Boire & manger / Santé

Vous avez forcément avalé des nanomatériaux dont on ne connaît pas les risques

Temps de lecture : 5 min

Ces composés sont incorporés dans de très nombreux aliments. L'Anses a beau alerter sur leur potentielle dangerosité, les travaux qui devraient être menés pour en avoir le cœur net ne le sont pas.

Le lait infantile est l'aliment le plus concerné par la présence de nanomatériaux. | Lucy Wolski via Unsplash
Le lait infantile est l'aliment le plus concerné par la présence de nanomatériaux. | Lucy Wolski via Unsplash

La sécurité sanitaire de nos aliments impose-t-elle une mobilisation citoyenne? Peut-être avez-vous entendu un jour parler du E171 et des possibles dangers qui lui sont associés. Non? Il s'agit d'un additif alimentaire, une poudre constituée de particules de dioxyde de titane (TiO2), un nanomatériau (substance dont la dimension se situe entre 1 et 100 nanomètres).

Il est utilisé dans divers aliments pour ses propriétés colorantes et opacifiantes. On le trouvait il y a peu encore, en France, dans de nombreux produits alimentaires, confiseries, pâtisseries ou encore plats cuisinés. La taille des particules de dioxyde de titane qui le constituent peut varier de quelques dizaines à plusieurs centaines de nanomètres sous une forme dispersée, agrégée ou agglomérée.

Faut-il s'inquiéter pour sa santé? Depuis plusieurs années, la question est soulevée sans que des réponses claires soient apportées. De ce point de vue, ce dossier est exemplaire des atermoiements et des impasses actuelles quant à l'évaluation des risques sanitaires potentiellement associés à la consommation des nanomatériaux.

De l'incertitude à l'interdiction

Officiellement, l'utilisation du E171 dans l'alimentation est encadrée par une réglementation européenne sur les additifs alimentaires, élaborée sur la base d'une évaluation générale des risques réalisée par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). En 2016, dans le cadre de sa réévaluation des colorants alimentaires, l'EFSA avait conclu que les expositions actuelles des individus au E171 dans ses utilisations alimentaires n'étaient pas de nature à entraîner un risque sanitaire. L'EFSA recommandait toutefois que de nouvelles études soient réalisées «pour combler les lacunes dans les données relatives aux effets possibles de cette substance sur le système reproducteur». On aurait ainsi pu envisager d'établir une dose journalière admissible (DJA).

L'année suivante, l'Agence nationale française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) analysait les résultats d'une étude de toxicité orale du E171. Cette étude, menée en France sous l'égide de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra, désormais Inrae), démontrait que l'exposition chronique de rats à l'additif E171 par voie orale était «susceptible d'entraîner des lésions colorectales précancéreuses».

«Ces études ne permettent ni de valider, ni d'invalider les données animales.»
Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail

Dans son avis, l'Anses soulignait en substance qu'il s'agissait là d'effets potentiellement inquiétants qui n'avaient pas été identifiés auparavant. Elle soulignait «la nécessité de mener les études nécessaires à la parfaite caractérisation du danger associé au E171 et notamment des études toxicologiques sur le potentiel cancérigène et les effets sur la reproduction».

Dans un nouvel avis publié en 2019, l'Anses concluait qu'elle ne disposait pas d'éléments nouveaux par rapport à ses conclusions de 2017 «permettant de lever les incertitudes sur l'innocuité de l'additif E171». «Les données actuellement disponibles démontrent que le E171 peut entraîner des tumeurs malignes chez le rat après une exposition par inhalation, décrivait alors l'agence. Un niveau de preuve suffisant permet de le considérer comme cancérogène avéré chez l'animal au vu des données expérimentales. Chez l'Homme, le caractère cancérogène reste débattu du fait de limites méthodologiques des études épidémiologiques disponibles. Ces études ne permettent ni de valider, ni d'invalider les données animales.»

Et l'Anses de se borner à réitérer ses recommandations générales sur les nanomatériaux afin, notamment, de «limiter l'exposition des travailleurs, des consommateurs et de l'environnement, en favorisant des alternatives sûres et équivalentes en termes d'efficacité». Suivit une polémique opposant des associations au ministère de l'Économie et des Finances et conduisant le gouvernement à interdire ce nanomatériau dans les aliments à compter du 1er janvier 2020.

