ce qu'il n'est pas humain ; ignorant tout de la marche du monde, il est incapable de toucher quiconque sans faire couler le sang. Son affection pour Kim (Winona Ryder) évoque fortement le premier amour, obsédé, sacrificiel et distant. Malgré une timidité extrême, tout enfantine, Edward devient un objet de fascination et de désir pour les femmes au foyer qui se consument d'ennui et de frustration, et il atteint avec elles une sorte d'orgasme partagé en découvrant, non pas le sexe, mais son potentiel artistique.


Ed Wood (1994)

Le meilleur film de Burton sera décisif pour Johnny Depp. Œuvre brillante sur la genèse de navets patentés, Ed Wood retrace plutôt librement la vie d'un homme réputé pour être l'un des pires réalisateurs de l'histoire du cinéma. Depp y incarne un Wood d'un optimisme forcené, dont le mauvais goût notoire ne freine en rien une créativité débridée. Dans Glen ou Glenda, Wood interprète un travesti par ailleurs totalement hétérosexuel, aussi amoureux des femmes que des pulls angora. Sans surprise, Burton délaisse le potentiel érotique du scénario, mais Depp choisit de livrer une interprétation empreinte d'ambigüité: Wood se déguiserait en femme comme aiment ingénument à le faire les enfants, nous dit-il. Mais son sourire crispé et ses manières semblent en dire plus long. Si le film de Burton n'explore pas la période «porno cheap» de Wood, Depp prend donc soin d'en suggérer les prémices.


Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête (1999)

Comme à son habitude, Tim Burton détourne le texte dont il s'inspire, ici celui de Washington Irving, et auréole son personnage d'une ambiance gothique pseudo-freudienne. Cela étant, même s'il explique ses problèmes par des causes plus ou moins morbides, Ichabod Crane reste un froussard des plus classiques. Depp savoure le burlesque de ce personnage plongé comme par erreur dans un film fantastique à gros budget, mais il tombe par instants dans une caricature un peu trop grotesque. Il bondit à la moindre araignée, hurle au moindre son et s'évanouit avec une régularité déconcertante. De son côté, Burton invoque Edward aux mains d'argent: Crane se cintre d'habits noirs, fabrique des instruments maison, et arrache maladroitement à un jeune fat la plantureuse fille (d'âge à peine légal) de son hôte. Rien, dans l'interprétation de Depp, ne laisse penser qu'il sait comment profiter de l'aubaine.


Avant la Nuit (2000)

Dans Avant la Nuit, adaptation par Julian Schnabel des mémoires de l'écrivain cubain Reinaldo Arenas, Depp explore, en un quart d'heure de temps à l'écran, deux facettes du désir gay ainsi que deux ressorts de son propre sex-appeal. Dans le rôle de Bon Bon, drag queen pulpeux mi-call girl mi-contrebandier rectal, il se pavane sur le toit de la prison en bustier et derrière dénudé, offrant là un sacré spectacle même si le personnage est légèrement défraîchi. Quelques scènes plus tard, l'acteur réapparaît sous des traits radicalement différents: maton de prison gonflé de testostérone, cheveux noirs consciencieusement gominés, épaisse moustache, il se caresse compulsivement l'entrejambe. Il attise le désir d'Arenas (Javier Bardem) en se pressant contre lui puis, dans un geste particulièrement sadique, il fait glisser son revolver dans sa bouche. On ne le reverra plus du film. Dans les deux cas, Depp est comme une apparition, comme la projection des fantasmes d'Arenas. Schnabel exploite ici toute la force attractive de l'acteur, qui tient autant à sa virilité qu'à sa féminité, pour faire épouser au public le point de vue halluciné du personnage principal.


Pirates des Caraïbes (2003-2007)

On l'a assez dit, il y a beaucoup de la rock-star dans le capitaine Jack Sparrow, ce boucanier aux yeux de braise de la trilogie de Gore Verbinski. Depp affirme s'être inspiré de la gestuelle molle d'un Keith Richards défoncé, et avoir adopté la nonchalance vaguement crasse et abrutie d'un fêtard avéré. Avec n'importe quel autre acteur, l'explication aurait suffi. Mais Depp est rarement univoque, et son Sparrow est bien trop séducteur et extravagant pour n'être qu'un musicos interlope version océanique. Le capitaine Jack deviendra certainement le rôle emblématique de l'acteur, non pour le succès de la trilogie ou pour l'extrême qualité de l'interprétation, mais parce qu'il est la quintessence du personnage "deppien": un héros exubérant rompu à l'art de l'esbroufe doublé d'une bête de foire accomplie. Tout y est. Dans le premier opus de la série, La Malédiction du Black Pearl, on découvre le capitaine perché sur le mât d'un canot en train de couler, scrutant fièrement l'horizon de ses yeux saturés de kohl.


Pirates des Caraïbes: le secret du coffre maudit

Presque toutes les répliques de Sparrow sont tendancieuses. Chaque mot peut être à double-fond, chaque phrase à double sens. On ignore si ce pirate est du genre à batifoler avec ses matelots, mais il affiche en tout cas une attitude très codifiée, tout en planquant en cale ses motivations profondes. Comme dans un film de Burton, le scénario part du principe que Sparrow s'intéresse beaucoup plus à son navire et à son tricorne qu'à d'éventuelles relations intimes, hétéros ou homos. Depp laisse pourtant entrevoir une autre réalité, entre regards coquins et parler très "rapproché". Presque toujours, il frôle ses interlocuteurs, comme si chaque échange recelait une proposition indécente. De plus en plus populaire au fil des deuxième et troisième volets, Sparrow devient un personnage plus central, et aussi moins déviant. Depp reste époustouflant, mais l'histoire insiste sur l'héroïsme du capitaine et sur son attirance pour Elizabeth Swann (Keira Knightley). N'en déplaise à certains.


Neverland (2004)

Biographie filmée de J.M. Barrie, l'auteur et dramaturge écossais créateur de Peter Pan, Neverland, de Marc Foster brosse le tableau exaltant d'évènements et de relations qui pourraient être qualifiés, non sans euphémisme, de problématiques. Il est attesté qu'alors marié, âgé d'une cinquantaine d'années, Barrie devint le camarade de jeu des cinq jeunes frères Llewelyn Davies, et fit d'eux les principales muses de ce qui allait constituer sa pièce maîtresse. Évitant de s'interroger sur la nature des pulsions de cet homme, supprimant même toute allusion à la teneur équivoque de certains de ses écrits sur les enfants, Foster présente Barrie comme une figure paternelle parfaitement désintéressée, et fait porter la responsabilité de son mariage non consommé sur sa mégère de femme et sur la passion qu'il portait à son art. C'est ainsi que le personnage le plus complexe quant à sa sexualité qu'ait eut à interpréter Depp devient, à l'écran, un raté asexué. Tout de même, puisqu'il fallait aborder les rumeurs d'inconvenance pour mieux les étouffer, Neverland se fend d'une brève plaidoirie pour le droit des célébrités à l'affection inter-générationelle hors cadre familial, non sans rappeler notre Peter Pan des temps modernes, [feu le] propriétaire du ranch Neverland en Californie.


Charlie et la chocolaterie (2005)

Sorte de double détraqué de J.M. Barrie, Willy Wonka est aussi un original rabougri et asexué. Mais là où Barrie était tout à son aise avec les enfants, le Wonka de Tim Burton prend un malin plaisir à les tourmenter. Railleur, sermonneur, il ressent une joie sadique à voir ses petits invités se heurter aux règles de sa chocolaterie. Sa voix est celle d'un prépubère, son vocabulaire est strictement scolaire. Drapé d'une cape rouge, il porte un haut-de-forme sur une coupe au bol parfaite, et des lunettes Elton John habillent son visage anormalement lisse barré d'une dentition très agressive ; le tout comme s'il arborait la dernière collection signée Frankenstein. Depp fait de Wonka un être hybride entre extraterrestre et célébrité recluse (Edward aux mains d'argent dans un pull angora), incapable de communiquer avec les autres et à peine conscient de sa marginalité (Barrie nous revient naturellement à l'esprit, de même qu'Andy Warhol). Trop odieux pour être une incarnation fidèle du personnage de Roald Dahl, ce Wonka est un excentrique de notre époque qui camoufle un désespoir d'enfant sous des gesticulations effarantes.


Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street (2007)

Veuf, père inconsolable d'avoir perdu ses enfants, Sweeney Todd est sans conteste le plus hétérosexuel des personnages que Burton a fait jouer à Depp. Cependant, la soif de vengeance qui l'obsède le rend étranger à toute sollicitation sexuelle. S'il tolère mollement les ardeurs de sa complice, Mme Lovett (Helena Bonham Carter), il est bien plus sensible à la beauté, à la puissance et au potentiel de ses lames luisantes. Dans la chanson «By the Sea», pendant que Mme Lovett vante les louanges de la félicité amoureuse, il proclame son amour à ses rasoirs. Finalement, chez Burton, il est toujours question d'un garçon et de ses objets fétiches, que ce soit Edward avec ses mains-ciseaux, Ed Wood avec ses soucoupes volantes en carton, Ichabod avec ses instruments chirurgicaux ou Willy avec ses machines crachotantes (même Les Noces funèbres nous présentent un type qui adore les corps en décomposition). Face à des compagnons inanimés (ou inaccessibles), Depp éveille le désir dans sa solitude. Il se délecte de sa voix, de son apparence, des personnalités qu'il s'invente tel un enfant devant un miroir.


Rochester, le dernier des libertins (2004)

Venons-en pour finir au comte de Rochester. Après la galerie de grands enfants imaginés par Burton, le Rochester de Laurence Dunmore aborde enfin les thèmes du désir adulte et de l'épanouissement sexuel. Enfin, l'occasion est donnée à Depp de jouer d'un magnétisme sans ambiguïté. Dans la peau de Rochester, poète et libertin du 17e siècle, il séduit, conquiert et possède la gent féminine comme masculine. Malheureusement, le film s'attarde davantage sur le prix cruel qu'eut à payer Rochester pour sa liberté d'action et de pensée que sur ses exploits charnels. Mais dans le monologue d'ouverture, Rochester, brut d'insolence et de suffisance, provoque directement le public face caméra. De fait, ce film dévoile l'intention que met implicitement Depp en chacun de ses rôles : qu'il soit outrageusement maquillé, qu'il soit habillé en femme, qu'il jette son dévolu sur l'un ou l'autre sexe, il invite moins le spectateur à s'identifier à lui qu'à succomber à ses charmes. Ses rôles bizarroïdes ne diminuent pas son pouvoir de séduction, ils le démultiplient. À l'image d'un Rochester, il est toujours partant. Et nous aussi.


Eric Hynes

Traduit par Chloé Leleu

Eric Hynes est écrivain. Il vit à New-York et présente les entretiens Reverse Shot Talkies.

Image de une: Johnny Depp en promotion au Japon / REUTERS, Yuriko Nakao
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