Lenteur et incompréhension

Mais pour un E171, combien de nanomatériaux présents dans nos aliments? À partir de données publiées dans la littérature scientifique, l'Anses a identifié trente-sept substances «utilisées en tant qu'additifs ou ingrédients alimentaires et pour lesquelles elle considère que la présence de nanoparticules est avérée ou suspectée»: outre le dioxyde de titane, on retrouve entre autres le carbonate de calcium, le silicate de calcium, les phosphates tricalciques, les silices amorphes synthétiques, l'aluminium, l'argent, l'or, le phosphate de magnésium, le citrate d'ammonium ferrique, les sels de sodium, de potassium et de calcium d'acides gras.

Aujourd'hui, on sait parfaitement caractériser la présence de nanomatériaux dans les aliments grâce à une série de technologies analytiques avancées, comme la microscopie électronique. On peut ainsi identifier les nanomatériaux manufacturés, ajoutés de manière volontaire sous la forme d'additifs alimentaires. C'est ainsi qu'à partir des données de l'Observatoire de l'alimentation (Oqali), on sait que près de 900 produits alimentaires intègrent au moins un additif ou un ingrédient répondant à la classification «substances pour lesquelles la présence de nanomatériaux manufacturés est avérée». Aliments les plus concernés: le lait infantile (25,6%), les confiseries (15,6%), les céréales du petit-déjeuner (14,8%), les barres céréalières (12,9%), les viennoiseries et desserts surgelés (10,9%). Précisons ici que ce recensement a été effectué avant l'interdiction du E171.

«Les controverses publiques sur les nanomatériaux et l'alimentation sont surtout initiées par des associations.»
Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail

Pour l'heure, l'Anses a établi un état des lieux de l'utilisation des nanomatériaux dans l'alimentation. Mais il faudra encore attendre pour savoir précisément ce qu'il peut en être des risques sanitaires de ces substances sur l'être humain. C'est ainsi que l'on voit aujourd'hui l'agence, dans son dernier rapport sur le sujet, évoquer les incertitudes que représentent les nanomatériaux dans l'alimentation et «réitérer les recommandations de ses précédentes expertises sur le sujet». Elle incite à «limiter l'exposition des consommateurs en évitant les usages superflus de nanomatériaux dans l'alimentation». Ou encore de «proposer une approche permettant d'opter pour l'évaluation du risque la mieux adaptée à la substance manufacturée».

Pourquoi une telle lenteur dans l'identification et l'évaluation d'un possible risque? Pourquoi l'exécutif ne mobilise-t-il pas plus la puissante Anses? La situation est d'autant plus surprenante, incompréhensible, que les inquiétudes et les controverses relatives aux risques sanitaires des nanomatériaux (par inhalation, par voie cutanée ou après ingestion) sont loin d'être nouvelles, datant de plus d'une décennie.

La médiatisation comme seule arme

«Les controverses publiques sur les nanomatériaux et l'alimentation sont surtout initiées par des associations, dont on observe une montée en technicité lors de ces dernières années, peut-on lire dans le rapport de mai 2020. Cette montée en compétences techniques s'accompagne d'expressions médiatiques destinées à attirer l'attention du public et à susciter des réactions de la part des acteurs économiques, des pouvoirs publics et de la communauté scientifique.»

C'est dans ce contexte que s'est produite la focalisation croissante sur l'additif E171. «Cette focalisation va de pair avec un regain de politisation ainsi qu'une internationalisation des controverses sur les nanomatériaux, observe encore l'Anses. En raison des préoccupations concernant les risques potentiels des nanomatériaux pour la santé humaine via l'alimentation, et des interrogations persistantes, notamment exprimées dans l'espace public, il convient d'améliorer les connaissances relatives aux dangers et à l'exposition des consommateurs à la fraction nanométrique de ces nanomatériaux.»

On voit ainsi l'Agence sanitaire en charge de l'alimentation définir parfaitement le contexte, multiplier les rapports et avis, souligner et surligner l'importance du sujet... tout en semblant ne pas pouvoir accélérer la réalisation des indispensables travaux scientifiques qu'elle devrait (et souhaite) mener sur ce thème. C'est ainsi que l'on en est toujours à des recherches préliminaires qui ne permettront pas de répondre aux véritables questions pratiques avant plusieurs années. Et le constat français vaut à l'échelon de l'Union européenne.

On peut aussi et surtout, à la lumière du dossier E171 et à la lecture du rapport de l'Anses, tirer un autre enseignement; une leçon qui vaut pour la plupart des sujets de santé environnementale: seule la médiatisation des controverses et leur politisation permettra de comprendre et de progresser dans le sens d'une plus grande sécurité.

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